Bien qu'il existe une présence des idées féministes en Pologne — notamment dans l'émergence des droits des femmes sous le socialisme d'État, le rôle des femmes dans la chute du communisme et la révolution conservatrice après 1989 — le féminisme en tant que concept est principalement perçu soit comme un idéal occidental individualiste, soit comme une partie de l'idéologie communiste.
Le féminisme est habituellement divisé en périodes et en vagues. Cependant, le féminisme polonais évolue indépendamment des mouvements du féminisme occidental. Bien qu'il puisse être rattaché aux deuxième et troisième vagues du féminisme, il se situe paradoxalement entre les deux. Les féministes polonaises utilisent des stratégies propres à la troisième vague pour lutter pour des droits associés à la deuxième vague, comme l'égalité salariale et les droits reproductifs, par exemple.
La Pologne occupe une position unique en raison du rôle croissant de l'Église catholique et des liens complexes entre le féminisme et le régime communiste. Les valeurs culturelles polonaises privilégient les idéaux traditionnels, ce qui fait du féminisme une remise en question des convictions profondément ancrées dans la société polonaise.
XIX siècle alt=Narcyza Zmichowska|vignette|Narcyza Zmichowska. Selon Eugenia Łoch, la Pologne connaît trois vagues successives de féminisme au XIXe siècle ; la première, la plus faible, a précédé le soulèvement de novembre 1830. C’est alors que Klementyna z Tańskich Hoffmanowa écrit le premier texte polonais à caractère féministe, Pamiątka po dobrej matce (Souvenir d’une bonne mère, 1819). L’autrice soutient le bien fondé des rôles traditionnels d’épouse et de mère pour les femmes polonaises, elle plaide aussi pour la nécessité de l’éducation des femmes.
Période de soulèvements Une seconde vague, plus importante, se situe entre les soulèvements de novembre 1830 et de janvier 1863. Cette période polonaise est influencée par les idées « proto-féministes » françaises : par les écrits de George Sand et par La Gazette des femmes.
La principale revue polonaise féministe a pour nom Przegląd Naukowy (La Revue Savante), et publie notamment des écrits de Narcyza Żmichowska, figure de proue à Varsovie, militante pour l’émancipation et l’éducation des femmes. Narcyza Żmichowska est également une oratrice engagée dans la défense des droits des femmes.
La première femme philosophe polonaise, Eleonora Ziemięcka, écrit Myśli o wychowaniu kobiet (Réflexions sur l'éducation des femmes, 1843), postulant que le plus important de l'éducation des femmes est la formation de leur nature humaine – et seulement après, de leur féminité.
Période de positivisme La Pologne connaît sa troisième et plus importante vague féministe après 1870, sous une forte influence de l'Europe de l'ouest. Durant cette vague, de nombreux défenseurs de la cause féministe sont des hommes. En 1870, Adam Wiślicki publie dans Przegląd Naukowy un article intitulé Niezależność kobiety (L'indépendance des femmes), contenant des revendications radicales pour l'égalité des sexes dans l'éducation et les professions. Dans le même journal, Aleksander Świętochowski critique les ouvrages de Klementyna Hoffmanowa, qu'il accuse de « transformer les femmes en esclaves ». Un autre journal, Niwa, milite pour l'égalité des femmes dans l'éducation et le travail. Les revendications féministes les plus radicales apparaissent dans l'ouvrage d'Edward Prądzyński, O prawach kobiety (Sur les droits des femmes, 1873), prônant l'égalité totale des sexes dans tous les domaines.
La question de l'émancipation des femmes revêt une importance particulière à l'Université de Lviv (Lemberg). En 1874, un maître de conférences, Leon Biliński, y donne une série de conférences intitulée « O pracy kobiet ze stanowiska ekonomicznego » (« Du travail des femmes d'un point de vue économique »). Il y défend avec vigueur l'émancipation intellectuelle et économique des femmes ainsi que leur libre accès à l'enseignement supérieur. Ses efforts portent leurs fruits : en 1897, les premières femmes obtiennent leur diplôme de l'Université de Lviv.
