Le Manifeste des syndicalistes révolutionnaires (Manifesto dei sindacalisti rivoluzionari) est un texte paru le 25 août 1906 dans le journal Avanguardia socialista. Réaffirmant le point de vue de la tendance syndicaliste révolutionnaire du Parti socialiste italien (PSI), le manifeste est publié quelques mois avant la tenue IXe Congrès national du parti (7-9 octobre 1906).
Texte « La si grande profusion de manifestations publiques qui, à la veille du Congrès national du parti, se préoccupent de notre attitude politique, et face à l’impossibilité de recueillir l'adhésion personnelle de nos camarades ; nous soussignés, certains d'interpréter la pensée des socialistes révolutionnaires italiens, jugeons opportun d'exposer synthétiquement notre opinion sur la phase que traverse notre parti.
Nous posons d'emblée comme principe notre conviction que l'état actuel d'arrêt dans le développement du parti socialiste ne découle pas des troubles produits par la profusion de discussions théoriques, mais des conditions arriérées de la vie sociale de notre pays, peu favorables à l'expression d'une politique fondée sur les intérêts généraux, exacerbée par les manquements, par les incohérences et par l'incapacité de la fonction parlementaire socialiste.
En raison de cette même conviction, ne pouvant attribuer la responsabilité de la situation actuelle du parti socialiste à de simples faits individuels ou à des manifestations de doctrine — un parti contraint de subir les influences dissolvantes génériques d'un milieu flasque, affaibli et sans traditions —, nous ne sommes pas portés à nous bercer de trop d'illusions sur le développement ultérieur de notre groupe au sein du parti, dans les syndicats ouvriers et dans le pays. Mais avec cette très grande sincérité, nous ne confessons notre situation de minorité numérique qu'avec une résolution d'autant plus grande pour affirmer notre conviction : le socialisme prolétarien de la lutte des classes n'est exactement compris et pratiqué que dans sa conception syndicaliste et révolutionnaire, et toute autre forme ou énonciation de la révolution prolétarienne est théoriquement erronée et pratiquement équivoque.
La doctrine qui nous a été transmise par nos maîtres, et qu'ils ont tirée de l'expérience du mouvement ouvrier, énonce que le sujet de la prochaine révolution sociale est la classe travailleuse salariée, et que l'émancipation de toutes les autres classes qui ne participent pas, de manière active ou passive, à l'exploitation capitaliste, n'est possible que dans les limites où la classe travailleuse parvient à accomplir l'expropriation capitaliste.
La prémisse historique de ce résultat est la constitution de la classe travailleuse en tant que classe indépendante de toutes les autres. Le moyen par lequel on y parvient est la séparation, autant que possible, des intérêts, des aspirations, de la vie sociale et morale de la classe travailleuse d'avec la vie, les aspirations et les intérêts de la classe capitaliste ; l'activation la plus résolue et en bloc de la lutte des classes ; le rejet de tous les processus qui tendent à absorber totalement ou partiellement, de manière provisoire ou définitive, la classe travailleuse dans un système autre que celui strictement syndical et ouvrier, et donc dans le monde bourgeois.
Notre doctrine affirme la possibilité de la réalisation du socialisme dans la mesure où le sens de l'exclusion et de l'antithèse est maintenu vivant dans l'esprit de la classe travailleuse et que la température révolutionnaire de celle-ci augmente continuellement. C'est pourquoi nous faisons de la notion de grève générale — comme synonyme de l'expropriation capitaliste finale et comme symbole de la guerre sociale, et non comme un misérable expédient de petite politique occasionnelle — le trait distinctif de notre action.
La situation de l'Italie, où vivent côte à côte les formes économiques les plus diverses : régime de la production capitaliste, production domestique indépendante, artisanat, petite et grande propriété terrienne, avec les infinies variétés de contrats agricoles dont beaucoup sont directement hérités de la féodalité, et où en général la culture de l'esprit est vieille, insuffisante et privée de spontanéité ; cette situation de l'Italie, qui est la cause directe de toute l'énorme incohérence de notre vie publique, nous fait penser que dans aucun pays autant que le nôtre, les socialistes, pour éviter le danger d'être submergés, ne devraient maintenir rigoureusement et hostilement distincte leur action de celle de tout autre parti, classe ou institution.
