vignette|Monument aux prisonniers républicains du camp de concentration des Merinales (à Dos Hermanas, province de Séville) qui ont bâti le Canal du Bas Guadalquivir. La rédemption de peines par le travail est un système conçu par la dictature de Francisco Franco pour résoudre le problème de saturation des prisons tout en disposant de main d'œuvre bon marché pour réaliser principalement des travaux destinés à la construction d'infrastructures ou à la réparation de celles endommagées lors de la guerre civile espagnole. À travers le travail, le prisonnier pouvait réduire d'un tiers la durée de sa condamnation en prison et obtenait de petits revenus.
Tous les détenus qui faisaient preuve d'une bonne conduite et n'avaient pas essayé d'enfreindre la condamnation pouvaient être admis à la rédemption de peines par le travail. Par bonne conduite, on entendait la disposition de l'inculpé à assumer les principes du régime, ce qui fait que la rédemption était accordée majoritairement aux prisonniers les moins politisés, faisant l'objet de courtes peines ou ayant des contacts au sein du régime franquiste. Pendant la plus grande partie de l'existence du système, la rédemption a consisté en un jour de peine racheté pour deux jours travaillés, mais dans les années immédiatement postérieures à la guerre c'était l'inverse: rédemption de deux jours de condamnation par jour travaillé.
Les condamnés étaient assignés aux Bataillons de Travail et, sur le salaire qu'ils recevaient, l'entreprise à laquelle ils étaient destinés en gardait 75 % au titre de « manutention et logement » et le reste allait à leurs familles, étant souvent le seul revenu qu'ils avaient. D'importantes entreprises de construction, travaux publics et minières (telles que Banús, Dragados, Duro Felguera, Marroquín, Molán, San Román) ont obtenu de grands bénéfices grâce à l'emploi du travail forcé des prisonniers, pour la plupart détenus politiques.
L'historien Francisco Moreno Gómez a assimilé la Rédemption de peines par le travail à la condamnation aux galères de l'Antiquité. « Sous la forme hypocrite de rédemption de peines on a infligé une indubitable exploitation du travail des vaincus de 1939 », a-t-il écrit. Une estimation partagée par d'autres historiens comme Julián Casanova, Javier Rodrigo, Santiago Vega Sombría ou Gutmaro Gómez Bravo. Selon Casanova, cela a été « un excellent moyen de fournir une main d'œuvre bon marché à de nombreuses entreprises et à l'État lui-même ». Javier Rodrigo parle d'un système d'« exploitation du travail » et de « travail forcé des prisonniers politiques ». Santiago Vega Sombría précise : « On mettait au service de l'état et des particuliers une énorme masse de travailleurs avec un salaire infime et sans possibilité de revendiquer aucune des conditions de travail. L'état recevait en plus un argent qui lui servait à financer le système pénitentiaire ». De son côté, Gómez Bravo considère que les prisonniers qui ont participé à la rédemption de peines ne l'ont « pas fait volontairement » mais contraints par tout le réseau répressif qui prévalait dans les prisons espagnoles pour leur rééducation politique et religieuse et il souligne qu'ils ont été « utilisés comme main d'œuvre esclave ».
Antécédents Jusqu'à l'établissement de la rédemption de peines par le travail, seuls les détenus gouvernementaux ont travaillé en dehors des prisons, dans des détachements pénaux sous la surveillance d'un fonctionnaire, puisqu'ils n'étaient soumis à aucune procédure pénale. Ils ont été dans la réparation de bâtiments et la réalisation de travaux publics, spécialement ceux qui avaient une utilité militaire.
