Elisabeth Marbury (), née le à New York et morte dans la même ville le , est une agente littéraire, productrice de théâtre et traductrice américaine. Elle est une figure influente du théâtre new-yorkais de la fin du et du début du .

Elle représente de nombreuses personnalités littéraires européennes et américaines, parmi lesquelles Frances Hodgson Burnett, Edmond Rostand, Victorien Sardou, George Bernard Shaw ou encore Oscar Wilde. À ce titre, elle contribue à la diffusion du théâtre européen sur les scènes américaines, ainsi qu’à la standardisation et à la mise en place du système de royalties aux États-Unis. Productrice de plusieurs spectacles à Broadway, elle participe à l’émergence de la comédie musicale moderne à travers les productions du dans les années .

Figure de la haute société new-yorkaise, Elisabeth Marbury entretient à partir des années une relation lesbienne publique et de longue durée avec Elsie de Wolfe, décoratrice d’intérieur et figure mondaine dont elle partage la vie jusqu’à sa mort.

Elle est engagée dans diverses œuvres philanthropiques pendant la Première Guerre mondiale, puis active au sein du Parti démocrate après-guerre. Elle publie également plusieurs ouvrages, dont son autobiographie en 1923.

Biographie Enfance et formation vignette|Photographie d'Elisabeth Marbury à .|alt=Photographie en noir et blanc d’une jeune fille de , aux cheveux tressés en nattes, assise et se présentant de trois quarts gauche face à l’objectif, à l’exception de son visage qui fixe droit l’appareil.

Elisabeth Marbury naît le , de Francis Ferdinand Marbury et Elizabeth (née McCoun) Marbury. Son père est greffier et issu de la famille Marbury, une prestigieuse lignée d'avocats ayant émigré d’Angleterre au début du . Sa mère est une descendante de la famille McCoun, influente à New York. Elle grandit dans un milieu aisé et cultivé ; son enfance est troublée par la guerre de Sécession, qui engendre des disputes entre son père, démocrate et pro-confédéré, et sa mère, unioniste.

Sa famille, bien qu'aisée, connaît régulièrement des difficultés financières en raison des investissements boursiers et immobiliers malheureux de son père, avocat prospère mais dépensier. Sa mère gère rigoureusement les finances familiales afin de préserver la position sociale de la famille. Marbury acquiert auprès d'elle des notions de comptabilité, ainsi qu'une sensibilité à l'importance de la réputation.

Elisabeth est envoyée dans une école de filles « à la mode », où elle apprend les bonnes manières. À partir de l’âge de , elle reçoit une éducation approfondie, d'abord dans le domaine des lettres classiques par son père, qui lui apprend à lire et lui enseigne le latin.. Ensuite, en autodidacte, elle profite de la bibliothèque de droit de son père. Elle apprécie particulièrement de William Blackstone.

Elle profite également d'une éducation culturelle familiale. Sa famille considère le théâtre comme une part essentielle de l'éducation et l'y emmène tous les vendredis soir.

Du point de vue religieux, ses parents, quakers, lui offrent une éducation spirituelle et l’emmènent chaque dimanche à leur église de quartier, la .

En , elle effectue un tour d’Europe, pratique courante dans l'éducation des familles américaines aisées de l'époque. Elle visite les îles Britanniques, la France, la Belgique et la Suisse, et rencontre plusieurs personnalités : Charles Darwin, Thomas Henry Huxley ou Herbert Spencer.

Début de carrière et rencontre avec Elsie de Wolfe vignette|Elisabeth Marbury et Elsie de Wolfe, photos extraites de (publié en 1923).|gauche|alt=Une photographie en noir et blanc : à gauche de l’image, Elisabeth Marbury, assise, habillée en noir et portant un chapeau de fourrure, tient sous son bras gauche un chien noir, à peine visible car se confondant avec sa tenue. À droite, Elsie de Wolfe, habillée d’une robe blanche et d’une écharpe de fourrure, est assise sur l’accoudoir, s’appuyant sur Marbury et enserrant son épaule droite de son bras gauche.

