L'aqueduc de Gjirokastër (albanais : Ura e Ali Pashës, Ura e Dunavatit ou Ura me Tri Harqe) est un système hydraulique ottoman construit entre 1811 et 1812Site officiel de Gjirokastër, « Ali Pasha Bridge », gjirokaster.al. Note : les dates 1811–1812 sont retenues selon la majorité des sources albanaises officielles ; certaines sources mentionnent 1812–1813 pour l'achèvement des travaux. à l'initiative d'Ali Pacha de Tepelenë (vers 1740–1822)Elsie, Robert. Historical Dictionary of Albania, 2 éd. Lanham : Scarecrow Press, 2010. Chronologie « 1787–1822 : règne d'Ali Pasha Tepelena en Albanie méridionale et Épire »., gouverneur semi-autonome d'un vaste territoire englobant l'Albanie méridionale et l'Épire. Conçu et réalisé sous la direction de l'architecte Petro KorçariGjirokastra360.al, « Gjirokastra Fortress » : « It is Petro Korçari who was entrusted with the construction of the castle during the era of Ali Pasha Tepelena. The Pasha appointed him as the official first architect of the Gjirokastra citadel. », il achemine par gravité les eaux des sources karstiques du massif du Mali i Gjerë, dans le secteur de SopotGjirokastra Foundation / GCDO, gjirokastra.org : « Through a 12 km aqueduct he brought drinking water from the mountains. » : col, comté de Vlorë, coordonnées 40°01'N / 20°06'E, altitude 1 572 m. : altitude 1 601 m, coordonnées 40°01'25"N / 20°05'54"E, comtés de Gjirokastër et Vlorë., jusqu'aux citernes du château de Gjirokastër sur un tracé d'environ 12 kilomètres, franchissant plusieurs ravins du massif des monts Gjerë.
vignette|Edward Lear : Vue de l'aqueduc et de la forteresse de Gjirokastra (Arghyró Kastro) en Albanie méridionale, 4 novembre 1848.Le tracé prend naissance aux sources karstiques du massif du Mali i GjerëL'ouvrage constitue l'une des réalisations d'ingénierie hydraulique les plus ambitieuses de l'époque ottomane dans les Balkans. Il comprend un canal gravitaire continu et plusieurs viaducs-arches enjambant les ravins de la région. Sa section la plus monumentale, accolée au flanc rocheux de la citadelle avec ses arcades superposées, est connue grâce aux aquarelles du peintre britannique Edward Lear qui visita Gjirokastër les 3 et 4 novembre 1848Elsie, Robert (éd.). Albania in the Painting of Edward Lear (1848). albanianart.net. Deux aquarelles représentant Gjirokastër, datées 4 novembre 1848. et la représenta à son état intact, unique témoignage visuel de cette partie aujourd'hui disparue. Le vestige conservé, le pont de Dunavat, est un viaduc à trois arches de 40 mètres de longueur et 16 mètres de hauteur, situé dans le quartier de DunavatVisit-Gjirokastra.com, « Ali Pasha Bridge » : « The Ali Pasha Bridge is made of stone, 16 meters high, 40 meters long, and 2.3 meters wide. ».
En 1932, la quasi-totalité de l'aqueduc est démantelée sur ordre du roi Zog Ier d'Albanie, dont le gouvernement réutilise les pierres calcaires pour la construction de l'aile carcérale de la forteresseVisit-Gjirokastra.com, « National Museum of Armaments » : « Completed in 1932, the prison was commissioned by Albania's King Zog, and constructed by Italians. The stones were taken from the aqueduct that Ali Pasha had built. ». Seuls subsistent le pont de Dunavat et les fondations de trois piliers devant l'angle sud-ouest de la citadelleAlbania Travel Guide (albaniatravelguide.net), « Gjirokaster Castle » : « Today, only the foundations of three of its pillars stand in front of the southwestern end of the castle. » Gjirokastra.org : « Outside the castle, on the pass leading to Dunavat Quarter, remains of some of Ali Pasha's aqueduct piers can still be seen. ». La vieille ville de Gjirokastër est inscrite au Patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 2005 (bien n° 569)UNESCO WHC, « Historic Centres of Berat and Gjirokastra », bien n° 569. whc.unesco.org/en/list/569..