Le premier pas pour que puissent aussi travailler à l'extérieur les prisonniers politiques condamnés ou prévenus (prisonniers de guerre et prisonniers pour délits non communs) fut la promulgation du Décret 181 de 1937 dont le préambule contenait ce texte:
L'historien Santiago Vega Sombría analyse ainsi ce préambule:
Création du Patronat de Rédemption de peines par le travail Le le général Franco a reçu à Burgos le cardinal primat Isidro Gomá pour lui commander l'élaboration d'un programme de régénération morale et patriotique « des milliers de prisonniers rouges ». Gomá, pour faire part de la demande du Generalísimo, a écrit à monseigneur Ildebrando Antoniutti, chargé d'affaires du Saint Siège. Dans la missive il l'a informé de la préoccupation du « Chef de l'État » sur la « copieuse population pénitentiaire », « tant au sujet de la discipline et du travail auquel il faudra les soumettre, qu'à leur régénération morale et religieuse » et de ce que Franco lui avait demandé l'aide de l'Église, « par le prêt d'un certain nombre de prêtres habilités pour cette œuvre ». Le Saint Siège lui avait répondu en l'assurant de cette collaboration, « sous la forme qui serait stipulée », puisque l'Église « ne veut rien davantage que de faire de bons chrétiens pour qu'ils deviennent de très bons espagnols ». Peu après Antoniutti informait le secrétaire d'État, le cardinal Pacelli (qui quelques mois plus tard deviendrait le pape Pie XII) qu'avait déjà été « entamée dans tous les diocèses l'organisation de l'assistance aux prisonniers » et « la tâche de [leur] réforme morale et sociale ». Il lui indiquait de surcroît que « les condamnés à mort, sauf de rares exceptions, meurent réconciliés ».
Dans le rapport transmis au cardinal Pacelli, Antoniutti signalait aussi les problèmes qu'ils avaient pour trouver des prêtres disposés à réaliser « ce travail, étant donnée la profonde aversion qui règne encore dans cet environnement envers ceux qui ont participé à la lutte contre les forces saines de la Nation ». Mais ceci n'a pas été un obstacle pour que continue l'élaboration du plan de « régénération des vaincus », avec l'implication de trois propagandistes catholiques bien situés dans les hautes sphères du pouvoir franquiste (le comte de Rodezno, ministre de la justice; Mariano Puigdollers, directeur général des Affaires Ecclésiastiques du même ministère; et Maximal Cuervo, directeur général des prisons); un plan dont l'artisan a été le jésuite José Agustín Pérez del Pulgar, aumônier militaire qui avait manifesté à Rome sa préoccupation, « parce qu'une chose était vaincre et une autre convaincre ». Selon lui, la guerre était gagnée mais la victoire totale ne pourrait jamais être obtenue par les armes, mais par « la foi et la restauration du Royaume du Christ ».
Le , en pleine bataille de l'Èbre, le général Franco a promulgué l'arrêté de création du Patronat de rédemption des peines par le travail, dans lequel il était écrit que sa finalité était « l'amélioration spirituelle des familles des prisonniers et des prisonniers eux-mêmes » moyennant « l'énorme tâche d'arracher des prisonniers et de leurs proches le poison des idées de haine et d'anti-patrie ». Le , la bataille de l'Èbre étant décidée, Pérez del Pulgar était nommé directeur du Patronat et le gouvernement de Burgos le chargeait d'élaborer une synthèse du plan, qu'il fera connaître dans une petite œuvre publiée en , intitulée La solution que l'Espagne donne au problème de ses prisonniers politiques. Il y justifiait ainsi la rédemption de peines par le travail:
Selon l'historien Francisco Moreno Gómez, « la création du Patronat était la "sanctification" de l'invention », puisqu'à côté du grand objectif de l'exploitation de main d'œuvre bon marché ou gratuite était l'objectif religieux: l'amélioration spirituelle et politique des prisonniers (extirper les idées marxistes en faveur des idées catholiques). Un indéniable travail de répression idéologique qui était confié à l'Église. Sur ce dernier point Moreno Gómez rappelle que les prisonniers « opposants irrécupérables », comme les franc-maçons et les communistes, étaient exclus du système de rédemption de peines. Ce point de vue est partagé par Santiago Vega Sombría: « dans une démonstration de plus de la parfaite union de la politique franquiste avec la doctrine spirituelle de l'Église Catholique, [l'arrêté de création du Patronat] établissait: "l'aide matérielle liée à l'objectif de l'amélioration spirituelle et politique des familles des prisonniers et des prisonniers eux-mêmes" ».
