L’obéissance anticipée est l’acte de se conformer de manière préventive à ce que l’on suppose être souhaité par une figure d’autorité, souvent sans ordre explicite. Dans d’autres cas, elle peut se manifester par le refus de contester les exigences d’une autorité, même lorsque cela reste possible. Ce comportement d’autocensure et de soumission par anticipation a eu une importance historique, en particulier dans les régimes autoritaires, où il a facilité la mise en œuvre rapide de politiques et d’actions qui auraient autrement rencontré une résistance.

L’historien et professeur de droit à Yale, Timothy Snyder, a décrit les dangers de ce comportement en ces termes :

Contexte historique Le concept d’obéissance anticipée est particulièrement marqué dans le contexte de l’Allemagne nazie. Début 1938, alors qu’Adolf Hitler préparait l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche), l’obéissance anticipée de nombreux Autrichiens a joué un rôle crucial dans la persécution des Juifs autrichiens. Sans ordre explicite, des Autrichiens locaux et des nazis ont commencé à appliquer des politiques antisémites, comme forcer les Juifs à nettoyer les rues des symboles de l’Autriche indépendante. Ces actions préventives, menées par des citoyens ordinaires et des responsables locaux, ont montré aux dirigeants nazis que la population se soumettrait à des mesures extrêmes, ouvrant la voie à d’autres atrocités, comme le pogrom de la Nuit de Cristal en en Allemagne.

L’historienne des sciences Ute Deichmann a utilisé le concept d’obéissance anticipée pour analyser des institutions scientifiques sur les idéologies politiques. Dans son étude sur le Troisième Reich, Deichmann a documenté que de nombreux scientifiques allemands et administrateurs universitaires n’ont pas attendu les décrets officiels pour exclure leurs collègues juifs. Au contraire, ils ont agi de manière préventive, afin de manifester leur loyauté et de s’assurer le soutien de l’État. Deichmann soutient que ce mécanisme est également observable dans les démocraties modernes. Dans une analyse publiée en 2023, elle a constaté que des revues scientifiques de premier plan et des sénats universitaires agissent parfois par « obéissance anticipée » envers des mouvements sociaux ou des politiques administratives, afin d’éviter la controverse. Selon elle, cette attitude peut menacer des normes scientifiques fondamentales, telles que l’universalisme et l’objectivité.

Fondements psychologiques L’obéissance anticipée est liée à des principes psychologiques plus larges concernant l’obéissance à l’autorité, tels qu’explorés dans les célèbres expériences de Stanley Milgram dans les années 1960. Ces expériences ont démontré que les individus sont souvent prêts à nuire à autrui s’ils estiment agir sur ordre d’une figure d’autorité. Dans son ouvrage Soumission à l’autorité : Une vue expérimentale (Obedience to Authority: An Experimental View), Milgram a étudié les ordres directs, mais l’obéissance anticipée peut être considérée comme une extension de ce principe : les individus ou les groupes alignent leurs actions sur ce qu’ils anticipent comme étant les désirs d’une autorité, ce qui peut aggraver le potentiel de nuisance.

Applications contemporaines En économie Au-delà des exemples historiques, l’obéissance anticipée s’observe également dans les milieux corporatifs et organisationnels modernes. Les employés peuvent se conformer aux attentes perçues de leurs supérieurs hiérarchiques, même en l’absence de directives explicites, ce qui peut étouffer l’innovation et renforcer les structures de pouvoir existantes. Ce comportement, bien qu’il puisse parfois visiter à éviter les conflits ou à prévenir des conséquences négatives, peut mener à une culture de la conformité qui limite les possibilités de changement et de progrès.

Dans la deuxième administration Trump Lors de la seconde présidence de Donald Trump, les cabinets d’avocats ayant adopté des positions défavorables aux vues de Donald Trump ont été ciblés. Plusieurs cabinets se sont conformés et ont conclu des accords avec l’administration Trump pour fournir des services gratuits, tandis que d’autres ont intenté des actions en justice pour résister à cette pression. Certains des cabinets ayant cédé ont ensuite découvert que Trump solliciterait d’eux des conseils juridiques gratuits bien au-delà de ce qui avait été initialement convenu, alors que certains de leurs clients les ont abandonnés au profit de cabinets ayant résisté. Les cabinets n’ayant pas obtempéré ont finalement remporté leur procès contre Trump, décision que l’administration Trump n’a pas contestée en appel.

Avant l’élection de Donald Trump à la présidence en 2024, certaines chaînes d’information et journaux ont modifié leur ligne éditoriale. Dans la période précédant l’élection de 2024, CNN a licencié Jeff Zucker et l’a remplacé par Chris Licht, qui a ensuite renvoyé de nombreux journalistes critiques à l’égard du président. Trump a poursuivi ABC News pour une déclaration de George Stephanopoulos affirmant qu’un jury l’avait jugé « coupable de viol », allégation qu’il a qualifiée de diffamatoire. Le juge de l’affaire a précisé que le jury avait conclu que Trump était responsable d’actes que « beaucoup de gens comprennent communément sous le terme de 'viol' ». ABC News a finalement conclu un accord avec Trump, versant 15 millions de dollars, auxquels s’ajoutent 1 million de dollars pour couvrir ses frais juridiques. Des observateurs, comme Norman L. Eisen, écrivant pour Slate, ont estimé qu’ABC News aurait dû facilement gagner ce procès, compte tenu de l’analyse du juge et du fait que Trump aurait dû prouver une intention malveillante. Eisen a ajouté que cet accord s’inscrivait dans la logique de l’obéissance anticipée.

En , l’American Association of University Professors (AAUP) a publié une déclaration intitulée « Contre l’obéissance anticipée » (Against Anticipatory Obedience), mettant en garde la communauté de l’enseignement supérieur contre toute conformité préventive face à des attaques politiques anticipées, en particulier de la part de l’administration Trump et des gouvernements d’États ciblant la liberté académique. L’AAUP a exhorté les enseignants et les administrateurs à s’opposer vigoureusement à ces tentatives et à ne pas capituler par avance.

Voir aussi Expérience de Milgram Désobéissance civile Effet de faux consensus Autocensure Spirale du silence Désirabilité sociale Totalitarisme

Notes et références

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