vignette|Carte des dialectes du grec ancien en Grande-Grèce et Sicile. Le présent article traite de l'histoire de la Grande-Grèce.
Dans l'Antiquité, les Grecs s'établissent en grand nombre dans le sud de la péninsule italienne, y donnant naissance à tout un réseau de cités qui partagent des caractéristiques culturelles, politiques et économiques avec celles du monde grec égéen. En effet, avant même l'affirmation de la domination romaine sur l'Italie, les Grecs ont figuré parmi les nombreux peuples qui occupaient la péninsule. Leur présence s'inscrit dans le contexte plus large de mouvements de populations et de fondations urbaines à l'œuvre à l'époque archaïque, la colonisation grecque.
Cet ensemble de cités est désigné par l'historiographie moderne sous le nom de « Grande-Grèce », transcription de l'appellation latine Magna Graecia, elle-même dérivée du grec (Megálē Hellás).
L'étude de l'histoire de cette région permet d'éclairer les raisons de l'expansion du monde grec en Méditerranée occidentale, ainsi que les conditions dans lesquelles ces implantations initiales en sont venues à former des cités pleines et entières, véritables pôles dont l'hellénité est tout aussi légitime que celle des vénérables poleis de l'Hellade.
Aux origines de la colonisation grecque
Réseau de colonies en Méditerranée Lorsque les premières cités-États grecques prennent forme au , aucune ne se développe en dehors du bassin égéen dans un premier temps. Toutefois, leurs populations ne sont pas exclusivement sédentaires, et de nombreux navigateurs sillonnent la Méditerranée dans le cadre de leurs activités commerciales qui les mènent à la rencontre d'autres peuples, Phéniciens, Étrusques et Égyptiens en tête. Or, pour des raisons pratiques (qu'illustrent notamment les pérégrinations d'Ulysse, dont les mille péripéties sont présentes à l'esprit des Grecs), la navigation antique s'effectue le plus souvent à portée de vue des terres, ce qui favorise le repérage et la connaissance progressive de nouveaux littoraux. Certains sites côtiers se révèlent assez rapidement être propices à des escales régulières pour le ravitaillement des navires.
C'est ainsi qu'en 775 av. J.-C., soit tout juste un an après les premiers jeux olympiques attestés, des marins venus de l'île d'Eubée élisent résidence dans une baie hospitalière, à quelques encablures au sud des territoires occupés par les Étrusques, et y fondent le comptoir commercial de Pithécusses. Bien que modeste à ses débuts, la création de cet établissement n'est qu'une étape préalable à l'émergence de colonies grecques plus structurées et pérennes en dehors de la mer Égée, à travers toute la Méditerranée.
La première implantation grecque durable dans la région est la cité de (Kúmai), ou Cumes, située dans la même baie. Celle-ci s'étend territorialement et donne naissance à son tour à une nouvelle cité, la (Neápolis, signifiant littéralement « nouvelle cité » en grec), mieux connue de nos jours sous le nom de Naples. La cité napolitaine est loin de constituer une exception, de la mer Noire à l'Afrique du Nord jusqu'aux côtes ibériques, un certain nombre de villes modernes toujours bien vivantes perpétuent l'héritage de leur lointaine fondation par les Grecs de l'Antiquité à travers leur nom. À titre d'exemple, Marseille s'appelait à l'origine (Massalía), Nice était (Níkaia), tandis qu'Empúries correspond à un ancien emporion (), et toutes trois formaient un réseau de colonies réparties dans les marges occidentales du monde grec par une même cité d'origine, Phocée.
Causes de l'expansion Comme ce fût le cas dans la baie de Naples, les échanges commerciaux constituent un facteur déterminant dans la création de colonies, mais ces migrations transméditerranéennes impliquent néanmoins des risques considérables et leurs motivations ne sont pas aussi monolithiques. Bien au contraire, elles sont multiples et varient d'une opération à l'autre : pressions démographiques, recherche de nouvelles terres agricoles, opportunités économiques ou encore dynamiques politiques internes aux cités colonisatrices. Ce n'est qu'imbriqués tous ensemble que ces facteurs peuvent suffire à expliquer l'ampleur et la diversité du phénomène complexe de colonisation grecque.
Dans certains cas, la colonisation résulte d'un paradoxe, celui de la crise née du progrès. En effet, le est bien celui de l'essor des cités-États à travers la Grèce et le commencement d'une période que l'on désigne comme l'âge de la polis (ou l'ère des cités), qui se caractérise par une croissance démographique notable, jusqu'à exercer une pression accrue sur les ressources disponibles. La Grèce continentale, toute montagneuse et rocailleuse qu'elle est, pauvre en terres arables, n'est plus capable de supporter la croissance semblant alors illimitée des cités émergentes. Dans ce contexte, la fondation de colonies lointaines par des groupes de citoyens apparaît comme une solution élégante pour atténuer les tensions liées au manque de terres et de ressources.
Exemple hors d'Italie : Cyrène vignette|Poterie de Cyrène figurant l'exportation du silphium (entre 565 et 560 av. J.-C.). Toutefois, les motivations de ces migrations ne se limitent pas à des facteurs économiques ou démographiques. Ponctuellement, elles peuvent résulter de crises internes aux cités d'origine. Ainsi, des habitants de Théra quittent leur île, fuyant soit une famine, soit une guerre civile - les sources antiques ne permettent pas de trancher -, et mettent le cap vers le sud, jusqu'aux côtes de l'actuelle Libye, où ils fondent la cité de Cyrène (, Kȳrḗnē) en 631 av. J.-C.
