vignette|Enfant durant la famine marocaine La Grande Famine du Maroc (1940-1947), connue au Maroc sous le nom d'Aâm El Boun (de l'arabe , signifiant l'année du bon ou l'année du ticket de rationnement), est la grande famine qui frappa le Maroc sous le protectorat français entre 1940 et 1947, atteignant son paroxysme en 1944-1945. Elle constitue l'une des plus graves catastrophes humanitaires de l'histoire contemporaine du Maroc.
Si la sécheresse et les invasions de criquets ont aggravé la crise, les historiens contemporains s'accordent à pointer la responsabilité directe et écrasante de l'administration coloniale française, qui a organisé un pillage systématique des ressources alimentaires marocaines pour soutenir l'effort de guerre français, tout en imposant un système de rationnement profondément discriminatoire.
Le terme tire son nom du mot français bon (coupon de rationnement), désignant les tickets numérotés que les autorités du protectorat distribuaient aux familles marocaines pour leur permettre d'acquérir une ration limitée de produits de première nécessité, pendant que les colons européens bénéficiaient de quotas largement supérieurs.
Le bilan humain, controversé, oscille entre 200 000 morts selon les statistiques coloniales officielles et plus de 500 000 morts sur l'ensemble de la période selon les estimations des historiens contemporains, dont Daniel Rivet qui évalue à plus de 300 000 morts pour la seule année 1945.
Étymologie Le nom Aâm El Boun (عام البون) est composé de :
Aâm (عام) : année en arabe dialectal marocain El Boun (البون) : déformation arabe du mot français bon, désignant le coupon de rationnement instauré par les autorités françaises
Cette appellation populaire reflète l'amertume des Marocains : le système de coupons français, censé garantir la subsistance, est devenu le symbole même de leur famine et de leur humiliation.
Autres appellations
(Aâm El Joû) : l'année de la faim (Aâm El Karti) : l'année de la carte de rationnement (Aâm El Jarad) : l'année des criquets (Aâm El Tifous) : l'année du typhus
Contexte historique
Le Maroc sous protectorat Depuis le Traité de Fès du 30 mars 1912, le Maroc est officiellement placé sous protectorat français (zone Sud) et espagnol (zone Nord). En théorie, le sultan reste souverain ; en pratique, toute l'autorité réelle est exercée par le Résident général français.
Sous l'égide du premier Résident général, le maréchal Hubert Lyautey (1912-1925), la France met en place une administration directe, une politique de colonisation agricole au profit des colons européens, un système fiscal écrasant pour les paysans marocains et l'accaparement des meilleures terres.
L'exploitation économique pré-1940 À la veille de la Seconde Guerre mondiale, le Maroc est déjà en situation de fragilité alimentaire structurelle. En 1939, environ 6 000 colons européens possèdent près d'un million d'hectares des meilleures terres irriguées, tandis que 8 millions de Marocains se partagent les terres marginales.
La responsabilité française
La défaite française de 1940 et la mise sous Vichy Suite à la défaite de la France face à l'Allemagne nazie en juin 1940, le Maroc passe sous l'autorité du Régime de Vichy dirigé par le maréchal Pétain. Le Résident général Charles Noguès (1936-1943) applique loyalement les directives vichystes :
Lois antisémites appliquées au Maroc en 1940-1941 Économie de pénurie organisée pour répondre aux exigences allemandes via les clauses de l'armistice Réquisitions massives de la production marocaine Mise en place d'Offices céréaliers chargés de la collecte forcée
Le pillage organisé L'administration française met en place un dispositif d'État de réquisition :
Office Chérifien Interprofessionnel des Céréales (OCIC) : organisme contrôlé par l'administration française qui fixe des prix d'achat dérisoires et oblige les paysans à livrer leurs récoltes Caïds et chioukhs : auxiliaires marocains de l'administration chargés sous menace de collecter les céréales dans les douars Patrouilles militaires dans les campagnes pour vérifier l'absence de stocks dissimulés Sanctions sévères (amendes, prison, coups) pour les paysans tentant de garder leur production
Les paysans marocains se retrouvent dans une situation absurde : ils cultivent le blé mais n'ont pas le droit d'en consommer ; ils doivent ensuite l'acheter au marché noir à des prix exorbitants.
