Álvar Fáñez (Royaume de León, vers 1047 - Ségovie, ) est un noble et militaire espagnol, l’un des principaux capitaines du roi Alphonse VI de León.
Alternant glorieuses victoires et défaites cuisantes, Álvar Fáñez dirigea plusieurs opérations de reconquête des taïfas musulmanes dans le nord de la péninsule ibérique, assura le repeuplement des territoires ainsi repris aux Maures, et plus tard, prit en charge la défense de la zone chrétienne contre l’expansion de l’empire almoravide. Plus particulièrement, il eut un rôle de premier plan dans la protection de la frange frontalière de la Castille entre Cuenca et Tolède, marches qui significativement étaient appelées « tierra de Álvar Fáñez » au milieu du . Il fut dépêché par son roi à Valence pour y introniser l’ancien roi de la taïfa de Tolède et, une fois nommé gouverneur de Valence, pour soutenir celui-ci de 1085 à 1086. Il périt en aidant à réprimer une révolte à Ségovie fomentée par des partisans du roi d’Aragon contre les souverains de Castille et de Léon.
Son renom comme guerrier transparaît dans le Poème d'Almería de 1147, où il est indiqué qu’il était « connu de tous » (cognitus omnibus), que le Cid l’encensait et qu’il n’était surpassé que par celui-ci en fait de mérites militaires. Mais sa figure fut plus particulièrement popularisée par le Cantar de mio Cid, poème fondateur de l’épique castillane où, au rebours des données historiques, il apparaît comme bras droit et principal lieutenant du Cid ; ce rôle aux côtés du Cid, pure création littéraire, peut s’expliquer d’une part par les liens de parenté réels entre les deux hommes et une présence commune à Valence à la fin du , et d’autre part par la volonté du jongleur de donner au Cid un deutéragoniste (héros faisant pendant au personnage principal et lui servant d’interlocuteur privilégié), à l’exemple sans doute de Roland et Olivier de la Chanson de Roland.
Biographie Origines et contexte historique Peu avant sa mort en 1065, le roi et comte de Castille Ferdinand Ier de León partagea son royaume entre ses cinq enfants. À l’aîné Sanche échut le royaume de Castille, à Alphonse celui de León, à García celui de Galice, et à Urraca la seigneurie de Zamora, tandis qu’Elvira, la seigneuresse de Toro, entrait dans un monastère. Pour contraindre ses frères et sœurs à la réunification du royaume, le roi Sanche II de Castille s’employa à mettre sur pied une armée, dans laquelle allait se distinguer le jeune Rodrigo Díaz de Vivar, connu plus tard sous le nom populaire de « Cid Campeador ».
vignette|Situation politique de la péninsule Ibérique en 1085. Álvar Fáñez, né vers 1047 dans le royaume de Léon, et dont le nom est souvent transcrit en espagnol moderne sous la forme Álvaro Háñez, est porteur d’un patronyme dont il est permis de déduire que son père a pu être un Fan Fáñez ou Han Háñez, infanzón (membre de la petite noblesse) de la vallée d’Orbaneja, dans l’actuelle province de Burgos. On ne dispose d’aucun document de première main établissant de façon probante le lieu de naissance d’Álvar Fáñez (même si l’historien Andrés Gambra Gutiérrez postule qu’il était originaire du bassin de la rivière Pisuerga), ni les noms de ses parents ou de ses frères et sœurs (si tant est qu’il en ait eu).
