Canary Mission est un site web fondé en 2015 qui publie des fiches détaillées visant à nuire à l'employabilité d'étudiants et universitaires pro-palestiniens, en rassemblant à leur sujet photographies, captures d'écran et informations personnelles issues de sources ouvertes. Le site recense plus de 1 500 étudiants et près de 900 membres du corps enseignant.
Le site est opéré de manière anonyme et ses responsables sont difficiles à identifier ; plusieurs enquêtes journalistiques désignent Jonathan Bash, rabbin britannique établi à Jérusalem et cofondateur de HonestReporting, comme directeur de Megamot Shalom, l'ONG israélienne considérée comme opératrice du site. Parmi ses financeurs identifiés figurent la Helen Diller Family Foundation et le philanthrope Michael Leven.
Les profils publiés sont utilisés par les autorités frontalières israéliennes et, depuis 2025, par les services fédéraux américains dans le cadre de procédures d'expulsion visant des étudiants étrangers ayant participé à des mobilisations pro-palestiniennes. Un sondage mené par le collectif Against Canary Mission indique que 43 % des personnes profilées ont réduit leur militantisme à la suite de leur inscription sur le site, et que 42 % ont souffert d'anxiété aiguë.
Présentation Canary Mission est fondée en 2015 et constitue une liste noire gérée de manière anonyme qui publie des dossiers détaillés sur des milliers d'étudiants et universitaires pro-palestiniens, rassemblant photographies, captures d'écran et informations personnelles issues de sources ouvertes. La suppression d'une fiche n'est possible, selon le site, que par la soumission d'excuses écrites. La stratégie de Canary Mission est formulée dans la vidéo de lancement d'avril 2015, qui affiche explicitement l'objectif de nuire à l'employabilité des militants ciblés.
Identité des responsables Le site recourt à une société mandataire pour dissimuler son adresse IP et l'identité de ses propriétaires. En 2015, le Forward publie une enquête sur les liens supposés entre Canary Mission et Warren Betzalel Lapidus, ressortissant sud-africain résidant en Israël et directeur éditorial d'une organisation pro-israélienne nommée Free Middle East. Le Forward relève également des similitudes entre les voix off de vidéos publiées respectivement par Canary Mission et par VideoActivism, une organisation de formation au plaidoyer pro-israélien dont Lapidus est prestataire. Le directeur de VideoActivism, Jonathan Jack Ian Bash, rabbin britannique résidant à Jérusalem et cofondateur de HonestReporting, nie tout lien avec Canary Mission.
En 2020, plusieurs sources identifient auprès du journal le responsable de Canary Mission comme étant Jonathan Bash. L'ONG israélienne Megamot Shalom, dirigée par d'anciens employés de l'organisation orthodoxe Aish HaTorah, est considérée comme l'opératrice du site. Son objet déclaré est de « garantir l'image et la puissance nationales de l'État d'Israël par la diffusion d'informations par des moyens technologiques ». Jonathan Bash figure comme membre du directoire de cette entité. Par ailleurs, le rabbin Ben Packer, proche du conseiller de Donald Trump Stephen Miller, figure comme membre du conseil d'administration de Megamot Shalom dans le registre israélien des associations en 2016, bien qu'il nie toute implication.
En 2026, une enquête du média américain identifie cinq employés de Megamot Shalom, l'organisation israélienne à but non lucratif opérant Canary Mission : Elihu David Stone, , Abigail Bornstein, Aharon Dikel et Alexander Malbin Duncan. Ces cinq personnes, toutes d'origine américaine et établies en Israël, figurent dans les déclarations fiscales de Megamot Shalom auprès des autorités israéliennes entre 2016 et 2024 comme employés les mieux rémunérés, aux postes de rédacteurs, éditeurs et consultants en contenu.
Précédents et écosystème d'organisations pro-israéliennes Dès 1983, l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) et l'Anti-Defamation League diffusent des brochures listant des professeurs qualifiés de « pro-terroristes » ; l'année suivante, un « guide des campus » de l'AIPAC dresse des dossiers sur les « ennemis d'Israël » dans 100 universités, ciblant notamment les étudiants étrangers arabes. Après les attentats du 11 septembre 2001, l'American Council of Trustees and Alumni, dirigé par Lynne Cheney, publie un rapport listant 117 universitaires et étudiants ayant exprimé des réserves sur l'invasion de l'Afghanistan, avec l'intention de diffuser cette liste auprès de 3000 administrateurs d'universités. vignette|Daniel Pipes en 2008. Dans les années 2000, ces listes migrent vers Internet, dont l'un des exemples les plus connus est le site , qui recense plus de 8000 personnes jugées anti-israéliennes avant de fermer en 2007. Un autre précurseur notable est , un site lancé en 2002 par Daniel Pipes, universitaire connu pour ses positions bellicistes sur la politique étrangère et son hostilité aux Arabes et aux musulmans. Campus Watch cible en son temps des professeurs critiques d'Israël et de la politique étrangère américaine, et encourage les étudiants à signaler leurs enseignants. À la différence de Campus Watch, Canary Mission cible des étudiants plutôt que des professeurs établis et s'appuie sur les réseaux sociaux pour amplifier le harcèlement envers les personnes profilées.
Canary Mission s'inscrit dans un écosystème plus large d'organisations qui surveillent et exposent publiquement les militants pro-palestiniens et les universitaires critiques d'Israël. Le groupe pro-israélien diffuse les noms et photos de personnes qu'il qualifie d'antisémites, allant de néonazis avérés à la militante Greta Thunberg, et sollicite le département de la Justice pour qu'il enquête sur des personnalités aussi diverses que la créatrice de contenus pour enfants Ms. Rachel. L'organisation d'extrême droite Betar US affirme tenir à jour une liste de non-citoyens potentiellement expulsables et déclare l'avoir transmise au gouvernement américain.