Les chiffres du pillage Selon les travaux de Daniel Rivet et Jacques Berque :
En 1941-1942, années pourtant pluvieuses, environ 75 % de la production céréalière marocaine est destinée à l'exportation vers la France, à l'armée française, ou à la population européenne du Maroc La consommation moyenne de céréales par Marocain chute de 240 kg par an avant-guerre à moins de 100 kg par an en 1944 En 1945, la production tombe à 0,5 quintal par habitant, soit moins de la moitié du minimum vital Pendant ce temps, les exportations vers la métropole continuent
Le système de rationnement discriminatoire C'est le coeur du scandale colonial : la France instaure un système de rationnement explicitement discriminatoire sur des bases coloniales.
Le carnet de rationnement Chaque famille reçoit un carnet de coupons numérotés. Mais il existe deux systèmes parallèles :
Carnet européen : pour les Français, Espagnols, Italiens, Juifs européens Carnet indigène : pour les Marocains musulmans et juifs marocains
Inégalités de rationnement (1944-1945) +Rations mensuelles comparées entre Européens et MarocainsProduitEuropéenMarocainPain et farine12 kg6 kgSucre1 kg250 gHuile0,75 L250 mlSavon500 g100 gCafé250 ginterditLaitdisponibleindisponibleViande2 kgselon disponibilitéVinrationné0Chocolatdisponible (1945)0Beurredisponible0 En 1945, alors que des Marocains mouraient de faim dans les rues de Casablanca, les enfants des colons européens recevaient leur ration mensuelle de chocolat en poudre.
Discrimination dans l'accès aux produits Outre les quotas, les Européens avaient accès à neuf produits supplémentaires absolument interdits aux Marocains : chocolat, confitures, conserves de qualité, beurre, lait concentré, fromages, café, vin, pâtes alimentaires de blé tendre.
L'indifférence des autorités Plusieurs documents d'archives révèlent que l'administration française était parfaitement informée de l'ampleur de la catastrophe et a délibérément choisi de ne pas agir :
Rapports de la Direction de la Santé publique en 1944-1945 signalant des taux de mortalité catastrophiques Notes du Résident général Gabriel Puaux (1943-1946) minimisant la situation Refus systématique de réduire les exportations vers la métropole Refus d'accepter l'aide alimentaire américaine proposée après le débarquement allié de novembre 1942
Les acteurs de la famine côté français
Les Résidents généraux successifs Résident généralPériodeResponsabilitésCharles Noguès1936-1943Mise en place initiale du rationnement, collaboration avec VichyGabriel Puaux1943-1946Apogée de la famine, refuse l'aide américaine et minimise les mortsEirik Labonne1946-1947Fin progressive du rationnement
Les bénéficiaires économiques
Compagnie Marocaine (groupe Schneider) Omnium Nord-Africain (ONA) Société Marocaine de Distribution Les grandes maisons de négoce français de Bordeaux et Marseille L'armée française Les 6 000 familles de colons propriétaires terriens
Chronologie
1939 : premières tensions
1er septembre 1939 : début de la Seconde Guerre mondiale Octobre 1939 : création des Offices céréaliers de réquisition
1940 : l'année charnière
Mai-juin 1940 : défaite française face à l'Allemagne nazie 22 juin 1940 : Armistice de Compiègne ; le Maroc passe sous Vichy Juillet 1940 : premières lois racistes appliquées au Maroc Août 1940 : mise en place officielle du système de rationnement par bons, début de l'Aâm El Boun Septembre 1940 : premières émeutes de la faim à Fès et Meknès
1941-1942 : le pillage organisé
1941 : pluviométrie excellente, récoltes abondantes mais 75 % réquisitionnés 1942 : le Maroc devient le grenier de la France de Vichy 8 novembre 1942 : Opération Torch, débarquement allié au Maroc Novembre-décembre 1942 : le Maroc passe sous autorité de la France libre
