L’affaire Edwige Alessandri, du nom de l'accusée, est une affaire criminelle française commencée en 2000 et toujours en cours, et dont l'issue est contestée par trois enquêteurs différents, qui expliquent qu'il ne peut que s'agir d'une erreur judiciaire, malgré les trois jugements successifs la déclarant coupable du meurtre de son mari.

Le 17 juillet, Richard Alessandri, 42 ans, propriétaire et gérant d’un Intermarché à Pernes-les-Fontaines, dans le Vaucluse, est tué la nuit à domicile, dans son lit, d’un coup de fusil tiré à bout portant. Selon son épouse, Edwige Alessandri, le couple a été victime d’un braquage destiné vraisemblablement à obliger son mari à  livrer le contenu de la caisse de l’Intermarché.

Les enquêteurs et le juge refusent de croire à cette version, et pensent qu’à la suite d’une violente dispute entre les époux, c’est Edwige Alessandri qui a tué son mari. Son fils ainé, âgé de 18 ans, mis en garde à vue, va confirmer d’abord le récit de sa mère, puis s’accuser lui-même du crime, puis accuser sa mère d’avoir tué son beau-père. Il se rétractera par la suite et maintiendra son premier témoignage.

Incarcérée en novembre 2000, Edwige Alessandri est libérée le 22 août 2002 après 21 mois de détention provisoire. En janvier 2006, elle est condamnée à 12 ans de prison lors d’un premier procès au tribunal d’Avignon, puis condamnée de nouveau en appel à Nîmes en décembre 2006. Libérée 11 mois plus tard, après validation de son pourvoi en cassation, elle est condamnée à Lyon pour la troisième fois, le 9 février 2009, mais à 10 ans de prison cette fois, au lieu de 12. Elle bénéficie d’une libération conditionnelle le 29 octobre 2010.

Mme Alessandri a engagé le détective Jean-François Abgrall en 2001 pour l’aider à prouver que le meurtre a été effectué lors d’un braquage, interrompu par un tir accidentel qui a tué son mari. Son avocat, Maître Damien Brossier, a déposé le jeudi 5 mars 2026 auprès de la Cour de révision des condamnations pénales une requête qui se base entre autres sur les révélations du livre du journaliste Geoffrey Le Guilcher Les deux mégots.

Les faits À minuit cinq le , le SAMU d‘Avignon reçoit un appel d’une femme paniquée et en pleurs. Il y a de la friture, la communication est difficilement audible.

-           Oui, excusez-moi (pleurs). Y’ a des gens qui sont venus chez moi, mon mari, il est mort. (elle donne son nom et essaie de donner son adresse mais on entend très mal).

-           […] J’ai peur. J’ai peur, Monsieur. Y a du sang partout, j’ai peur (phrases inaudibles, l’opérateur ne comprend pas l’adresse, lui fait épeler le nom de la maison)

-           Qu’est-ce qui s’est passé Madame ?

-           Je sais pas. Je dormais, il est mort, monsieur … J’ai peur … j’en peux plus

-           On lui a tiré dessus, ou bien ?

-           Oui … (propos inaudibles). J’peux plus regarder mon mari… J’ai peur ….

-           […] C’est ce soir qu’on lui a tiré dessus ?

-           Oui, il y a dix minutes, Monsieur !  […] Envoyez quelqu’un, j’en peux plus, j’ai peur, j’ai peur, j’ai des enfants (elle donne son nom)

-           […] Vous êtes toute seule chez vous ?

-           (inaudible) J’ai mes enfants … J’veux pas… J’peux plus, j’peux plus voir mon mari, Monsieur, j’ai trop souffert !

D’accord, on va vous envoyer quelqu’unT.

Elle répètera 28 fois « j’ai peur » Texte de l'échange d'après sa retranscription par l'IRCGN..Son fils ainé (17 ans) prend le téléphone de ses mains pour donner l’adresse exacte du mas de la Gasqui. Le SAMU appelle alors les pompiers et transmet le message que « une femme a tué son mari ». Les pompiers, un médecin et les gendarmes arrivent donc en ayant à l’esprit l’information qui vient de leur être donnée. Ils trouvent Edwige Alessandri au premier étage dans la salle de bains, en larmes, nue, le corps taché de sang, « dans un état de stupeur terrible » ; le pompier infirmier l’incite à se doucher et à s’habillerFaites entrer l’accusé, présenté par Christophe Hondelatte :  « Les trois procès d’Edwige Alessandri », réalisé par Bernard Faroux, 17 Juin Media, France Télévision, 5 août 2025 1h 31minutesTémoignage du pompier infirmier - Hondelatte 2è mn.