La mention la plus ancienne d’Álvar Fáñez (ou Álvaro Háñez) remonte à une lettre de gages de Chimène (Jimena en espagnol), datée du , ou peut-être de 1079, où est énoncé qu’Álvar Fáñez était sobrinus de Rodrigo Díaz, terme qui peut correspondre soit à neveu (‘sobrino’ en espagnol, interprétation qui a la préférence de Menéndez Pidal en 1929), soit à cousin (‘primo hermano’), soit à quelque lien de parenté secondaire. En l’espèce, l’onomastique autorise à assigner le nom Álvar à la famille maternelle du Cid, où Alvaro était le nom de lignage, cependant aucune dame de ce lignage n’est connue qui aurait été mariée à un Fan ou un Han, de sorte que le degré de parenté est impossible à déterminer. Quant à son père, il pourrait s’agir de Fan Fáñez ou Han Háñez, infanzón de la vallée d’Orbaneja, ce qu’apparaissent confirmer plusieurs diplômes royaux d’Alphonse VI, datés entre 1072 et 1080 et au bas desquels on trouve la signature d’un Fan Fáñez, encore que les dates semblent quelque peu tardives et que cette thèse n’ait d’autre support que le fait qu’il était le seul personnage dans la documentation disponible à porter ce patronyme à la cour. Alvar Fáñez lui-même surgit fréquemment dans des documents se rapportant aux années 1074-1114 , où il est identifié comme seigneur de Zorita de los Canes (1097, 1107), de la même façon que dans le vers 735 du Cantar de mio Cid. Il figure ainsi dans quatorze diplômes royaux, et ce jusqu’en 1107, fait révélateur de son rang et aussi de sa présence régulière à la cour.
Carrière militaire vignette| d'après une miniature du . Álvar Fáñez accomplit la plus grande partie de su brillante carrière militaire au service du roi Alphonse VI de León. Selon Prudencio de Sandoval, Álvar Fáñez aurait commencé par combattre aux côtés du Cid, d’abord contre le roi García de Galice, puis contre le roi de León. À l’issue de la première bataille contre ce dernier sur les rives de l’Esla, Álvar se retrancha avec ses troupes dans une petite localité non loin de la ville de León, d’où il réussit à empêcher les forces ennemies de franchir le pont de Villarente. En 1072, en récompense de sa vaillance, le roi Sanche fit de lui et de ses descendants les bénéficiers du site et des domaines attenants. Le lieu, nommé tout d’abord Villa Fañe, figure sous ce nom sur la charte de peuplement octroyée dans la décennie 1180 à la proche bourgade Mansilla de las Mulas. Le nom Villa Fañe, contracté par la suite en Villafañe, sert à désigner tant la localité que le lignage, et a donné lieu à l’actuel nom toponymique.
Après que le roi Sanche eut péri lors du siège de Zamora le (selon la tradition par le fait du gentilhomme léonais Vellido Dolfos), sans laisser d’héritier, son frère Alphonse, alors exilé à Tolède, s’empara du trône de Castille. À partir de ce moment, une documentation abondante fait état des liens d’Álvar Fáñez avec le nouveau roi de León , de qui il était vassal et le capitaine. C’est au service de ce roi qu’il combattit les Maures (aussi bien les taïfas que les Almoravides), lesquels, si l’on en croit la chronique Kitab al-Iktifá d’Ibn al-Kardabous, le redoutaient fort.
La tradition orale veut que, avant la reconquête de Guadalajara, Álvar Fáñez parcourut avec le Cid la vallée de la rivière Henares (alors limite de la marche médiane d’al-Andalus), effectuant diverses incursions militaires, s’emparant de Castejón et du château de Jadraque, et semant la panique chez les Sarrazins à Hita, à Guadalajara et à Alcalá. Toutefois, la campagne de Henares supposément menée par le Cid n’est documentée par aucune source, si ce n’est le Cantar de mio Cid, raison pour laquelle elle est à considérer, selon Montaner Frutos, « comme fictive, avec une certitude presque totale » ; si certes le passage concerné du poème épique pourrait être une transposition de l’algarade punitive que Rodrigo Díaz accomplit vers 1080 et qui lui valut son premier bannissement, il n’est pas établi pour autant qu’il ait été accompagné à cette occasion par Álvar Fáñez. La documentation le concernant ne consigne pas sa présence régulière à la cour d’ avant 1093, abstraction faite de sa signature douteuse sous la charte de Sepúlveda de 1078. Il reste qu’Álvar Fáñez remplit bien l’office de gouverneur de Sepúlveda, et qu’il œuvra effectivement à repeupler ce territoire en 1076, comme le signale en particulier Menéndez Pidal.