1943 : aggravation silencieuse
Hiver 1942-1943 : sécheresse hivernale, mauvaises semailles Printemps 1943 : premières grandes vagues d'épidémies (typhus, fièvre récurrente) Octobre 1943 : le Maroc fournit massivement les troupes de la France Libre engagées en Italie
1944 : le basculement
Janvier-mars 1944 : sécheresse extrême sur l'ensemble du pays Avril-mai 1944 : invasion massive de criquets pèlerins ravageant les dernières cultures Juin 1944 : échec quasi-total des récoltes Juillet 1944 : premiers cas confirmés de cannibalisme dans certaines régions Août 1944 : Libération de la France mais les exportations marocaines vers la métropole se poursuivent Septembre 1944 : pic de mortalité estivale
1945 : l'apocalypse
Janvier 1945 : début de l'année la plus meurtrière Février 1945 : épidémie de typhus exanthématique Mars 1945 : famine généralisée dans le Rif, début de l'exode massif Mai 1945 : fin de la guerre en Europe mais les ressources marocaines continuent d'être détournées Été 1945 : pic mortel, charrettes ramassant les morts dans les rues de Casablanca Septembre 1945 : bilan provisoire de plus de 300 000 morts pour la seule année
1946-1947 : sortie de crise
1946 : persistance des pénuries 1947 : fin progressive du système des bons 1948 : retour à une situation alimentaire normale
Conséquences sanitaires
Maladies de la malnutrition La sous-alimentation chronique a provoqué kwashiorkor (malnutrition protéino-énergétique grave) chez les enfants, marasme (cachexie extrême), carences en vitamines (scorbut, béribéri, pellagre), anémie ferriprive généralisée et retards de croissance durables sur toute une génération.
Les grandes épidémies
Le typhus exanthématique (1944-1945) Transmis par les poux du corps, le typhus a été le plus grand tueur de cette période. Les conditions de promiscuité, de saleté et de malnutrition l'ont favorisé. La mortalité atteignait 30 à 40 % chez les contaminés.
La peste bubonique Résurgence dans plusieurs régions, notamment Mogador (foyer pesteux 1944-1945), Souss (foyers ruraux) et la région d'Oujda (épidémie de 1945).
Autres épidémies
Fièvre récurrente mondiale causée par Borrelia Choléra : plusieurs foyers entre 1944 et 1946 Tuberculose : explosion chez les survivants affaiblis
L'alimentation de survie Pour survivre, les Marocains ont mangé des sauterelles et criquets (grillés, séchés, moulus en farine), des chiens, ânes, chats, hérissons, cigognes, rats, tortues et reptiles, mais aussi des glands moulus en farine, des caroubes, des racines de palmier nain (doum), des herbes sauvages et des écorces d'arbres.
Dans les cas les plus extrêmes, on a recensé l'ingestion de terre argileuse pour calmer la faim, des cas isolés de cannibalisme dans le Sud (rapports censurés) et même la vente d'enfants contre nourriture.
Bilan humain
Statistiques officielles coloniales
Direction de la Santé publique : 49 986 décès par malnutrition pour 1945 Bilan officiel total 1940-1948 : environ 200 000 morts
Ces chiffres ne comptent que les décès enregistrés à l'état-civil, qui ne couvrait qu'une partie de la population marocaine.
Estimations des historiens HistorienEstimationPériodeDaniel Rivetplus de 300 0001945 seulementBoujemaâ Raouyaneplus de 300 0001945 seulementJacques Berqueplus de 500 000total 1940-1947Charles-Robert Ageron400 000 à 600 000totalEstimations consensuelles500 000 à 700 000total 1940-1947
Régions les plus touchées
Le Rif : mortalité estimée 10 à 15 %, déclenchement de la grande émigration rifaine Moyen Atlas : tribus berbères particulièrement frappées Souss : famine extrême, témoignages de cannibalisme Casablanca : afflux massif de réfugiés ruraux Marrakech : médinas dépeuplées