Au lieu de cela, le socialisme traditionnel de notre pays — qui n'est pas exempt d'idolâtries grotesques et injustifiées envers des hommes de piètre qualité, et entièrement corrompu par l'électoralisme — a presque toujours agi comme un parti démocratique, pratiquant, du bas jusqu'au sommet de son action politique, le compromis et l'accord, détruisant ainsi par les faits la théorie professée par les lèvres, toujours ignorant des conditions élémentaires de tout processus révolutionnaire : la nécessité d'aiguiser l'antithèse, de revigorer le sens de la lutte et d'exercer la masse prolétarienne, naturellement subordonnée et respectueuse de la légalité, à l'usage rationnel de la force.
Contre cette dégénérescence italienne de la claire doctrine énoncée dans le "Manifeste des Communistes", et à laquelle nous sommes restés les seuls fidèles, nous nous sommes insurgés par une propagande ennemie des dogmes et des principes immuables, mais entièrement animée d'un esprit combatif, batailleur, ardent et incitateur. Nous revendiquons comme un titre d'honneur pour nous le fait que, sous l'influence de cette propagande, s'est accomplie la formidable grève générale de 1904, l'unique page de belle éloquence écrite dans l'histoire aride du socialisme italien le plus récent, par ailleurs riche seulement de farces électorales et de joutes oratoires parlementaires, dissoutes glorieusement dans des votes ministériels.
Notre droit de cité au sein du parti, nous l'avons prouvé par les faits ; pour le contester, qu'on s'en remette seulement à la cécité morale, à la malveillance politique ou à l'humble ignorance, pas toujours pardonnable quand on s'érige en juge de choses non comprises. Notre propagande existe, nos journaux existent, mais c'est surtout notre pensée qui est vraie et vigilante : nous n'avons donc plus rien à demander et rien non plus à craindre des autres factions politiques représentées dans le parti socialiste, aujourd'hui simple expression synthétique de besoins variés qui, à des degrés divers et avec des intentions différentes, s'adressent à la classe ouvrière.
Voilà pourquoi nous allons à la rencontre du prochain Congrès du parti socialiste — qui, sur notre œuvre et sur notre doctrine, médite de s'élever bien mal à l'esprit de juge — avec un esprit plein de sérénité et de calme ».
Signataires
Ernesto Cesare Longobardi, Eugenio Guarino et Guido Marangoni, de la Direction du PSI Enrico Leone et Paolo Mantica, de Il Divenire sociale Arturo Labriola, Walter Mocchi, Costantino Lazzari, de Avanguardia socialista Tomaso Monicelli et Paolo Orano, de l'Avanti! Silvano Fasulo, F. Vakalopulos, A. Graziano, de la La Propaganda de Naples Adelmo Niccolai, directeur de La Scintilla de Ferrare Luigi Berta, rédacteur de Il Grido del popolo de Turin E. Gemma, directeur du Il Lavoratore de Venise. Cesare Spellanzon, pour le Groupe syndicaliste de Venise Paolo Mazzoldi, de Il Popolo de Bologne Michele Bianchi, de La Lotta socialista de Gênes Romolo Sabbatini et Pietro De Divitis, de Il Sindacato operaio E. Mancinelli, pour la Session de Jesi Stefano Bartolotta, Roberto Forgez Davanzati, Enrico Loncao, A. Morvillo, Egisto Cagnoni, Angelo Oliviero Olivetti, Giovanni Allevi
Notes et références
Bibliographie
Gian Biagio Furiozzi, Il sindacalismo rivoluzionario italiano, Milano, Mursia, 1977. Federico Goddi, Tullio Masotti : L'itinerario di un sindacalista rivoluzionario, Giornale di Storia Contemporanea, n° 1. 2011.
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