La non-philosophie désigne à la fois un courant critique de la tradition philosophique occidentale qui vise à déstabiliser les prétentions auto-fondatrices de la philosophie, et, plus spécifiquement, la philosophie non-standard élaborée par le philosophe français François Laruelle depuis les années 1980. Dans ce second sens, le terme renvoie à un projet théorique ambitieux qui entend traiter la philosophie comme un matériau parmi d'autres, depuis une position qu'il nomme le « Un-en-dernière-instance » ou le « réel ».

La non-philosophie au sens large Dans un sens générique, la notion de « non-philosophie » apparaît ponctuellement dans l'histoire de la pensée pour désigner toute démarche qui refuse d'assumer les normes et les prétentions propres à la philosophie instituée — qu'il s'agisse de sa prétention à la totalité, à l'auto-fondation, ou à la maîtrise du discours sur la vérité.

On peut repérer des anticipations de cette attitude dans :

le mysticisme négatif (Maître Eckhart, Nicolas de Cuse), qui suspend le langage conceptuel au seuil de l'indicible ;

les anti-philosophies au sens d'Alain Badiou, qui désignent des figures comme Saint Paul, Pascal, Kierkegaard ou Lacan, lesquelles s'emparent du discours philosophique pour le court-circuiter au profit d'un acte (foi, révélation, existence, vérité analytique) ;

la critique de la métaphysique chez Heidegger, Wittgenstein ou le positivisme logique, qui chacun à leur manière réduisent le territoire légitime de la philosophie ;

certains usages marxistes de la notion de « pratique » contre le philosophisme.

Mais c'est avec Laruelle que la non-philosophie devient un programme positif, systématique et doté d'une terminologie propre.

François Laruelle et la philosophie non-standard

Contexte et genèse François Laruelle (1937-2024) est un philosophe français, longtemps professeur à l'université Paris X-Nanterre. Formé dans le sillage de la phénoménologie et du structuralisme, il fréquente dans ses premiers travaux Nietzsche, Heidegger et Derrida, avant d'opérer, au tournant des années 1980, une rupture radicale avec la manière habituelle de philosopher.

Son diagnostic de départ est le suivant : la philosophie se distingue de toute autre discipline par une structure qu'il nomme la décision philosophique. Philosopher, c'est toujours déjà trancher le réel selon une coupure dualiste (être/étant, sensible/intelligible, théorie/pratique, etc.), puis prétendre que cette coupure est fondée dans le réel lui-même. La philosophie se donne ainsi pour « miroir du monde » en même temps qu'elle le constitue : elle est auto-positionnelle, c'est-à-dire qu'elle se valide elle-même depuis elle-même. Laruelle appelle cette circularité la philosophie suffisante.

La non-philosophie est la tentative de suspendre cette suffisance — non pas pour détruire la philosophie, mais pour l'utiliser comme simple matériau ou données, depuis une instance qu'elle ne peut pas elle-même thématiser : le Un ou le réel-en-dernière-instance.

Les phases de la pensée laruellienne La pensée de Laruelle est conventionnellement découpée en plusieurs phases dites « Philosophie I, II, III, IV, V » :

Philosophie I (Le Déclin de l'écriture, 1977 ; Au-delà du principe de pouvoir, 1978) : travaux encore proches de la déconstruction derridienne et de la généalogie nietzschéenne. Laruelle cherche à penser une « force » ou une « minorité » irréductible au pouvoir symbolique.

Philosophie II (Une biographie de l'homme ordinaire, 1985 ; Les Philosophies de la différence, 1986 ; Philosophie et non-philosophie, 1989) : c'est ici que la non-philosophie se constitue comme telle. Laruelle pose la distinction entre le Un-en-soi (ou Vision-en-Un) et la philosophie, et entreprend une critique systématique des philosophies de la différence (Heidegger, Derrida, Deleuze, Nietzsche). Le Un est décrit comme immanent, indifférent à la différence philosophique, et unilatéralement déterminant sans être lui-même déterminé.

