La famille Sechiari (en , Sekiaris) est une dynastie de la noblesse marchande grecque issue de l'île de Chios, classée parmi les Familles appartenant aux Vingt (en ), les vingt familles les plus éminentes de l'aristocratie chiote, dans le Libro d'Oro de la Noblesse de Chio de Philip Argenti.. Elle est également classée parmi les Phanariotes dans le Dictionnaire historique et généalogique des grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople de Mihail-Dimitri Sturdza.
Mentionnée pour la première fois à Chios en 1629, la famille se distingue par ses maisons de commerce et de banque fondées à Marseille, dans les principautés roumaines, en Angleterre, à Calcutta et jusqu'en Nouvelle-Zélande avant et après 1821. La maison Argenti Sechiari & Co. figure dans le rapport Baring Brothers de 1860 comme une firme de first rate, avec un capital estimé à au moins 500 000 livres sterling,Chatziioannou, Maria-Christina, et Harlaftis, Gelina, « From the Levant to the City of London », in Centres and Peripheries in Banking, Ashgate, 2007, Table 2.2.une somme représentant une fraction du PIB britannique de l'époque, équivalente à plusieurs milliards d'euros en valeur actuelle, pourtant ce n'est qu'une de leurs succursales.
Au XIXe siècle, elle joue un rôle financier majeur dans la modernisation de la Roumanie : en 1871, elle souscrit 4 200 000 lei au premier grand emprunt d'État pour les chemins de fer, soit 5,4 % de l'offre totale. Si ce montant représente aujourd'hui environ 400 millions d'euros en capacité de travaux, son "poids politique" est bien supérieur : en prêtant 5,4 % du budget national, l'influence des Sechiari sur l'État roumain de l'époque équivalait à celle d'une banque qui prêterait aujourd'hui 25 milliards d'euros à un pays comme la France, expliquant leur puissance politique exceptionnelle.
Par leurs mères, les Sechiari sont à l'origine de deux des plus grandes dynasties marchandes chiotes : les et la maison Argenti.
Origines De Modène à Gênes Selon le Libro d'Oro, la famille Sechiari est « d'origine italienne et probablement de la ville de Modène ».
L'historien Philip Argenti émet également l'hypothèse que la famille soit directement issue de la dynastie génoise des Zaccaria, qui exerça la seigneurie souveraine de Chios au XIVe siècle avant la Maona de Chios et Phocée. Les membres de cette illustre dynastie portèrent notamment les titres de rois d'Asie Mineure et de princes régnants d'Achaïe. Il soutient la thèse d'une altération linguistique du patronyme sous l'administration ottomane en s'appuyant sur l'avis de plusieurs spécialistes de l'aristocratie grecque :
« Il se pourrait bien, du reste, que le nom de famille Sechiari ne fût qu'une déformation du vrai nom disparu. Celui-ci serait, peut-être, comme le pensent plusieurs généalogistes qui, comme nous, s'occupent de l'origine des familles nobles grecques, la transcription en turc du nom de Zaccaria, dont nous ne trouvons plus trace en Grèce à partir du XIVe siècle. »Argenti, Philip. Libro d'Oro de la Noblesse de Chio.
Si cette hypothèse est exacte, les Sechiari descendraient ainsi de ces anciens monarques et seigneurs souverains de l'île.
L'installation à Chios Chios est administrée par les Génois de 1346 à 1566 sous la Maona de Chios et Phocée (Mahona). Plusieurs familles d'origine génoise et italienne s'y implantent durablement, s'alliant aux familles grecques byzantines établiesPhilip Argenti, The Occupation of Chios by the Genoese and their Administration of the Island, 1346–1566, Cambridge, 1958.. À partir de 1566, Chios devient une province privilégiée de l'Empire ottoman.
La plus ancienne mention documentée des Sechiari à Chios date de 1629 : le nom de Pantaléon Sechiari figure dans le codex de l'évêché latin de l'île. En 1636, le même codex mentionne Jean Sechiari et sa femme Angèle.
Statut nobiliaire Famille appartenant aux Vingt Les Sechiari appartiennent aux Vingt (), la désignation officielle des vingt familles les plus nobles de Chios, telle qu'établie dans le Libro d'Oro de la Noblesse de Chio. Le Libro d'Oro précise qu'ils « furent toujours considérés à Chio comme une famille noble et fort ancienne ».
Statut phanariote Les Sechiari sont classés parmi les Phanariotes, familles chrétiennes orthodoxes héritières de l'aristocratie byzantine gravitant autour du Patriarcat œcuménique de Constantinople, par Mihail-Dimitri Sturdza , qui précise que « leur filiation documentée remonte à la fin du mais que leur notoriété date de plus tard grâce à une fortune étalée avec profusion, due aux revenus des comptoirs et maisons de banque fondés à Marseille, dans les principautés roumaines et en Angleterre, bien avant 1821 ».
Détenteurs de chrysobulle impérial La famille Sechiari compte également parmi les lignées détentrices d'un chrysobulle (ou bulle d'or) impérial. Ce sceau d'or, traditionnellement apposé sur les édits solennels des empereurs, atteste de la reconnaissance de leurs privilèges territoriaux ou nobiliaires, confirmant ainsi leur ancrage au sein de la haute aristocratie d'origine byzantine.
Archontes de Chios Les Sechiari appartiennent à l'aristocratie chiote désignée sous le terme d'archontes, les familles notables qui gouvernaient l'île sous administration ottomane. La famille est citée parmi les grandes familles de la diaspora chiote par la municipalité de Chios. Une rue de la ville de Chios porte leur nom.
