vignette|Sière royal de Cana, partie du trésor de Béhanzin pillé par les troupes françaises du colonel Alfred Dodds lors de la prise de la capitale Abomey exposé dans les musées français puis restitué au Bénin en 2016 La restitution correspond au processus de retour de biens culturels et de dépouilles humaines dans leurs régions ou à leurs propriétaires d'origine. Mise en place dès les annés 1940 pour les œuvres d'art spoliées sous le Troisième Reich, des demandes apparaissent dans les années 1960 pour qu'elle s'étende à la restitution des objets et biens culturels emportés d'Afrique lors de la colonisation du continent.

Conscientisation La conscientisation de la restitution des biens pillés par les puissances coloniales commence avec le processus de décolonisation, dès les années 1960. Après quelques articles dans la presse congolaise et belge, Paulin Joachim publie en 1965 dans la revue Bingo un grand plaidoyer pour la restitution des arts africains pillés par l'Europe.

Dans cet article, il dénonce le paternalisme derrière l'idée que l'Europe serait une meilleure gardienne de l'art africain que l'Afrique elle-même ainsi que les conditions de conservation de ces vastes collections. Il avance aussi que la question des restitutions n'est pas uniquement un enjeu de justice, mais aussi de construction de l'avenir des nations africaines. Il souligne aussi le paradoxe d'organiser le FESMAN, prévu en 1966 à Dakar, pour célébrer l'art africain, avec des pièces destinées à 90 % à ensuite repartir dans des musées occidentaux.

Ces revendications, dont l'UNESCO se fait l'écho en interne dès 1968, provoquent une réaction de rejet de la part des organisations muséales en Europe ; l'opinion publique occidentale, quant à elle, ne s'empare par de ces questions.

Consciences populaires et montées des opinions publiques au 21ème siècle L'opinion publique se mêle de plus en plus de la question de la présence des œuvres emportées d'Afrique et conservées dans les musées occidentaux. La restitution n'est plus une affaire réservée à quelques privilégiés. Internet favorisant la communication, des messages échangés sur des plates-formes de réseaux sociaux, des films, documentaires, chansons... abondent en Afrique et dans ses diasporasp.18 §.1. De l'autre côté, un lobby anti-restitution s'est mis en place pour maintenir la situation actuelle des collections inchangée.

Achille Mbembe estime dans Les nouvelles relations Afrique - France en que :Des initiatives telles celles du CRAN, de Alter Natives, de Kwame Opuku ou encore du prince Kuma Dumbè à travers l'association AfricAvenir, militent pour la restitutionp.18 §.2,3. En 2017, la Documenta, grand rendez-vous de l'art contemporain à Cassel en Allemagne, a donné une place clé au thème de la restitutionp.19 §.1,2.

Sous la pression de l'opinion, des musées à Berlin ont reconnu qu'une partie de leurs collections provenait de pillages militairesp.12 §.1.

Au Bénin, la fondation de Marie-Cécile Zinsou se mobilise pour la restitution via les jeunes et les réseaux sociaux. À Berlin, l'association No Humboldt 21 fédère les personnes qui réclament la restitution des restes humains et biens culturels africains. À l'université de Cambridge, un groupe de jeunes s'engagent pour la restitution des œuvres faisant partie du patrimoine culturel africainp.18 §.3. La demande de restitution des biens pillés à Magdala en Éthiopie a permis le retour de 10 œuvres mais 468 autres objets sont encore réclamés par l'Afromet. Histoire

Verrouillage légal au moment de la décolonisation Au début du processus de décolonisation de l'Afrique, de nombreuses institutions culturelles de Belgique, de France et du Royaume-Uni prennent conscience du risque pour elles de perdre leurs collections coloniales et décident de changer le cadre légal afin de s'assurer que les œuvres restent en Europe.

Ainsi, en France, le musée national des Arts d'Afrique et d'Océanie passe de la tutelle du ministère des Colonies à celui du ministère de la Culture. Par ce changement, ces collections acquièrent ainsi le principe d'inaliénabilité. Juste après la signature des accords d'Évian, le gouvernement français ordonne le transfert sous le manteau de trois cent peintures du musée national des Beaux-Arts d'Alger vers la France hexagonale. Celle-ci sont restituées, après de longues tractations, en 1969.

En Belgique, le directeur du ministère de la Culture fait un lobbying intensif pour que les œuvres congolaises soient explicitement exclues du processus de séparation économique entre la Belgique et la république démocratique du Congo. Au Royaume-Uni, le parlement vote en 1963 un changement du British Museum Act, qui retire la possibilité à l'institution de donner ou vendre ses œuvres.

Années 1960 : Premières réclamations De 1967 à 1969, le musée royal de l'Afrique centrale organise une exposition itinérante de ses collections en Amérique du Nord, pour laquelle elle prête deux cent de ses pièces venues du Congo belge ; la république démocratique du Congo réclame qu'à l'issu de cette exposition, les pièces lui soient restituées plutôt que de retourner en Belgique. Le musée royal préfère participer à la conception du musée national de Kinshasa, dont le premier directeur est Lucien Cahen, ancien directeur du musée royal, considérant que le Congo n'a pas les institutions suffisantes pour récupérer ses œuvres.

1971 : Reconnaissance internationale de principe, refus en acte par les musées occidentaux En 1971, l'archéologue nigérian porte une mission de lobbying visant à ce que les musées occidentaux accordent des prêts permanents au Nigeria ; son travail aboutit à une résolution du conseil international des musées en septembre de la même année, dans laquelle les musées ayant de « larges collections étrangères » s'engagent, par tous les moyens (dons, prêts, dépôts, échanges, etc), au développement d'institutions culturelles dans les pays d'origine de ces collections.

