Les femmes françaises à Lyon s’impliquent dans le FLN dans le cadre de la guerre d'Algérie, et plus précisément des évènements militaires et politiques liés à cette guerre en métropole. En effet, Lyon est un centre du réseau métropolitain du FLN, et est donc une place majeure du conflit.

Causes du militantisme

Militantisme antérieur Le militantisme anticolonial des femmes à Lyon peut être motivé par un certain nombre de dynamiques, liées entre autres à une politisation antérieure aux évènements d’Algérie. Ainsi, des personnalités, comme Jeannette Colombel, sont déjà liées au PCF à ce moment là et ont participé aux réseaux de la résistance, impliquant une grande acculturation à la clandestinité et au militantisme illégal. De plus, beaucoup de ces femmes ont fait partie de groupes d’actions féministes avant la guerre d’Algérie, participant à construire un réseau d’inter-connaissance militantes. Renée Dufourt est ainsi une militante socialiste et féministe, dont l’engagement anticolonial prolonge des combats antérieurs, réactivant des réseaux et des imaginaires politiques au service de cette cause.

Causes de l’engagement Ces militantes engagées en politique depuis longtemps s’impliquent dans les luttes anticoloniales. Pour certaines, ce n'est qu’une poursuite de luttes contre l’Indochine française. Pour d’autres, il s’agit d’une de leurs premières vraies luttes politiques. Un décalage générationnel existe ainsi dans les modalités de l’engagement, décalage qui implique aussi un rapport différent à la répression. Claudie Duhamel, qui s’engage à 23 ans, en 1960, est certes proche des milieux socialistes depuis ses études, mais elle explique que son engagement est le résultat du sentiment d'injustice né d'une ratonnade par des policiers à laquelle elle assiste à Paris.

Cet engagement, multifactoriel, témoigne de la forte politisation des Françaises qui s'engagent dans les réseaux de soutien au FLN. De fait, certaines d’entre elles ne font que prolonger des engagements familiaux ou matrimoniaux préexistants. Marie-Madeleine Desvignes, dont le mari a été torturé en 1943 par la Gestapo, héberge le responsable de la Wilaya 3 (Tahar Temsi) à Saint-Genis-Laval jusqu'à son arrestation en 1960. Marie-Thérèse Polette s’implique ainsi dans le FLN avec son époux Jean Polette, qui avait déjà participé à la Résistance (il est condamné par un tribunal militaire en 1941)Archives municipales de Lyon, cote 259II/4..

Ce type d'engagement militant peut également recouper un engagement personnel : par exemple, la rencontre avec des militants algériens motivant un engagement politique. Le nouveau compagnon fait découvrir ou sensibilise à une cause qui devient alors personnelle. Claude Touili, étudiante au lycée Édouard-Herriot, se marie en 1960 avec un Algérien rencontré quelques années plus tôt : ce mariage motive et renforce son engagement anticolonialarchives municipales de Lyon, 259II/12.. Autre exemple, Marie-Madeleine Desvignes : elle prône, lors de son procès, qu'elle a été convaincue par Jean Augier, son gendre, d'héberger Temsi. Même si c'est un argument juridique, cela montre l'idée répandue que l'engagement est étroitement lié aux affects personnels.

Un engagement socialement situé ? La question de l’engagement décolonial a fait couler beaucoup d’encre, et, encore aujourd’hui, des voix s’élèvent pour affirmer qu'il s'agit d’un engagement d’étudiants et de diplômés, qui ne concerne pas les classes populaires.

On observe effectivement chez les militants coloniaux durant la guerre d'Algérie, une forte proportions d'intellectuels. C'est le cas à Lyon : nombre des personnalités féminines engagées sont étudiantes ou enseignantes. Suzanne Gerbe, Jeannette Colombel ou Marie-Madeleine Desvignes sont enseignantes, Claudie Duhamel et Nicole Brochier sont étudiantes.