Histoire XVIIIe siècle : présence et influence Un Itinéraire du Patriarche de Jérusalem Chrysanthos, qui visite Chios en mai 1725, mentionne parmi les bienfaiteurs de l'église du Saint-Sépulcre Savas et Paraskevas Sechiari, ainsi que Marouka, épouse de Christopoulis Sechiari et sœur du métropolite d'Andrinople Clément. Plusieurs Sechiari sont établis à Constantinople et figurent de 1778 à 1862 parmi les membres les plus distingués de la communauté chiote de cette ville.
Massacre de Chios (1822) et fuite de Paraskeva En 1822, en représailles contre l'insurrection grecque, les troupes ottomanes perpètrent le massacre de Chios. Selon le Libro d'Oro, certains membres de la famille périssent lors des massacres : Paraskevas Sechiari « fut pris otage et pendu en 1822 par les Turcs, en même temps que Christopoulis Sechiari, connu surtout pour sa fortune ».
Cependant, Paraskeva Sechiari, patriarche de la branche survivante, réussit à s'échapper de Chios avec ses fils et à gagner Syros, puis MarseilleLys de Provence, n°6, 1er trimestre 1984, ISSN 0753-8162, p. 1–9.. C'est à Marseille que débute l'ascension commerciale et financière fulgurante de la famille. Dès juillet 1822, les fils Sechiari, dont Étienne et Hippas, sont parmi les premiers enfants chiotes à intégrer l'école ouverte à Marseille pour accueillir les réfugiés de l'île.
Empire commercial : de Marseille au monde entier En quelques décennies, la famille Sechiari constitue l'une des maisons de commerce les plus étendues du monde grec de la diaspora. La maison Argenti Sechiari & Co. dispose de bureaux à Manchester (Peter Street), à Londres (Finsbury Circus), à Marseille, à Calcutta et jusqu'en Nouvelle-Zélande, où Sechiari Bros. and Co. figure parmi les agents de la Commercial Union Assurance CompanyCyclopedia of New Zealand, vol. Otago & Southland, pp. 521–522.. Au recensement britannique de 1841, Stephen Sechiari (25 ans) réside à Finsbury Circus avec ses frères Ambroise et John, au cœur du quartier des marchands grecs de la Cité de Londres.
Dans le rapport adressé aux Baring Brothers en 1860, qui classe toutes les firmes grecques de la City de Londres en quatre rangs, Argenti, Sechiari & Co. figure dans le groupe de tête (first rate), avec la mention : « Capital at least 500,000 sterling pounds ».. À titre de comparaison, la fortune des Baring Brothers eux-mêmes était alors estimée à deux millions de livres et celle des Rothschild à huit millions. Les neuf maisons chiotes de première catégorie, dont celle des Sechiari, représentaient collectivement une puissance financière comparable à celle des RothschildChatziioannou et Harlaftis, op. cit..
Théodore Sechiari (1817-1885), dirigeant de la firme londonienne Sechiari Brothers, est répertorié de manière récurrente dans le Lloyd's Register of Shipping comme l'un des plus importants affréteurs de navires de son époque. Sa maîtrise de la logistique maritime lui permet de contrôler, en coordination avec le réseau de Chios, une part prépondérante des exportations de céréales de la mer Noire vers les marchés d'Europe de l'Ouest.
Rôle dans la diaspora marchande et financière (XIXe-XXe siècles) La famille Sechiari a constitué l'un des piliers du « réseau chiote » (Chiot Network), un groupe restreint de vingt familles originaires de l'île de Chios ayant dominé le commerce international entre 1830 et 1900. Leur influence s'est étendue de la Méditerranée à l'Inde, en passant par les centres financiers de Londres et Marseille.
Dès le milieu du XIXe siècle, la famille opère via plusieurs entités prestigieuses, notamment Argenti, Sechiari & Co (établie dès 1816) et Sechiari Brothers & Co. Ces maisons de négoce illustrent le modèle de la « grande firme grecque » décrit par l'historienne Gelina Harlaftis : une structure transnationale intégrant verticalement le négoce, le transport maritime et la banque. Basés à la City de Londres (notamment au 70 Bishopsgate Street et à Palmerston House), ils contrôlent des flux stratégiques : le blé de la mer Noire, importé vers Marseille et l'Europe de l'Ouest, le coton et le jute expédiés depuis leurs comptoirs de Calcutta vers les industries britanniques.
Une transition est opérée vers la finance maritime et l'assurance. Alors que de nombreuses familles marchandes déclinent avec l'arrivée de la vapeur, les Sechiari réussissent une transition vers la haute finance. Les archives du Lloyd’s Register témoignent de cette évolution : d'abord propriétaires de voiliers, ils investissent au tournant du XXe siècle dans des navires à vapeur modernes (comme le SS Ariadne en 1904). Parallèlement, la famille s'impose dans le secteur des assurances maritimes. Parasqueva Sechiari est notamment identifié comme liquidateur de la Archangel Marine Insurance Company dans les années 1880, confirmant leur rôle de régulateurs et de financiers au sein de la communauté grecque de Londres. Ils agissent également comme « banquiers de la mer », finançant l'achat de navires pour d'autres armateurs grecs moins capitalisés.
La force des Sechiari reposait sur une politique d'alliances matrimoniales systématiques avec les autres dynasties de Chios. Le mariage de Julia Sechiari avec la famille Ralli a notamment scellé l'union entre deux des plus grandes fortunes de l'époque. Le modèle commercial pur de la famille subit cependant les secousses des crises économiques du XXe siècle avec des restructurations : en 1889, une réorganisation majeure de Sechiari Brothers & Co réduit le nombre d'associés actifs. Lors de la crise de 1929, les publications de la London Gazette de 1929 à 1933 révèlent les difficultés financières de certaines branches, notamment à travers leur implication dans la maison de banque Rodocanachi, Sons & Co, qui subit de plein fouet le krach boursier.