Le médecin constate le décès de Richard Alessandri, blessé à l’épaule et sur la partie gauche de son visage. Il y a une forte odeur de poudre dans la pièce.

L'enquête

Premiers témoignages du 17 juillet Edwige Alessandri fait remarquer aux gendarmes Hondelatte 7è mn et Le Guilcher p 57qu’il y a de la terre et de l’herbe dans les escaliers, apportés par les agresseurs selon elle. Elle pense qu’ils ont dû passer par la fenêtre ouverte de la cuisine, qui ferme mal et se situe au-dessus du plan de travail. Elle se dit certaine que son mari avait verrouillé les portes, comme chaque soir. Elle raconte que ce soir-là, elle et son mari ont regardé la télévision, puis se sont couchés et ont fait l’amour (un préservatif qui a servi est retrouvé au pied du lit). Elle s’est endormie allongée en chien de fusil sur le côté droit, son mari tout contre elle, l’enlaçant. Un coup de feu l’a réveillée en sursaut : elle a aperçu un homme armé d’un fusil et l’a entendu crier : « Merde le coup est parti ! Tirez-vous, Tirez-vous ! ». Elle a senti couler contre son dos le sang de son mari et a compris qu’il avait été tué. Elle s’est alors laissé glisser par terre au pied du lit pour se cacher, et saisir son téléphone posé sur le sol, puis a fini par aller dans la salle de bains. Elle pense que les agresseurs sont venus obliger son mari à leur ouvrir la caisse de l’Intermarché, dont ils sont propriétaires, et qui a fait d’excellentes affaires depuis 2 jours.

Yohann Boguslaw, 17 ans, son fils ainé issu de son premier mariage, a entendu le coup de feu mais a d’abord cru que c’était un volet qui avait claqué. Il ne s’est pas levé tout de suite. Il rejoint sa mère au bout de quelques minutes dans la salle de bains, et donne au SAMU l’adresse de la maison. Tous deux attendent les secours dans la salle de bains, craignant le retour des agresseurs.

Justin, 11 ans, le enfant, n'est pas dans sa chambre au premier étage à l'arrivée des pompiers. On l'aperçoit soudain en larmes dans le couloir. Il dit avoir regardé la télévision la veille au soir et s'être endormi sur le canapé du salon au rez-de-chaussée. Il dit ne pas avoir entendu le coup de feu et s'être réveillé dans la lumière des gyrophares des pompiersDamien Delseny, « Affaire Alessandri : dix-neuf ans de mystère », Le Parisien, 28 mai 2019 - Hondelatte 7è mn et Le Guilcher p 57 .

L’ancienne femme de ménage, qui avait donné sa démission récemment, indique qu’il y a eu des problèmes dans le couple Alessandri, et qu’il arrivait à Edwige de faire momentanément chambre à partHondelatte 28è mn, et Le Guilcher p 51-53.

Premières constatations des enquêteurs Les TIC (Techniciens en identification criminelle) arrivent presque 2 heures après l’appel au SAMU au mas de la Gasqui et constatent qu’un grand nombre de personnes sont venues dans la maison depuis le meurtre, pompiers, médecin, gendarmes, famille, et que le site a été pollué ; les gendarmes ont toutefois « sécurisé » le jardin, le coin évier de la cuisine, la salle de bains et la chambre des Alessandri.

Le jardin : la maison des Alessandri est un mas provençal situé à plusieurs kilomètres de la ville, en pleine campagne. Il dispose d’un jardin avec une piscine située devant la maison et encadrée de deux haies décoratives. À côté de celle de droite, les TIC trouvent et ramassent deux mégots, et repèrent plusieurs empreintes de semelles dont ils prennent des moulages. La pelouse, encore humide, a été tondue l’après-midi même, et arrosée dans la partie située entre la maison et la piscine, où se trouve la haie, jusqu’à 21h15Hondelatte 12è mn, et Le Guilcher p 27. Aucune trace de pas conduisant à la maison n’est visible dans le jardin.