En , Marbury fonde sa première entreprise : une exploitation de volailles installée dans la ferme familiale de . Elle la dirige avec succès, notamment à l'aide de l'incubateur nouvellement inventé ; ses produits remportent de nombreux prix dans les foires locales.

En 1886, Marbury rencontre Elsie de Wolfe, figure mondaine et décoratrice d'intérieur, avec qui elle entretient une relation lesbienne de 1892 jusqu’à sa mort en 1933.. Leur relation est publique et commentée dans la presse, un journaliste allant jusqu'à écrire une fiction érotique sur leur couple.... Ce lien amoureux ne suscite toutefois pas de scandale, notamment en raison du statut social élevé des protagonistes et de la relative tolérance de leur époque envers les relations étroites entre femmes, qui les protège des critiques. vignette|La « », à New York.|alt=Une photographie moderne d’une maison en briques rouges. vignette|Dessin de l'intérieur de la villa Trianon, à Versailles.|alt=Une peinture représentant l’intérieur d’une maison : les murs blancs sont quadrillés de vert. À gauche, on aperçoit un tableau, des fauteuils et un chaise dorés aux coussins verts encombrent la pièce. Au centre droit, une large double porte-fenêtre s’ouvre sur le jardin, où l’on distingue un petit bassin avec un jet d’eau, des haies et des arbres en arrière-plan.

Le couple partage son existence entre le 49, , dit la « », à New York, de 1892 à 1911. et la Villa Trianon, au 47 boulevard Saint Antoine, à Versailles. Acquise en 1903, celle-ci leur sert régulièrement de résidence lors de leurs voyages d’affaires.

Autrice et agente théâtrale vignette|Couverture de Manners: A Handbook of Social Customs, premier livre d'Elisabeth Marbury.|alt=Une photographie de la couverture d’un livre marron ; le mot “Manners”, écrit en lettres dorées, apparaît en haut à droite de la couverture, entouré de petites fioritures dorées.

Marbury publie en , anonymement, son premier livre, . L'ouvrage révèle que, malgré sa réussite personnelle, elle considère que la place de la femme est au foyer et s’oppose au mouvement grandissant pour le droit de vote des femmes. La même année, le , elle coécrit et produit une pièce de théâtre caritative, , en collaboration avec de Wolfe, qui est l'actrice principale. La pièce rapporte , ce qui l’amène à envisager une carrière dans le monde théâtral, peut-être en tant que dramaturge. Elle est encouragée par une suggestion du producteur Daniel Frohman.

Soutenue par Daniel Frohman, Marbury devient l’agente et la représentante de l’autrice Frances Hodgson Burnett. Elle entretient avec celle-ci une collaboration fructueuse et lucrative. Pendant trois ans, elle produit sa pièce .

En 1890, Marbury est victime d’une escroquerie : un entrepreneur australien tire parti de son inexpérience dans la production théâtrale. Il l’amène à financer par avance la production de en Australie. Ensuite, il la persuade de se rendre en France afin d’y organiser une nouvelle tournée de l’œuvre destinée à compenser les pertes engagées. Profitant de son absence, il s’enfuit avec les fonds qui lui avaient été confiés pour la production. Marbury se retrouve seule au Havre sans argent . Elle rejoint alors Elsie de Wolfe à Paris. En 1891, elle rencontre Victorien Sardou, président de la Société des gens de lettres : il l'engage en tant qu'agente, pour lui-même ainsi que pour tous les membres de la société.. Elle gère leurs droits d'auteur, les traductions de leurs œuvres ou la production sonore et la distribution de certaines pièces de théâtre. Sa liste de clients compte notamment Frances Hodgson Burnett, Edmond Rostand, Victorien Sardou, George Bernard Shaw ou encore Oscar Wilde. Elle soutient également l’intégration des femmes dans le milieu du théâtre, en particulier dans les domaines de la mise en scène et de la production alors majoritairement dominés par les hommes. Elle contribue à l’essor de personnalités telles que Rachel Crothers et Maxine Elliott.