Philosophie III (Théorie des étrangers, 1995 ; Principes de la non-philosophie, 1996) : approfondissement de la théorie. Laruelle développe la notion de clone (ou dualyse) : la non-philosophie « clone » les philosophèmes, les soustrait à leur auto-position et les réutilise comme matériaux à partir du Un. Le concept de détermination-en-dernière-instance (emprunté et transformé depuis le marxisme althussérien) joue un rôle central.

Philosophie IV (Introduction au non-marxisme, 2000 ; La Lutte et l'Utopie à la fin des temps philosophiques, 2004) : Laruelle tente de penser la non-philosophie dans son rapport aux grandes orientations pratiques : marxisme, gnosticisme, éthique.

Philosophie V (Philosophie non-standard, 2010 ; Anti-Badiou, 2011 ; Christo-fiction, 2014) : Laruelle recourt massivement à la métaphore de la physique quantique pour reformuler ses thèses. Il parle désormais de « superposition », de « vecteur », de « quantum de pensée ». Cette phase, dite de la « philosophie non-standard » ou « non-philosophie quantique », a suscité des réactions très partagées.

Principaux concepts

Vision-en-Un / Un-en-dernière-instance

Le réel, tel que Laruelle l'entend, n'est pas une substance ni un principe métaphysique, mais la condition d'immanence radicale depuis laquelle tout est donné sans retour ni réflexion. Le Un n'est pas « un » au sens numérique ; il est ce qui ne se laisse pas diviser par la décision philosophique. Il est radical en ce qu'il précède toute coupure, et immanent en ce qu'il ne transcende rien.

Décision philosophique

Structure formelle commune à toute philosophie, qui consiste à (1) poser une coupure dualiste dans le réel ; (2) hiérarchiser les termes de cette coupure ; (3) présupposer que cette coupure est fondée dans le réel. La décision est ce qui fait la « suffisance » de la philosophie : elle prétend parler du réel depuis le réel.

Philosophie suffisante

Terme critique qui désigne la philosophie dans son mode habituel, en tant qu'elle se présuppose comme son propre fondement. La non-philosophie n'est pas une nouvelle philosophie suffisante : elle se présente comme usage de la philosophie depuis une instance qui lui est hétérogène.

Détermination-en-dernière-instance

Le Un détermine les produits théoriques de la non-philosophie — les « clones » — sans que cette détermination soit réciproque. C'est une causalité unilatérale : le Un est causa sine qua non qui n'entre pas en relation avec ce qu'il détermine.

Dualyse / clonage

Procédure par laquelle la non-philosophie reprend un concept ou un corpus philosophique et le « clone » — c'est-à-dire le réutilise à l'état de simple donnée, dépouillé de sa prétention auto-positionnelle.

Futur antérieur

La non-philosophie opère dans un temps singulier — non le présent de la décision philosophique, mais le « futur antérieur » d'une pensée qui aura été déterminée par le Un.

Science (de la philosophie)

Laruelle entend faire de la philosophie l'objet d'une science — non pas au sens positiviste, mais au sens où la science (notamment la physique) est une pensée qui ne se prend pas elle-même pour son propre objet. La non-philosophie serait une « science (de la) philosophie ».

Serge Valdinoci et l'Europanalyse Serge Valdinoci est un philosophe français, ancien collègue et interlocuteur de Laruelle, qui a développé en parallèle un projet original baptisé Europanalyse. Si Valdinoci partage avec Laruelle la critique de la philosophie suffisante et l'exigence d'une pensée qui ne se retourne pas sur elle-même, il s'en distingue par le sol sur lequel il ancre cette critique : l'histoire et la culture européennes dans leur profondeur géologique et spirituelle.

L'Europanalyse est une analyse transcendantale de la modernité européenne qui vise à dégager les structures implicites — les « archi-formes » — qui gouvernent la pensée, la technique et la politique en Occident. Valdinoci mobilise pour ce faire une articulation originale entre phénoménologie, herméneutique et ce qu'il appelle la « méthode régressive » : remonter de l'effectivité présente aux strates oubliées qui la conditionnent.