Mais ces modalités d’engagement proviennent moins de leur statut social que de réseaux de sociabilités : ainsi, à partir de 1957, Claude Touili est étudiante en hypokhâgne au lycée Édouard-Herriot, où élèves et enseignants sont fortement politisésVoir pages sur le Lycée Édouard-Herriot et Jeannette Colombel et où enseigne notamment Jeannette Colombel. Peu après, elle débute son engagement dans le FLN avec certaines camarades, témoignant du rôle joué par l'environnement étudiant. En outre, on peut faire l’hypothèse que les étudiants, mobiles, aux politisations plus floues que la participation à un syndicat, sont moins faciles à suivre par la police, et sont donc plus utiles aux FLN que des ouvriers rattachés à la CGT ou à d'autres syndicats, et dont l'engagement anticolonial est facilement traçableVoir condensés sur https://www.le-blog-de-roger-colombier.com/2024/05/la-cgt-et-la-guerre-d-algerie.html issu de Mémoires vives (revue d'histoire de la CGT).

Enfin, on trouve malgré tout des femmes issues des classes populaires qui s’engagent dans la lutte contre le FLN, comme Marie-Thérèse Polette, femme de ménage. Si les engagements dans le FLN, recoupent en partie des catégories sociales préexistantes, c’est donc sans doute en grande partie du fait d’une plus grande liberté d’action laissée aux étudiantes et aux enseignantes.

Les réseaux militants de soutien au FLN  Les réseaux militants liées à la guerre d’Algérie peuvent être de nature diverse.

Réseaux non-organisés par le FLN Certaines militantes, ou leurs réseaux, s'organisent sans forcément avoir de liens directs avec le FLN. La lutte anticoloniale peut alors être du militantisme politique visant à faire passer un référendum (qui aura finalement le 8 janvier 1961), à porter la question dans le débat publicVoir propos de Claudie Duhamel, thèse de Charlotte Gobin : "[…] on a commencé à entendre parler des tortures, à lire […] Alleg sur l’affaire Audin. Et les actions qui étaient proposées au sein de l’UEC ne m’ont pas convenues, ce n’était pas suffisant…c'est-à-dire que tout ça est monté : année 1957, 1958, arrive 1959. Il me paraissait insuffisant d’afficher, de se cantonner à des campagnes d’affichage. […] Et puis […] je pense qu’il y eu un évènement assez déterminant pour moi. Je me suis rendue à Paris et j’ai vu une ratonnade, ce qu’on appelait une ratonnade à l’époque, dans un couloir de métro. C'est-à-dire que j’ai vu des Algériens qui […] qui ont été inquiétés par la police, passés à tabac, sous mes yeux […]. Je suis rentrée à Aix et à ce moment-là, j’ai dû… manifester mes hésitations, enfin dire que ça me paraissait très insuffisant, de faire telle et telle action. […] c’est là que j’ai dû parler, dire à voix haute… disons, mon envie d’en faire plus.".

Elle peut aussi prendre la forme d'un militantisme qui s’ancre plus dans des questions juridiques et humanitaires, mettant au centre des revendications une meilleure relation entre la police et les militants, préalable à tout apaisement, ainsi qu’un meilleur traitement des prisonniers au nom des droits de l’homme. Ainsi, le Comité lyonnais de défense des droits et des libertés individuelles, créé par une enseignante du lycée Edgard Quinet, se bat pour la reconsidération des prisonniers du FLN comme prisonniers politiques. Sa collègue Jeannette Colombel en est une membre fondatrice, tout comme Suzanne Gerbe, professeur de lettres au collège Morel et amie de Jeannette Colombel.

Les groupes de connaissances professionnels peuvent ainsi structurer un engagement militant. On observe un important groupe de militantes, enseignantes et intendantes du lycée Saint-Just, qui s’impliquent toutes pour le FLN à des degrés divers et en lien les unes avec les autresVoir page Lycée Saint-Just.

Archives départementales du Rhône - 4434W 297 : copie d’une liste de femmes du lycée Saint Just qui demandent la prise en considération des prisonniers qui font une grève de la faim et l'octroi du statut de prisonniers politiques. .