Le rez-de chaussée : Depuis le jardin, on entre dans la maison par deux portes-fenêtres dont l’une « est fermée, pas verrouillée » d’après les TIC ; on arrive dans une grande pièce à vivre : sur la gauche, un canapé fait face au mur du fond où se trouve la télévision. Il tourne donc le dos aux personnes venant de l’extérieur. C’est sur ce canapé que Justin dit avoir passé la nuit.

Du côté droit de la grande pièce, le plan de travail du coin cuisine est éclairé par une fenêtre coulissante donnant sur la piscine et la haie. L’un des panneaux ne se verrouille plus, et ce soir-là il est ouvert. Les jardinières qui étaient posées sur le rebord extérieur de cette fenêtre ont été enlevées et déposées plus loin dans le jardin, comme pour donner accès à cette ouverture. Edwige Alessandri dit être certaine qu’elles étaient en place la veille au soir. Dans ses conclusions, le rapport des TIC indique l’absence de traces de pas ou d’appui visible sur le plan de travail (on notera qu’il se contredit dans la partie détaillée de ses observations (voir infra) Le Guilcher p 133. On y a seulement décelé des empreintes de chat.

L’adjudant N. Chevalier (TIC), est frappé de l’ordre qui règne partout : aucun objet n’a été renversé ou déplacé, et il trouve bizarre que rien n’ait été volé. En face de l’entrée par les portes- fenêtres, de l’autre côté de la pièce, à droite du canapé, un escalier conduit au premier étage. On trouve une trace de terre, une feuille de cerisier et un pétale de fleur sur les marches de l’escalier. Les TIC ne prélèvent rien sur le trajet entre la porte-fenêtre et le haut de l’escalier car il a été pollué par de trop nombreux passages. Ils se contentent d’y prendre des photos.

Au premier étage : la poignée en bouton de la porte menant dans la salle de bains est tombée au sol à 2 mètres de la porte. Les TIC inspectent la salle de bains, avec des traces de sang sur des serviettes et un tapis de bain, et sur le mur, puis la chambre où Richard Alessandri est allongé sur son lit. Il y a des taches de sang au-dessus de lui jusqu’au plafond. Ils trouvent un préservatif « opacifié » qu’ils prélèvent. Faute de légiste disponible, ils font appel à un médecin qui examine le corps. Le côté gauche du visage est à moitié arraché, montrant une plaie en forme de grappe. Le médecin conclut que le calibre de l’arme qui a tiré était du 12. Les draps sont tachés d’une marque brune, (qu’on désignera dans le dossier par la suite comme « trace terreuse au niveau des genoux ») et de deux cercles noirs qui pourraient provenir du contact avec la bouche du double canon d’un fusil de chasseHondelatte 10è mn, et Le Guilcher p 41-42.

Les gendarmes réalisent des tamponnoirs sur les mains d’Edwige et de ses enfants, dans le but d’y déceler d’éventuelles traces de poudre. Ces prélèvements seront négatifs pour Edwige et Yohann, et mitigés pour Justin qui porte des particules pouvant évoquer des résidus de tirHondelatte 36è mn, et Le Guilcher p 74.

Premières hypothèses et interrogations des enquêteurs L’hypothèse d’une attaque venue de l’extérieur est d’abord envisagée comme plausible, y compris par le chef de l’enquête. Il y aurait au moins trois agresseurs, puisque le tireur a crié : « tirez-vous ». Il s’adressait donc à au moins deux personnes. Les malfrats auraient voulu obliger le couple à donner le contenu de la caisse de l’Intermarché, ou effectuer des retraits d’argent à un distributeur. Le coup de feu non prévu les aurait fait fuir. D’après le Directeur adjoint de l’enquête, ce genre de « home-jacking » n’est pas rare dans la région qui est « criminogène ». Pourtant, le Directeur de l’enquête indique que « très rapidement », les enquêteurs vont se poser des questions car ils ont du mal à croire à une intrusion par la fenêtre de la cuisine, en l’absence de traces visibles sur le plan de travail, alors qu’il y a des traces dans l’escalier (terre, feuille et pétale de fleur). Dès le début, la famille Alessandri est mise sur écouteHondelatte : Entretien avec le Directeur de l'enquête 17è et 22è mn.