Dans l'œuvre littéraire d'Eliza Orzeszkowa, le thème de l'émancipation féminine est particulièrement important. Dans son livre Kilka słów o kobietach (Quelques mots sur les femmes, 1871), elle souligne la nature humaine fondamentale de chaque femme, dénaturée par la société.
Gabriela Zapolska est une figure majeure du féminisme polonais à cette époque et par la suite, dont les écrits comprennent des classiques tels que le roman Kaśka Kariatyda (Cathy la Caryatide, 1885-1886).
En 1889, le journal russe Pravda (Vérité) publie un article de Ludwik Krzywicki, Sprawa kobieca (La question des femmes), qui postule que la libération des femmes est inhérente à l'économie capitaliste.
XX siècle alt=Dorota Kluszynska|vignette|Dorota Kluszynska. La quatrième vague du féminisme, dite moderniste, se situe en Pologne vers 1900. Tandis que les écrivains masculins s'intéressent à la nature «mystérieuse et mystique» des femmes, les auteures (par exemple Maria Konopnicka et Eliza Orzeszkowa ) se préoccupent des aspects plus rationnels de la féminité. Zofia Nałkowska est particulièrement active au sein du mouvement féministe polonais. Son discours Uwagi o etycznych zadaniach ruchu kobiecego (Remarques sur les objectifs éthiques du mouvement des femmes), prononcé lors du Congrès des femmes à Varsovie en 1907, condamne la prostitution comme une forme de polygamie. Son premier roman, Kobiety (Femmes) (1906), et un autre, Narcyza (1910), dénoncent la passivité des femmes face à ce qu'elle perçoit de la domination masculine.
Entre-deux-guerres gauche|vignette|Irena Krzywicka en 1930. La cinquième vague du féminisme polonais se situe durant l'entre-deux-guerres (années 1920 et 1930). Les discours féministes de cette époque (en Pologne comme ailleurs) recherchent de nouvelles définitions du féminisme et tentent d'identifier de nouveaux objectifs (on s'interroge sur la nécessité de lutter pour une égalité totale ou plutôt pour une législation protectrice). Presque toutes les féministes (même les plus radicales) estiment que les femmes ont atteint leur émancipation. Róża Melcerowa exprime ce ressenti : « Le féminisme (…) s'est en réalité achevé dans les nations où son objectif, l'égalité sociale et politique, avait été atteint. »
L'article 96 de la Constitution polonaise de 1921 stipule que tous les citoyens sont égaux devant la loi sauf les femmes mariées. Le , la Diète (Sejm) adopta la loi modifiant certaines dispositions du Code civil relatives aux droits des femmes, afin de remédier aux inégalités les plus flagrantes pour les femmes mariées. Cette loi leur permet de disposer de leurs biens (à l'exception de leur dot), de servir de témoins lors d'actes juridiques, d'obtenir la garde de leurs enfants en cas d'incapacité de leur mari et de vivre séparément de ce dernier. La loi supprime également l'obligation pour une femme d'obéir à son mari et l'obligation pour une épouse d'obtenir son autorisation pour intenter une action en justice.
En 1932, la Pologne criminalise le viol conjugal. Zofia Nałkowska continue d'analyser les questions féminines. Dans les romans La Liaison de Teresa Hennert (1923) et Renata Słuczańska (1935), elle traite des limites de la liberté des femmes dans la société traditionnelle.