Dans la chronique latine Chronica Adefonsi Imperatoris (1147-1149), Álvar Fáñez est longuement évoqué sous le qualificatif de « strenuus dux » (duc actif, résolu), en référence à sa défense de Tolède en 1109, ainsi que dans le poème épique castillan Poème d'Almería, qui s’appuie sur la Chronica Adefonsi Imperatoris et dans lequel les vers 204 à 232 sont voués à son éloge et aussi à celui de ses ancêtres et de ses descendants. En outre, les Anales Toledanos II font mention à plusieurs reprises d’Álvar Fáñez. Saint Pierre Pascal, écrivant vers 1300, le place à la même hauteur que des héros tels que Fernán González, et le Cid. Pourtant, sa dernière apparition en littérature se produit dans une sphère aussi peu héroïque qu’il est possible, à savoir dans l’exemplum XXVII du Comte Lucanor, qui fait référence principalement à sa femme « Doña Vascuñana ». Néanmoins, son rang de héros épique se maintint ensuite dans toutes les chroniques relatives au Cid, et le Poème de Zamora lui attribue un rôle important dans les événements de 1072.
Parmi les nombreux faits et gestes qui lui sont attribués figurent notamment les suivants : À des dates assez mal précisées, il donna ordre de construire le château de Huelves (ou castillo de Acuña, dont il ne reste que quelques maigres ruines) et participa à la reconquête des bourgs d’Alcocer (dont une des portes a été baptisée de son nom), d’Horche, de Mondéjar, de Romanones, de Tendilla, de Santaver (sur le cours supérieur de la rivière Guadiela), de Tolède et de Valdeavero (jusque-là du ressort d’Alcolea de Torote, mais devenu ensuite prélature, puis seigneurie royale). À Tendilla, dans l’actuelle province de Guadalajara, il existe une montagne appelée de Barafañez en son honneur. À Huete, province de Cuenca, également reconquise par les troupes d’, il y a de même un morne nommé Álvar Fáñez. vignette|Bastion (à gauche) dit d’Álvar Fáñez dans la ville de Guadalajara. En 1077, il reconquit Medina del CampoReconquista de Medina del Campo, sur le site En camino desde Alicante.. Il exerça comme gouverneur de Valence de 1085 à 1086. Le soir du , en route vers Guadalajara, il prit des mains des Maures le bourg de Horche. Un monument à Álvar Fáñez commémorant l’événement y a été érigé. Le lendemain, jour de la Saint-Jean, par une action hardie de ses troupes, il s’empara de Guadalajara, ville cernée de murailles. La ville garde encore le bastion dit d’Alvar Fáñez (Torreón de Alvarfáñez), par où il est dit qu’il pénétra dans la villeTorréon de Alvarfáñez en Guadalajara, sur le site de la municipalité.. Certains historiens ont affirmé que ses habitants ont exprimé leur reconnaissance en incorporant l’effigie d’Álvar Fáñez dans l’écusson de la ville. Pour Montaner Frutos, les armoiries de Guadalajara ne sont autres que l’adaptation héraldique du sceau municipal originaire, à l’égal d’une multitude d’autres exemples d’armes municipales. En 1086, il fut défait à Peñafiel par les Almoravides sous le commandement de l’émir Youssef ben Tachfine. le , il dirigea la charge des troupes léonaises d’, qui furent défaites à la bataille de Zalaca (dite aussi bataille de Sagrajas), dans les environs de Badajoz, par les Almoravides du même Youssef ben Tachfine. En 1088, il était à la tête des troupes qui mirent à sac la région de Murcie et prirent la forteresse d’Aledo. Fin 1088 ou début 1089, il prit le commandement d’une expédition militaire punitive contre le roi ziride Abdallah Al-Muzaffar de la taïfa de Grenade, entreprise en raison de l’aide que le roi andalou avait apportée à l’Empire almoravide. Son intervention fut une réussite et , suivant ses recommandations, obtint du roi grenadin le paiement de 30 mille methcales au titre d’arriérés depuis la bataille de Sagrajas. Dans les mémoires d’Abdallah ben Bologhin, il est signalé qu’Álvar Fáñez était à cette époque « le commandant en chef des chrétiens dans les confins des royaumes de Grenade et d’Almería ». En 1091, il s’allia avec les troupes du roi Al Mutamid ibn Abbad de Séville contre les Almoravides, mais fut battu à Almodóvar del Río (dans l’actuelle province de Cordoue) lors d’un affrontement sanglant, dont il sortit blessé.