Le meinongianisme (ou néo-meinongianisme dans ses formes contemporaines) est un courant de philosophie métaphysique qui soutient qu'il existe des objets qui n'existent pas, c'est-à-dire que le domaine de ce dont on peut parler et penser excède le domaine de ce qui existe. Ce courant tire son nom du philosophe autrichien Alexius Meinong (1853–1920), dont la théorie de l'objet (Gegenstandstheorie) constitue le point de départ historique et conceptuel de ces positions. Le meinongianisme s'oppose aux traditions philosophiques issues de Hume, Kant, Frege et Quine, pour lesquelles seuls les objets existants peuvent être les sujets véritables d'une prédication ou d'une quantification. Origine historique : Alexius Meinong et la théorie de l'objet

Le problème de l'intentionnalité Le meinongianisme trouve ses racines dans le problème de l'intentionnalité, c'est-à-dire la propriété qu'ont les états mentaux d'être dirigés vers un objet. Le principe d'intentionnalité, hérité de Franz Brentano, affirme que tout acte psychique est « à propos » de quelque chose : aimer, c'est toujours aimer quelque chose ; imaginer, c'est toujours imaginer quelque chose. Or, il arrive fréquemment que l'on imagine, désire ou craigne des choses qui n'existent pas : certains craignent le diable, Ponce de León cherchait la fontaine de Jouvence, et tout un chacun peut se représenter une montagne d'or.

Face à ces cas qui semblent contredire le principe d'intentionnalité, Brentano soutenait que la conscience ne peut véritablement avoir pour objet des entités inexistantes. Meinong proposa une solution radicalement différente : à chaque état mental correspond bien un objet — si ce n'est un objet existant, du moins un objet non-existant.

Les principes fondamentaux de la Gegenstandstheorie La théorie de l'objet de Meinong repose sur plusieurs principes articulés autour de la distinction entre l'être (Sein) et l'être-tel (Sosein) d'un objet :

Principe d'indépendance du Sosein par rapport au Sein : les propriétés d'un objet (son « être-tel ») sont indépendantes de son existence. Ainsi, la montagne d'or possède les propriétés d'être une montagne et d'être en or, indépendamment du fait qu'elle n'existe pas. En termes meinongiens, l'être d'un objet n'est jamais déductible de son être-tel. Principe d'indifférence (Prinzip der Außerseinigkeit) : l'objet pur, en tant que visé par la pensée, est ontologiquement indifférent aux notions d'existence et de subsistance. Meinong distingue ainsi les objets existants (les entités concrètes et spatio-temporelles), les objets subsistants (comme les relations logiques ou mathématiques) et les objets « hors-l'être » (außerseiend), qui n'existent ni ne subsistent, comme le rond carré. Principe de caractérisation : pour tout ensemble de propriétés, il y a un objet qui possède exactement ces propriétés. Ce principe est au fondement de la « jungle meinongienne » d'objets de toutes sortes.

Meinong résuma sa position par un paradoxe resté célèbre : « Il y a des objets à propos desquels on peut affirmer qu'il n'y en a pas ».

Objections classiques : Russell et Quine La théorie de Meinong fut vivement critiquée, notamment par Bertrand Russell et Willard Van Orman Quine.

Motivations philosophiques Au-delà du problème de l'intentionnalité, plusieurs problèmes philosophiques motivent l'adoption d'une position meinongienne.

Le problème des énoncés existentiels négatifs singuliers Comment la phrase « Pégase n'existe pas » peut-elle être à la fois sensée et vraie ? Pour nier l'existence d'un individu, il semble qu'il faille présupposer que cet individu est disponible comme sujet de prédication. Or, si « Pégase » ne dénote rien, la phrase paraît dépourvue de sens ; et s'il dénote quelque chose, la phrase semble fausse.

Le meinongianisme fournit une solution élégante : « Pégase » dénote un objet non-existant, la phrase est donc à la fois sensée (puisque le terme singulier a bien un référent) et vraie (puisque cet objet n'appartient pas à la classe des existants).

Le problème du discours fictionnel Les phrases telles que « Sherlock Holmes est un détective » ou « Pégase est un cheval ailé » semblent vraies dans le langage courant. Or, selon les principes logiques classiques (comme la généralisation existentielle), elles impliqueraient qu'il existe effectivement des détectives nommés Sherlock Holmes ou des chevaux ailés. Le meinongianisme résout ce problème en admettant qu'il y a bien un objet correspondant à Pégase ou à Holmes, mais que ces objets sont non-existants.

D'autres stratégies ont été avancées pour traiter ce problème : l'opérateur de fiction (« selon l'histoire S, Pégase est un cheval ailé »), le fictionnalisme, ou encore l'abstractionnisme (qui traite les personnages fictifs comme des objets abstraits existants). Chacune de ces approches a ses avantages et ses limites ; le meinongianisme se distingue par sa capacité à offrir un traitement uniforme du discours fictionnel, aussi bien interne (« Pégase est un cheval ailé ») qu'externe (« Pégase est un personnage de la mythologie grecque »).

Le problème du discours sur le passé et le futur On parle couramment d'objets qui n'existent plus (Napoléon, la Yougoslavie) ou pas encore (les générations futures). Le meinongianisme offre un cadre naturel pour rendre compte de ces discours en admettant des objets qui, bien qu'ils ne soient pas actuellement existants, peuvent néanmoins être les sujets de prédications vraies. Notes et références Références

Voir aussi

Liens externes

Articles connexes Alexius Meinong Monde possible Graham Priest

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