Les années 1920 voit l'émergence du féminisme radical en Pologne. Ses figures de proue, Irena Krzywicka et Maria Morozowicz-Szczepkowska, partagent une rhétorique incisive et prônent l'émancipation des femmes de la relation affective avec les hommes (lutte contre l'amour) comme unique voie vers l'indépendance individuelle. Irena Krzywicka et Tadeusz Żeleński (Garçon) défendent le planning familial, l'éducation sexuelle, le droit au divorce et à l'avortement, ainsi qu'une stricte égalité des sexes. Irena Krzywicka publie notamment une série d'articles dans Wiadomości Literackie (Nouvelles littéraires) à partir de 1926, tandis que Tadeusz Żeleński écrit de nombreux articles (Brewerie (Bagarres) 1926, Dziewice konsystorskie (Vierges du Consistoire) 1929, Piekło kobiet (L'Enfer des femmes) 1930, Zmysły, zmysły (Libido, Libido ) 1932, Nasi Okupanci (Nos envahisseurs) 1932), entre autres, dans lesquels il proteste contre l'ingérence de l'Église catholique romaine dans la vie privée des Polonais. Irena Krzywicka et Tadeusz Żeleński sont tous deux des orateurs exceptionnellement actifs, promouvant les idées féministes dans tout le pays. Un autre aspect du féminisme polonais se manifeste dans la poésie et le théâtre de Maria Pawlikowska-Jasnorzewska (Szofer Archibald (Chauffeur Archibald ), 1924 et Egipska pszenica (Blé égyptien), 1932). Cette auteure défend une émancipation érotique féminine des conventions sociales.
Sous le régime communiste Sous l'Union soviétique, le féminisme en Pologne connaît des freins et des avancées. La Seconde Guerre mondiale marque un tournant, avec un impact considérable sur le développement de la Pologne dans son ensemble, en introduisant à la fois la nécessité de reconstruire le pays après la destruction de la guerre et d'incarner les nouveaux idéaux communistes.
Après la guerre, le mouvement communiste se renforce et l'État met brièvement en place des initiatives visant à intégrer davantage de femmes au marché du travail et à étendre les programmes de protection sociale qui leur étaient destinés. Le Parti socialiste polonais (PPS) et le Parti ouvrier polonais (PPR) créent des sections féminines en leur sein. Cependant, les mentalités restent largement inchangées et l'Église catholique en Pologne continue d'afficher son conservatisme.
Le retour des hommes de la guerre, revenus dans une économie où il était difficile de se procurer les biens de première nécessité, a fait percevoir comme plus légitime le rôle des femmes sur le marché du travail. Intégrées au monde du travail, les femmes subissent cependant des vagues de réactions hostiles. Elles pouvaient justifier au mieux leur présence sur le marché du travail en tant que principales sources de revenus. La culture polonaise pouvait accepter les travailleuses tant que leur travail répondait aux besoins économiques de la famille – ce qui, tout en les libérant des tâches ménagères, les rattachait également à l'identité de la « Mère Polka » .
Durant la déstalinisation des années 1950, les idéaux traditionnels de genre refont surface. Même au début du régime communiste, l'essor du travail des femmes est largement dû à la nécessité : la mort de nombreux hommes à la guerre et l'industrialisation rapide exigeant une main-d'œuvre accrue. L'État élargi le rôle des femmes en créant un État-providence, offrant des congés payés et des services de garde d'enfants gratuits afin d'alléger la double charge du travail à la maison et au travail. Après la mort de Staline, l'idéal de la femme-mère (Matka Polka) refait surface et les hommes perçoivent le rôle de soutien de famille des femmes comme une menace pour la masculinité.
Sous le communisme, le travail salarié est considéré comme le principal vecteur d'émancipation des femmes. Après le stalinisme, une distance se fait jour vis à vis de la pensée communiste officielle. Ainsi, après la mort du dictateur, la liberté et l'ouverture politique s'accroissent, mais les femmes sont limitées par le renforcement des hiérarchies de genre, elles sont écartées de leurs emplois considérés comme « masculins » et confinées au foyer. L'État ne parvient pas cependant à un retour complet aux rôles de genre d'avant-guerre, car le taux d'emploi des femmes a continué de progresser. Dans les années 1980, plus de 90 % des femmes en âge de travailler occupent un emploi.
Féminisme de la deuxième vague