Usage par les autorités Les autorités frontalières israéliennes utilisent ces profils comme source de renseignement lors d'interrogatoires de voyageurs et pour leur refuser l'entrée sur le territoire. L'organisation entretient par ailleurs des liens avec , une application de propagande pro-israélienne partiellement financée par le . En 2018, l'Intercept révèle que le FBI a utilisé les dossiers de Canary Mission lors d'auditions de militants pro-palestiniens.
Depuis le début de l'administration Trump en 2025, Canary Mission est associée à des procédures d'expulsion visant des étudiants et universitaires étrangers ayant participé à des mobilisations pro-palestiniennes. Trois personnes figurant sur le site font l'objet de mesures d'éloignement ou de détention par l'agence fédérale Immigration and Customs Enforcement (ICE). En mars 2025, l'organisation publie une nouvelle rubrique intitulée « Uncovering Foreign Nationals », listant sept étudiants et universitaires non-citoyens américains susceptibles d'être expulsés. L'ICE affirme ne pas s'appuyer sur les listes de Canary Mission ; l'organisation déclare de son côté n'avoir pas transmis d'informations aux autorités fédérales. vignette|Images montrant Öztürk en train d'être menottée par six agents en civil Après l'arrestation de l'étudiante Rümeysa Öztürk, ses avocats soutiennent que son profil Canary Mission constituerait le fondement unique de son arrestation, la note interne du Département de la Sécurité intérieure des États-Unis (DHS) justifiant sa détention ne citant qu'un éditorial qu'elle avait publié dans le journal de l'université de Tufts, appelant à un boycott d'Israël, dans des termes très proches de sa fiche sur le site. Canary Mission revendique un lien de causalité entre son profil et son arrestation.
En juillet 2025, un haut responsable de l'ICE témoigne devant un tribunal que le DHS a constitué une équipe chargée d'enquêter sur des manifestants étudiants à partir d'une liste de 5000 personnes identifiées sur le site, tout en indiquant que le site n'était pas considéré par l'ICE comme une source faisant autorité et que ses analystes menaient leurs propres enquêtes à partir des noms que le site répertoriait.
Dans au moins un cas, un juge fédéral conclut qu'un étudiant a été incarcéré « presque exclusivement » parce qu'il était ciblé par Canary Mission et le Betar US. Le site est par ailleurs cité à 31 reprises dans une plainte civile visant le militant Mahmoud Khalil, et des membres républicains de la commission de l'éducation de la Chambre des représentants s'y réfèrent dans des courriers adressés à des universités.
Personnes ciblées Sur les campus américains, le site engendre une atmosphère de suspicion envers les étudiants pro-israéliens, suspectés d'alimenter la base de données, et dissuade nombre d'étudiants pro-palestiniens de rendre publiques leurs opinions, en particulier ceux qui ont de la famille en Cisjordanie ou en Israël. Un sondage mené par le collectif Against Canary Mission auprès de plus de 60 personnes profilées révèle que 43 % d'entre elles ont réduit leur militantisme à la suite de leur inscription sur le site, et que 42 % ont souffert d'anxiété aiguë.
Plusieurs personnes rapportent avoir reçu des menaces de mort après que Canary Mission les a mentionnées sur Twitter, tandis que d'autres estiment que leur profil a nui à leur recherche d'emploi. Une avocate de l'organisation Palestine Legal, qui a recueilli les témoignages de plus de 200 personnes ciblées, signale également des refus d'entrée en Palestine, des licenciements, et une dégradation des relations familiales et professionnelles. Plusieurs étudiants figurant sur le site témoignent avoir reçu des menaces de mort et de viol à la suite de leur mise en ligne. À partir de la seconde présidence de Donald Trump, des universitaires étrangers renoncent à se rendre aux États-Unis par crainte d'être interpellés en raison de leur profil sur le site.
Au Canada, le site cible des étudiants et anciens étudiants des universités McGill et Concordia à Montréal, où le média d'enquête Pivot recense 33 profils en novembre 2023. Parmi eux figurent des membres du groupe McGill en solidarité pour les droits humains palestiniens ainsi que des militants du Mouvement de la jeunesse palestinienne.
Canary Mission recense plus de 1 500 étudiants et près de 900 membres du corps enseignant. Le site ajoute environ 200 nouvelles fiches d'étudiants au cours de l'année scolaire 2023-2024, presque toutes postérieures au déclenchement des manifestations contre la guerre à Gaza.
Financement vignette|Logo de la JCFLA. La Helen Diller Family Foundation, fondation adossée à la Jewish Community Federation of San Francisco (JCFSF), a versé 100 000 dollars à Canary Mission. La Jewish Community Foundation of Los Angeles (JCFLA) verse quant à elle 250 000 dollars à Megamot Shalom entre novembre 2016 et septembre 2017, par l'intermédiaire d'un fonds conseillé par un donateur anonyme. À la suite de la révélation par le Forward de ces financements, la JCFLA et la JCFSF annoncent qu'elles ne financeront plus Canary Mission. vignette|Michael Leven en 2013 Le philanthrope américain Michael Leven, ancien directeur général de Las Vegas Sands et administrateur de plusieurs grandes organisations juives américaines, verse en 2018 un don de 50 000 dollars à Canary Mission. Leven déclare avoir voulu « identifier des antisémites notoires », bien qu'il admette ne pas considérer les membres de Jewish Voice for Peace, organisation explicitement visée par Canary Mission, comme des antisémites. Ces trois dons ne représentent que 13 % des financements reçus par Megamot Shalom entre 2016 et 2018, l'origine du reste demeurant inconnue.