Contexte historique
Gjirokastër avant l'aqueduc
Implantée sur un éperon rocheux à 336 mètres d'altitude dominant la vallée du Drino, Gjirokastër souffrait d'une faiblesse structurelle ancienne : l'absence de toute alimentation en eau courante. L'approvisionnement reposait exclusivement sur la collecte des eaux pluviales dans des citernes privées, technique présente dans chaque demeure depuis la fin du , ainsi que dans les citernes de la forteresseAcademia.edu, article collectif : Water Cisterns in Historical Houses, Gjirokastër. Cite notamment : Kamberi, Th., « Disa të dhëna mbi teknikën e ndërtimit të banesës gjirokastrite », Revista Monumentet, n° 2, 1971 (publication de l'Institut des Monuments de la Culture albanais).. Le voyageur ottoman Evliya Çelebi décrivait déjà les réservoirs de la citadelle comme « grands, pleins d'eau comme une mer »Gjirokastra360.al, citant Evliya Çelebi : « it is big, full, with water like a sea where they drink the inhabitants of the whole fortress. ». Ce système de collecte pluviale, pour efficace qu'il fût en temps ordinaire, présentait une vulnérabilité stratégique irrémédiable en cas de siège prolongé.
Ali Pacha de Tepelenë et la prise de Gjirokastër
En 1811, Ali Pacha de Tepelenë s'empare de Gjirokastër et entreprend immédiatement une vaste transformation militaire de la citadelle. La vulnérabilité hydraulique de la forteresse lui est particulièrement connue : en 1812, son général Omer Vrioni avait pris la citadelle précisément en coupant son alimentation en eau avant de la bombarder avec de l'artillerie britanniqueGjirokastra360.al : « In 1812 Omer Vrioni, who was in the service of Ali Pasha Tepelena, invaded the castle after cutting off its water and bombarding it with artillery brought from England. ». Ali Pacha décide de résoudre définitivement cette faiblesse stratégique.
Né vers 1740 à Tepelenë, Ali Pacha, surnommé le « Lion de Janina », est l'un des gouverneurs ottomans les plus puissants des Balkans au tournant du . À Gjirokastër, son programme de travaux est considérable : sept nouvelles tours atteignant 30 mètres de hauteur, des murs de 3 mètres d'épaisseur, 80 emplacements pour canons, la tour de l'horloge et l'aqueduc. La forteresse ainsi transformée peut accueillir une garnison de 5 000 hommesCastles.nl, « Gjirokastër Castle » : « Ali Pasha used the castle as one of his residences, to house a garrison of 5 000 soldiers, and to store supplies. ».
Petro Korçari, architecte en chef
Petro Korçari est désigné par Ali Pacha comme premier architecte officiel du château de Gjirokastër. Il supervise la reconstruction et l'extension de l'ensemble du complexe fortifié, dont l'aqueduc constitue le défi technique principal. À ce titre, il conçoit les tours, les enceintes, les bâtiments intérieurs et le présent système hydrauliqueGjirokastra360.al : « Pasha appointed Petro Korçari as the main architect to build the castle, entrusting him not only the construction of the 'Pasha's Room' but also with the renovation of the castle settlement. ». Son nom est attesté dans les sources albanaises comme l'un des principaux maîtres d'œuvre du pashalik de Janina sous Ali Pacha.
Construction (1811–1812)
Le chantier est conduit en un temps remarquablement court, vraisemblablement inférieur à deux ans. Les sources divergent légèrement sur les dates exactes, certaines indiquant 1812–1813 pour l'achèvement, ce qui reflète probablement des phases distinctes : prise en eau depuis les sources du Sopot, construction des viaducs intermédiaires, puis raccordement à la section terminale accolée à la forteresse.