Bureaux en Europe Elisabeth Marbury devient dans le même temps une figure reconnue du milieu théâtral new-yorkais. Elle collabore avec le syndicat théâtral de Charles Frohman, à qui elle fournit la majorité de ses contrats de production, mais aussi avec son rival, . En 1895, son entreprise possède des bureaux à Londres, Paris, Berlin, Vienne, Milan, Moscou et Madrid. En 1905, elle représente français, et . En 1911, un article du Metropolitan Magazine la décrit ainsi. :

À partir de , Marbury et de Wolfe organisent des , le dimanche, à New York ou dans la Villa Trianon ; elles y accueillent des figures mondaines et politiques américaines et européennes..

En , Marbury se convertit au catholicisme romain à la suite de la mort de son père ; sa mère était morte en février 1892.

New York, le Colony Club vignette|Photographie de 2018 de la façade du bâtiment ayant accueilli le .|gauche|alt=Une photographie moderne d’un bâtiment en briques rouges au toit blanc, vu en contre-plongée ; en arrière-plan, un immeuble se détache sur le ciel.

En 1903, elle participe à la fondation du , premier club exclusivement féminin de New York, ce qui lui permet de se constituer un important réseau de relations internationales. Elle lance la carrière de décoratrice d’intérieur de sa compagne Elsie de Wolfe en lui obtenant le contrat de décoration du Club, la mettant ainsi en relation avec les élites mondaines new-yorkaises.

À partir de , Elisabeth Marbury et Elsie de Wolfe partagent leur résidence de la Villa Trianon avec Anne Morgan, rencontrée dans le cadre du .

En , elle lance la carrière américaine de Vernon et Irene Castle, un couple de danseurs qu’elle a découverts à Paris. Elle les invite à se produire à New York, au , avec l'orchestre de James Reese Europe.

Marbury voit dans le couple Castle une réponse morale à l’essor de la danse populaire en Amérique au début du , qu’elle juge trop libertine et sexualisée. Elle décrit leur style de danse comme « [une] évolution du menuet du , sans étreintes éprouvantes entre les partenaires, sans hideuses contorsions des membres, sans torsions excessives ni angles vicieux » (

Les bouleversements de la Première Guerre mondiale Lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale en , Marbury se trouve à Brides-les-Bains en France, tandis qu’Elsie de Wolfe se trouve à Baden-Baden en Allemagne. Elles sont détenues temporairement, puis renvoyées à New York en septembre ; cette séparation douloureuse sans communication possible les marque profondément et les rend pessimistes pour l’avenir de la société. Dès leur retour, elles s'associent avec Anne Morgan et Anne Harriman Vanderbilt, et fondent le , lieu de rencontre entre différentes classes sociales, conçu comme un « antidote à la guerre ». Mais il périclite et est revendu en .

Marbury se joint à d'autres agents pour fonder l’, une association qui représente les intérêts des auteurs à travers le monde et ouvre des succursales à Paris, Londres, Berlin, Vienne, Rome et Barcelone.. Elle se lance également dans la production de pièces de théâtre, en partie pour tenter de retenir de Wolfe à New York, en l'engageant dans la conception des décors des pièces qu'elle produit. vignette|Façade du en 1920.|alt=Photographie en noir et blanc d’un immeuble résidentiel ; un grand panneau accroché à la façade affiche en grandes lettres : “Nightie Night — A WIDE AWAKE FARCE”.

En et , Marbury s'associe avec le producteur F. Ray Comstock pour fonder la , et réinvestit entièrement le . Elle le réaménage pour produire des pièces modestes, avec un budget limité à , ce qui est assez peu en comparaison des coûts de production moyens des spectacles de Broadway, comme les , qui pouvaient monter jusqu'à .