L’actionnisme moscovite est un terme employé en histoire de l’art pour désigner un ensemble de pratiques performatives apparues à Moscou au début des années 1990, dans le contexte de la fin de l’Union soviétique et de la transition post-soviétique. Il est généralement associé aux artistes Anatoli Osmolovski, Alexander Brener et Oleg Koulik, dont les actions publiques, souvent provocatrices et confrontatrices, se développent dans l’espace urbain moscovite avant d’être présentées dans des expositions internationales.

Le terme, en russe Moskovskii aktsionizm, aurait été introduit en 1995 par la critique et historienne de l’art russe Ekaterina Degot dans le catalogue de l’exposition Kräftemessen à Munich. Selon l’historienne de l’art Joanna Matuszak, cette appellation ne naît donc pas au moment même des actions, mais après coup, lorsque ces artistes sont déjà reconnus dans la presse russe et commencent à être montrés en Europe occidentaleJoanna Matuszak, « A Post-Soviet Experiment: Coining ‘Moscow Actionism’ », Third Text, vol. 38, no 3, 2024, p. 330-348, DOI : 10.1080/09528822.2024.2385223..

Contexte historique L’actionnisme moscovite apparaît dans une période de profond bouleversement politique, social et économique. Entre 1989 et 1991, la fin de l’Union soviétique est marquée par l’inflation, les pénuries, les grèves, les manifestations contre le Parti communiste et l’effondrement du système soviétique. Dans ce contexte, la presse indépendante et les tabloïds moscovites se développent rapidement, donnant une visibilité nouvelle aux scandales publics et aux gestes provocateurs.

Les premières actions de groupes comme ETI — acronyme de Ekspropriatsiia Territorii Iskusstva, « Expropriation du territoire de l’art » — utilisent l’espace public comme scène politique et médiatique. Fondé autour d’Anatoli Osmolovski, le groupe organise des interventions qui empruntent à la manifestation de rue, à la provocation avant-gardiste et aux stratégies de visibilité médiatique.

Principaux artistes L’actionnisme moscovite est principalement associé à trois artistes :

Anatoli Osmolovski, membre fondateur du groupe ETI, connu notamment pour l’action KHUI réalisée sur la place Rouge en 1991 ; Alexander Brener, artiste et performeur dont les interventions contestent les institutions artistiques et le marché de l’art ; Oleg Koulik, connu pour ses performances où il adopte notamment le comportement d’un chien, mettant en scène les rapports entre animalité, violence sociale et représentation de la Russie post-soviétique.

Ces artistes sont d’abord médiatisés en Russie avant d’être invités dans des expositions et événements artistiques en Europe occidentale au milieu des années 1990.

Actions et stratégies médiatiques Les actionnistes moscovites utilisent délibérément les médias de masse pour donner une existence publique à leurs actions. Selon Matuszak, la relation entre les jeunes actionnistes et les tabloïds russes est réciproque : les artistes fournissent des images et des récits scandaleux, tandis que les journaux leur donnent une visibilité rapide et gratuite.

L’une des actions les plus célèbres est KHUI, réalisée par ETI le 18 avril 1991 sur la place Rouge. Des participants s’allongent sur les pavés afin de former avec leurs corps un mot obscène en russe, peu après l’adoption d’une loi criminalisant l’usage public du langage grossier. Cette action entraîne l’arrestation d’Ossmolovski et contribue à sa notoriété.

Origine du terme Le terme « actionnisme moscovite » est forgé après la période la plus active des performances moscovites. Il apparaît dans un contexte international, au moment où les artistes russes sont présentés à des publics occidentaux.

La proximité linguistique avec l’actionnisme viennois inscrit également ces pratiques dans une généalogie reconnue de l’histoire de l’art occidentale.

Réception internationale Dans les années 1990, les institutions artistiques occidentales s’intéressent fortement à l’art russe post-soviétique, souvent en lien avec les crises politiques, économiques et sociales de la Russie sous Boris Eltsine. Les œuvres d’Osmolovski, Brener et Koulik, perçues comme radicales et spectaculaires, semblent répondre à cette attente d’un art transgressif venu de l’Est.

Cependant, selon Matuszak, cette réception est ambivalente : ce qui est présenté par les critiques russes comme radical ou avant-gardiste est parfois interprété en Occident à travers des clichés sur la Russie, comme un espace violent, irrationnel ou « sauvage ». Le terme « actionnisme moscovite » cherche ainsi à valoriser ces pratiques, mais il contribue aussi à les inscrire dans un lexique dominé par l’histoire de l’art occidentale.

Critiques et limites du terme Le terme « actionnisme moscovite » a eu un effet durable sur l’écriture de l’histoire de l’art russe post-soviétique. Il a permis d’identifier un ensemble de pratiques performatives radicales, mais il a aussi eu tendance à réduire l’art de la performance russe des années 1990 à quelques figures spectaculaires. D’autres artistes et formes de performance, moins visibles ou moins provocatrices, ont ainsi été marginalisés dans les récits internationaux.

Alexander Brener a lui-même rejeté cette appellation, tandis qu’Ossmolovski et Koulik l’ont davantage reprise dans leurs entretiens, textes et interventions publiques.

Voir aussi

Art performance Art contemporain russe Actionnisme viennois Art conceptuel moscovite Art post-soviétique Oleg Koulik Alexander Brener Anatoli Osmolovski

Bibliographie

Joanna Matuszak, « A Post-Soviet Experiment: Coining ‘Moscow Actionism’ », Third Text, vol. 38, no 3, 2024, p. 330-348, DOI : 10.1080/09528822.2024.2385223. Ekaterina Degot, texte du catalogue de l’exposition Kräftemessen, Munich, 1995. Victor Misiano, textes sur l’art contemporain russe et la scène moscovite des années 1990. Boris Groys, travaux sur l’art soviétique et post-soviétique.

Notes et références

Catégorie:Art en Russie