La main-d'œuvre mobilise les tailleurs de pierre de Gjirokastër, réputés pour leur maîtrise du calcaire régionalEvendo.com, « Ali Pasha Bridge » : « Its design reflects the craftsmanship of Gjirokastra stonemasons, who were renowned for their skills. ». La technique constructive s'inscrit dans la tradition ottomane des su yolu (voies d'eau) : un canal à section rectangulaire légèrement incliné permettant un écoulement gravitaire continu, recouvert d'un enduit hydraulique étanche pour prévenir les pertes par infiltrationHungariandreamers.com : « The ruler Ali Pasha of Tepelena commissioned a huge aqueduct to carry water from natural springs in the Sopot mountains to the castle. ». Là où le tracé rencontre un ravin, des viaducs-arches en calcaire local maintiennent le canal à la hauteur nécessaire pour conserver la pente.
Description architecturale
Le pont de Dunavat
Le pont de Dunavat enjambe le ravin de Manala dans le quartier de Dunavat, à environ un kilomètre au sud-ouest de la citadelle. C'est le seul vestige encore en élévation significative de l'ensemble du système hydraulique.
Ses dimensions sont les suivantes : longueur 40 mètres, hauteur maximale 16 mètres, largeur utile du canal 2,3 mètres. L'ouvrage comprend une grande arche centrale en plein cintre, très élancée, constituant l'enjambée principale du ravin, flanquée de deux arches latérales de décharge plus petites intégrées dans d'épais murs de maçonnerieAlamy, référence 2YDYEG5 : « The Ali Pasha Bridge is characterized by three arches which span a small river, set in a gorge in the Drino Valley area. Also called Dunavat Bridge and the Three-Eyed Bridge or Ura me Tri Harqe. », d'où son nom populaire d'Ura me Tri Harqe (Pont aux Trois Arches). Le pont présente une légère courbure en plan adaptée à la topographie naturelle du ravin. Des trous réguliers dans les pieds-droits correspondent aux encastrements d'échafaudage de construction, encore visibles aujourd'hui.
Le matériau est le calcaire local gris-beige, appareillé en petits moellons irréguliers liés à la chaux, technique caractéristique des maçonneries ottomanes de la région. La surface supérieure du pont, large et plane, formait le canal proprement dit et sert aujourd'hui de chemin pédestre emprunté quotidiennement par les bergers et leurs troupeaux.
La section terminale (disparue) vignette|Vue des piliers de l'aqueduc terminal de Gjirokastër (Albanie) aujourd'hui disparu. Les aquarelles d'Edward Lear (1848) révèlent l'existence d'une section bien plus monumentale que le pont de Dunavat : une structure à arcades multiples superposées, accolée directement au flanc rocheux de l'éperon de la citadelle, constituant le chaînon terminal entre le tracé en viaduc et les citernes intérieures. La première aquarelle montre clairement cette jonction : deux niveaux d'arches massives longeant le rocher sous la forteresse, partie entièrement détruite en 1932 dont il ne subsiste aucune photographie antérieure à cette date. La seconde, datée et signée « Argyró Castro, 4. Novembr. 1848 », offre une vue panoramique du site dans laquelle le pont de Dunavat apparaît en arrière-plan dans son contexte paysager naturel, avec la forteresse à l'horizon et des personnages en costume albanais ottoman au premier plan.
Dans ses Journals of a Landscape Painter in Albania (Londres, 1851), Lear décrit la forteresse comme « reliée à la montagne parente uniquement par un aqueduc »Lear, Edward. Journals of a Landscape Painter in Albania, &c. Londres : Richard Bentley, 1851. Disponible en domaine public sur Internet Archive.. Selon Robert Elsie, ces aquarelles fournissent « les seuls documents de constructions depuis longtemps disparues »Wilson, Tim. « In the Footsteps of Edward Lear in Albania », traduit par David Hudhri, telegrafi.com : « In special cases, like the painting of the aqueduct in Gjirokastër, Lear provides us with the only documents of long-lost constructions. ». Conservées majoritairement à la Bibliothèque Gennadius d'Athènes, ces œuvres sont dans le domaine public (auteur décédé depuis plus de 70 ans) et librement utilisables.
Les citernes de la forteresse