Tout au long du siècle suivant, Cyrène étend à son tour son influence en fondant plusieurs petits établissements qui donnent le jour à une pentapole, un réseau de cinq cités émaillées le long d'un plateau surplombant la côte. Cette région fertile, dès lors connue des Grecs sous le nom de Cyrénaïque (, Kūrēnaïkḗ), rencontre une fabuleuse prospérité grâce à l'exportation du silphium, plante disparue qui était très prisée dans l'Antiquité pour ses usages tant médicinaux que culinaires. Cette accumulation de richesses permet le développement d'infrastructures monumentales, et les Cyrénéens se dotent d'un vaste temple dédié à Zeus, souvent décrit comme étant particulièrement imposant : plus grand que le Parthénon d'Athènes et de plusieurs décennies antérieur. La mobilisation de cet exemple illustre à la perfection la capacité de certaines colonies grecques, bien que fondées ex nihilo, à atteindre un niveau de prospérité et de rayonnement comparable, voire supérieur, à celui d'autres cités de la Grèce continentale.
Nature des colonies : apoikíai
À défaut de mieux, c'est le terme « colonie », assez lourd de sens, qui est couramment employé pour désigner ces établissements, mais il convient de les distinguer des formes de dominations territoriales d'outre-mer caractéristiques des empires européens modernes ou même des ambitions hégémoniques de l'Athènes classique : il ne s'agit pas pour les Grecs de teindre la carte d'une seule nuance de couleur. Dans le contexte archaïque, ces fondations ne relèvent absolument pas d'un contrôle politique centralisé ni d'une expansion impérialiste concertée, mais s'insèrent plutôt dans un réseau de cités relativement autonomes, réparties à travers l'ensemble du bassin méditerranéen. Cet « écosystème pan-méditerranéen » se compose d'une variété de cultures qui interagissent par le biais de leurs cultures, du commerce et des échanges de techniques. Pour saisir ce tressage culturel, les Grecs ont développé leurs compétences en navigation pour pratiquer le commerce maritime au contact des Phéniciens, dont ils adaptent également le système d'écriture pour former l'alphabet grec, qui influence ensuite celui des Étrusques et contribue indirectement à l'émergence de l'alphabet latin.
Au-delà des considérations liées au profit et aux ressources, ces cultures ont prospéré côte à côte plutôt que de chercher à s'éradiquer mutuellement. Ces échanges ne doivent pas pour autant être interprétés comme exempts de tensions ou de conflits, qui ont joué un rôle plus que décisif dans les relations entre cités et peuples. Toutefois, ils ne correspondent pas non plus au modèle de construction impériale de domination exclusive tel qu'on associe volontiers au mot « colonisation ». Les établissements grecs sont généralement liés à leur cité d'origine, appelée métropole (, metrópolis : « cité-mère »), mais fonctionnent de manière indépendante sur les plans politique et institutionnel.
Pour désigner ces fondations, les Grecs utilisaient le terme (apoikía), qui signifie littéralement « loin de la maison ». La « maison » dont il est question se réfère à la cité-mère de la première génération des colons.
Fonctionnement et essor des colonies
Autonomie politique Du au , chaque apoikía conserve des liens culturels avec sa cité-mère, mais fonctionne de fait comme une polis pleinement autonome, avec le même esprit d'indépendance politique et institutionnelle qui caractérise les cités de la Grèce continentale ; ce trait demeure fondamental.
Dans certains cas, une même fondation peut associer plusieurs cités d'origine, parfois issues de régions différentes et parlant des dialectes distincts, ce qui renforce alors la nécessité de forger une nouvelle identité civique propre. Ainsi, vers 735 av. J.-C., c'est une expédition regroupant à la fois des colons originaires de Naxos, d'Eubée et d'autres Ioniens qui fonde la première cité grecque de Sicile, également nommée Naxos. Ce type de fondation illustre la continuité culturelle entre métropole et colonie, sans pour autant impliquer de hiérarchie politique entre elles.
Croissance du réseau grec vignette|Carte des aires territoriales des Grecs et des Phéniciens vers 550 av. J.-C. Les motivations à l'origine de ces établissements varient donc au gré des cas précis : recherche de débouchés commerciaux, pression démographique, accès à de nouvelles terres agricoles, ambitions individuelles et quête de prestige ou encore volonté d'écarter des groupes sociaux ou politiques jugés problématiques. Toutefois, ces facteurs s'inscrivent dans un cadre plus large caractérisé par la maîtrise technique de la navigation et par l'existence de vastes espaces côtiers propices au déploiement. La raison ultime, c'est tout simplement qu'ils le pouvaient.
Au sein de l'écosystème méditerranéen qui suit directement l'âge du Bronze (début du ), les Grecs comme les Phéniciens forment pour ainsi dire des espèces très bien adaptées avec presque aucun prédateur. À l'exception notable de celles qui sont détenues par certaines puissances régionales, telles que les Étrusques et les Égyptiens, chaque portion de côte donnant sur la Méditerranée est une candidate potentielle à l'échouage d'un navire et la fondation d'une cité. En réalité, les principaux ennemis des Grecs sont bien souvent d'autres Grecs rivaux. Ainsi, jusqu'au , les Grecs fondent tant d'apoikíai que le nombre total de poleis double pour dépasser le millier, et nulle part cette présence n'est aussi vaste, dense et prospère qu'en Grande-Grèce.
Accomplissements de la Grande-Grèce
Baie de Naples