Cette demande du Nigeria s'inscrit dans une politique de fierté et de cohésion nationale à travers les institutions culturelles du pays. La demande que le Nigeria adresse à la fondation du patrimoine culturel prussien, pourtant au début bien accueillie par l'Allemagne de l'Ouest qui y voit un instrument de soft power et de diplomatie envers les nations nées de la décolonisation, reçoit un accueil très déforable de : celui-ci fait remonter la question aux autorités fédérales afin de faire traîner le dossier, avec de nombreux arguments contre les restitutions. Il présente les musées de Berlin comme des victimes de la seconde guerre mondiale ne pouvant se permettre de perdre davantage de collections, affirme que les œuvres, pillées lors de l'expédition punitive britannique au royaume du Bénin, ont été légalement achetées par l'Allemagne à Londres et soutient que, dans un contexte de guerre froide, il est primordial que les musées de Berlin-Ouest soient d'envergure internationale et rivalisent avec ceux de Berlin-Est.

1973 : Discours de Mobutu Sese Seko à l'ONU vignette|Mobutu Sese Seko en 1973, année où son discours à l'ONU fait connaître la revendication des restitutions au public occidental Motubu Sese Seko, dictateur du Zaïre, porte dans son pays une politique de zaïrisation, c'est-à-dire de reconnexion avec la culture précoloniale du territoire. Il inclut les restitutions dans cette politique, d'abord lors d'un discours lors du congrès de l'association internationale des critiques d'art à Kinshasa en 1973, puis, la même année, à l'ONU, dans une intervention télévisée.

Il met au programme de la assemblée générale des Nations unies la question des restitutions, non seulement pour le Zaïre mais pour tous les pays colonisés. Cette proposition, soutenue par le Burundi, le Tchad, La république populaire du Congo, la Guinée, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Sénégal, l'Ouganda, la Tanzanie et la Zambie est rejetée par les anciennes puissances coloniales, trouvant le terme « restitution » trop violent. Cela n'empêche pas la résolution 3187 (XXVIII) portant sur la restitution des œuvres d’art aux pays victimes d’expropriation d'être adoptée à 113 voix pour et 17 abstentions (France, Belgique, Royaume-Uni, Irlande, Pays-Bas, Allemagne de l'Ouest, Danemark, Portugal, Italie, Autriche, Luxembourg, Norvège, Suède, États-Unis, Canada, Japon et Afrique du Sud). Cette résolution n'ayant débouché sur rien de concret, elle est réitérée fin 1975, avec les mêmes votes, mais aussi d'autres demandes, notamment de la Biélorussie et de la Pologne concernant les destructions effectuées sur leurs sols par l'Allemagne nazie ou de l'Égypte accusant Israël de destruction de patrimoine dans les territoires palestiniens occupés.

1974-1977 : Résistances des institutions culturelles européennes La presse occidentale publicise cette résolution, la présentant sous un jour favorable. En particulier, Africa Report y consacre sa une, important ainsi le débat aux États-Unis. Si plusieurs ministres des affaires étrangères sont favorables aux restitutions, comme Renaat Van Elsande qui prononce un discours dans ce sens à Kinshasa, cela n'est pas du tout le cas des institutions culturelles, comme le musée royal de l'Afrique centrale, qui sont au contraire énervés des prises de paroles ministérielles. En Allemagne, , alors directeur des musées d'État de Berlin, prend position contre les restitutions, estimant les pays du « Tiers monde » incapables à la fois de conserver leurs œuvres mais aussi à faire un travail de curation, considérant que les Allemands ne s'intéressent aux cultures étrangères que parce qu'elles sont présentes dans leurs musées et préconisant de faire traîner le plus possible chaque demande de restitution. , alors directeur du musée Linden, abonde dans une publication qui reçoit un accueil très positif dans les musées allemands, avançant en plus que les collections coloniales ne proviennent pas de pillages mais ont été librement données par les « peuples indigènes » mais aussi que les demandes de restitution sont la preuve d'un « sentiment exagéré de sa propre dignité, de ses accomplissements, de sa tradition » des élites intellectuelles africaines né lors des indépendances et du mouvement de la négritude. Il affirme que le peuple africain ne s'intéresserait pas à ses œuvres et que les musées africains ne pourraient les présenter car leurs personnels seraient trop peu éduqués et trop sujets à corruption. Enfin, il soutient que c'est par la réinterprétation des œuvres africaines par les artistes européens que l'art du continent a pu se faire connaître, et qu'il est ainsi dans l'intérêt de l'Afrique de ne pas les récupérer sur son sol. vignette|Objet Ashanti dont la demande de restitution par le Ghana a été rejeté par le parlement britannique en 1974, pour finir par être acceptée. En 1974, le Ghana adresse une demande officielle de restauration au Royaume-Uni, devenant ainsi le troisième pays africain à effectuer une telle démarche. Dans cette demande, l'accent est mis sur la possibilité matérielle pour le peuple ghanéen de pouvoir se reconnecter avec son histoire et sa culture. Susan Blumenthal, journaliste spécialisée dans l'Afrique, note qu'au début des années 1970, il était très difficile pour les musées africains de se constituer des collections, tant le marché de l'art africain était tourné vers les collections privées.

Fin 1974, le parlement britannique refuse la demande de restauration faite par le Ghana, arguant que l'accepter serait la porte ouverte à d'autres demandes qui videraient les musées britanniques. L'archéologiste souligne l'absurdité de garder ces artefacts sur le sol britannique où elles sont incorrectement identifiées par les musées en ayant la garde et où elles restent dans les réserves.