Le Generalísimo Franco lui-même a exposé dans son message délivré à la fin de l'année 1939 le rôle essentiel qu'il accordait à la rédemption de peines par le travail dans le cadre de sa politique à l'égard des vaincus, qu'il reliait à la repentance et à la pénitence, et qui n'envisageait ni l'amnistie ni la réconciliation.
Le lendemain, , le Diario Vasco publiait un entretien de Franco par son directeur, le journaliste Manuel Aznar, dans lequel il distinguait deux types de délinquants: « ceux qui nous appellerions des criminels invétérés, et ceux qui sont capables de sincère regret, qui sont rachetables, adaptables à la vie sociale du patriotisme ». Dans la politique appliquée aux vaincus de la guerre s'établissent deux grands groupes: les « incitateurs au mal » et les « trompés ». Une distinction que le pape Pie XII (qui lorsqu'il occupait le Secrétariat d'État du Vatican avait suivi de près l'élaboration du plan de « rédemption ») bénit dans le message qu'émet Radio Vatican le , dans lequel il célèbre la fin de la guerre et « très spécialement l'idée du Generalísimo de justice avec le crime et de générosité bienveillante pour les trompés ».
Dans une circulaire du Ministère de la Justice il était établi que, suivant « les déclarations données par le Chef de l'État le », la rédemption de peines par le travail ne serait accordée qu'à « ceux qui expriment sans équivoque adhérer résolument à l'excellente tâche nationale » et « pour que cette condition soit remplie, est jugée nécessaire une déclaration publique d'adhésion explicite et concrète au Glorieux Mouvement National ».
L'historien Gutmaro Gómez Bravo a signalé que « la rédemption était un droit de grâce, une magnanimité que seul Franco pouvait exercer ». « La formule était parfaite pour maintenir les formes dans un État militaire et confessionnel. Les "pardonnés" obéissaient et reconnaissaient leurs hiérarchies respectives. Ainsi, grâce à Dieu et au Caudillo, en Espagne les délinquants n'allaient pas être éliminés, mais transformés, convertis... en Chrétiens, Espagnols et travailleurs "nouveaux" », ajoute Gómez Bravo. Ainsi, poursuit cet historien, « le futur des vaincus dépendrait de leur disposition à collaborer, ainsi que de celle des membres de leur famille... S'ils reconnaissaient leurs erreurs, s'ils adhéraient sans fissures à la cause nationale, ils pourraient survivre. Eux et leurs familles. Il ne s'agissait pas d'un simple changement de camp, d'une table rase. Ils devaient se convertir, changer d'idées complètement et le démontrer en commençant par leur propre conduite, par leur mode de vie. Ceux qui n'observaient pas les devoirs de la cohabitation seraient considérés incorrigibles et, par suite, seraient sanctionnés durement ».
Régulation ultérieure Le Décret du a établi que les prisonniers disposeraient des mêmes bénéfices que la législation en vigueur établissait pour les travailleurs libres: salaire et prestations familiales, repos (pris en compte pour la rédemption) et couverture en cas d'accidents. Enfin, le Règlement du travail pénitentiaire de 1946 a établi que la journée de travail et les rémunérations, de même que les sujets relatifs à la sécurité, salubrité et hygiène au travail, seraient réglés comme il était prévu dans les lois en vigueur pour les ouvriers libres.
Tout ce réseau normatif sur la réduction des peines serait consolidé dans l'article 100 du Code Pénal de 1944, mettant fin à l'étape administrativiste antérieure. À partir de ce moment il a fallu une norme ayant rang de loi pour la modification de la Rédemption de peines par le travail, dont l'application allait avec celle du bénéfice de la liberté conditionnelle.