Son projet n'est pas extérieur à la non-philosophie mais s'y articule différemment : là où Laruelle pose le Un comme instance hétérogène et immanente à la philosophie, Valdinoci cherche à mettre au jour les invariants de la pensée européenne depuis l'intérieur de son histoire. Il rejoint Laruelle dans le refus du « miroir » philosophique, mais lui préfère une archéologie culturelle.

Ray Brassier et le nihilisme Ray Brassier (né en 1965) est un philosophe d'origine britannique, aujourd'hui professeur à l'Université américaine de Beyrouth. Sa thèse de doctorat, soutenue en 2001, puis son livre de 2007 intitulé Nihil Unbound: Enlightenment and Extinction, constituent l'une des réceptions philosophiques les plus rigoureuses et les plus radicales de la non-philosophie de Laruelle, tout en la réorientant vers un naturalisme et un nihilisme affirmés.

Brassier s'est dans un premier temps identifié au mouvement du réalisme spéculatif (avec Quentin Meillassoux, Iain Hamilton Grant et Graham Harman), dont il a été l'un des organisateurs lors de l'atelier fondateur de Goldsmiths College en 2007, avant de prendre ses distances avec plusieurs orientations de ce courant.

Lecture de Laruelle Brassier s'empare de la non-philosophie pour en faire un instrument de démystification de la corrélation phénoménologique (au sens de Meillassoux : la présupposition que pensée et être ne peuvent être pensés séparément). Il lit Laruelle comme offrant un moyen de sortir de la « philosophie de la corrélation » sans tomber dans un réalisme naïf : le Un laruellien permet de postuler un réel radicalement indifférent à la pensée, sans pour autant en revenir à une métaphysique substantialiste.

Le nihilisme comme position philosophique Là où Laruelle se défie des grandes positions philosophiques, Brassier les assume pleinement : il défend un nihilisme affirmé, au sens non d'une dévalorisation des valeurs (Nietzsche) mais d'une thèse sur la nature du réel. Pour Brassier, la cosmologie contemporaine (notamment la thermodynamique et l'astrophysique) révèle un univers radicalement indifférent à l'existence humaine, voué à l'extinction. Le nihilisme n'est pas une conséquence déprimante de cette vision : c'est sa formulation philosophique adéquate.

Cette position s'accompagne d'une défense du naturalisme et d'une sympathie marquée pour le programme réductionniste en philosophie de l'esprit (Wilfrid Sellars, Paul Churchland), contre toute philosophie du sens, de l'intention ou de la signification qui prétendrait échapper aux déterminations naturelles.

Évolutions ultérieures Depuis Nihil Unbound, Brassier a développé une réflexion sur les rapports entre raison, norme et réel à partir de Sellars et Robert Brandom, cherchant à articuler le naturalisme éliminativiste avec une théorie des normes qui ne soit pas idéaliste. Il s'est progressivement éloigné de la terminologie laruellienne tout en maintenant certaines intuitions fondamentales.

Gilles Grelet et le théorisme Gilles Grelet est un philosophe français qui a développé, à partir et au-delà de la non-philosophie de Laruelle, un projet singulier qu'il nomme théorisme. Si Laruelle entend faire de la philosophie un matériau de la théorie, Grelet radicalise ce geste en affirmant la primauté et l'autonomie de la théorie comme telle, contre toute philosophie et contre toute pratique qui prétendrait la subordonner.

Le théorisme se formule dans un contexte marqué par la question du rapport entre théorie et pratique politique, et notamment par la tradition révolutionnaire marxiste. Grelet récuse les deux grandes solutions ordinaires :

la subordination de la théorie à la pratique (le théoricien comme serviteur du mouvement) ;

la synthèse théorie-pratique (la praxis, la philosophie de la praxis de Gramsci).