Réseaux du FLN Ces militantes sont de ce fait largement inscrites dans les réseaux du FLN. Certaines d’entres elles ne sont même pas implantées à Lyon, et y jouent simplement un rôle intermédiaire au service d’une organisation elle bien implantée ; c’est le cas de Claudie Duhamel, qui quitte Aix et se rend à Lyon car le FLN a besoin d’individu là-bas et que sa mère peut l’y loger. Ces réseaux du FLN se remarquent ainsi par la pratique d’hébergements de leader du mouvement pour leur permettre d’échapper à la police. Ces pratiques d’hébergement se trouvent liés non seulement à un engagement décolonial mais aussi à des demandes directes du groupe qui donne des consignes à chaque militant à travers ses subdivisions territoriales. Nicole Brochier participe ainsi à des passages de valises pleines d’argent de la collecte du mois au service du FLN.

Ces réseaux du FLN, qui ne sont jamais tout à fait anonymes et impersonnels, permettent ainsi la création de sociabilités nouvelles, en partie détachées de la politique, entre les différents militants. Les étudiantes Claudie Duhamel et Nicole Brochier, ainsi que son époux Jean-Jacques, se révèlent être de proches amies au fil du militantisme, sans se connaître auparavant.

Répression

Une répression genrée Les femmes ne sont pas exposées aux même sanctions que les hommes, pour des faits cependant identiques. C’est en partie la raison pour laquelle elles sont sollicitées par les réseaux militants : elles sont jugées, pour des raisons genrées, moins suspectes et subissent une répression moins forte. Selon l’historienne Charlotte Gobin, elles sont notamment moins contrôlées par les forces de sécurité.

Par ailleurs, leurs condamnations sont souvent plus légères car leur agentivité militante leur est souvent déniée (thèse) : elles sont jugées comme épouses de militants, avec des formules comme « Contre Jean Brochier, et sa femme, Nicole » alors même que Nicole Brochier est celle qui a accompli le plus d’actions au sein du réseau (transport de trente millions de francs notamment). De même, madame Desvignes, qui a hébergé Tahar Temzi, chef de la Wilaya III, est présentée comme une femme manipulée par son gendre. Elle est ainsi condamnée pour « complicité » seulement.

Une fois en prison, les Lyonnaises du FLN sont traitées différemment par les autorités. Lors d’une grève de la faim nationale du au 16 novembre 1961, Claudie Duhamel et Nicole Cadieu, seules femmes à la faire à Montluc aux côtés d’Algériens, voient leur action qualifiée d’« anorexie mentale ». Le statut pathologique remplace celui de militante. Pourtant cette qualification ne concerne que les deux femmes, et pas les autres détenus masculins des prisons de Montluc et Saint-Paul.

Ces femmes, françaises, échappent ainsi à la répression touchant les femmes algériennes, qui, teintée de racisme, se révèle particulièrement brutale. On remarque ainsi que beaucoup d’entre elles ne sont pas torturées, mis à part de la privation de sommeil, et sont assez vite placées en prison. Claudie Duhamel est ainsi forcée de rester éveillée pendant trois jours avant de parler, permettant son placement à Montluc. De ce fait, ces femmes sont souvent internées, le temps de l’interrogatoire, à Saint-Jean, et pas au site de la rue Vauban, où la torture est effectivement pratiquée.

Des stratégies d’évitement La dénégation de l’agentivité féminine constitue également une stratégie judiciaire d’évitement pour certaines de ces femmes. D’où l’intérêt de les recruter. Ainsi l’avocat de Desvignes, plaide d'une part la manipulation par Jean-Louis Augier, et d'autre part l'agissement par les émotions (souvenir de son mari) pour obtenir la condamnation pour la seule complicité d’atteinte à l’intégrité du territoire nationale : elle n’est condamnée qu’à 6 ans de prison avec sursisArchives du Rhône, 4434W 298..

Attitude face à la répression