Le massacre des Beaumettes désigne le crime de guerre commis le 22 août 1944, dans cette commune du département de Vaucluse, par des éléments de la 11e Panzerdivision allemande en retraite après le débarquement de Provence.
Trois résistants de la Section des atterrissages et des parachutages (SAP) capturés à Apt par les Allemands lors d'accrochages avec les Forces françaises de l’intérieur (FFI), furent utilisés comme bouclier humain, puis battus, torturés et exécutés sommairement sur un talus à l’entrée du village des BeaumettesJean-Baptiste Pétré (fonds), Livre noir pour la XVe Région (archives privées), Service des recherches de crimes de guerre ennemis (SRCGE), 4 juillet 1945..
Le crime du 22 août intervient dans un village déjà marqué par la répression allemande. Quelques mois auparavant en avril 1944, le résistant Ismaël Sauvan y est arrêté, puis il est torturé et exécuté à Pont-Saint-Esprit par des soldats de la Division Brandebourg.
Ces épisodes s’inscrivent dans le contexte plus large des exactions de l'occupant et des combats de la Libération du Vaucluse durant le printemps et l'été 1944. La situation à la fin du mois d'août 1944 est marquée par le harcèlement des colonnes allemandes en retraite par les FFI, ainsi que par plusieurs massacres et représailles commis dans la région, notamment à L’Isle-sur-la-Sorgue le même jour.
Contexte
L'arrestation et l'assassinat d'Ismaël Sauvan gauche|vignette|Plaque mémorielle de l'assassinat du résistant Ismaël Sauvan en mai 1944 La commune des Beaumettes a déjà été marqué par les exactions allemandes quelques mois auparavant le débarquement, au printemps 1944. Ismaël Sauvan, garagiste et résistant lié au secteur de Ménerbes et d’Oppède, y est arrêté dans la nuit du 25 au 26 avril 1944 par des membres de la 8e compagnie du 3e régiment de la Division Brandebourg. Ils agissent pour le compte de collaborateurs locaux du Parti populaire français (PPF) en représailles après le meurtre d'un des leurs
Transféré à Avignon au siège de la Milice, 71 rue Joseph Vernet, puis à la citadelle de Pont-Saint-Esprit des « brandebourgeois », il est longuement torturé avec d'autres résistants et exécuté probablement dans la nuit du 17 au 18 mai 1944 sur le pont du Saint-Esprit, son corps jeté dans le fleuve. Après la guerre, une plaque commémorative est érigée au centre du village des Beaumettes en sa mémoireJean Pierre Borezee, La mémoire gravée: Monuments, stèles et plaques commémoratifs de la seconde guerre mondiale dans le département de Vaucluse, Conseil général de Vaucluse, 2002, 101 p..
Le débarquement de Provence et la retraite allemande gauche|vignette|Des troupes alliées débarquent à Saint-Raphaël en août 1944 dans le cadre de l'opération ''Dragoon'' Le 15 août 1944, les Alliés déclenchent le débarquement de Provence dans le cadre de l’opération Dragoon. Face à l’effondrement rapide du dispositif de défense allemand, le haut-commandement du Heeresgruppe G (Groupe d'armées G) ordonne le 18 août le repli général du sud-est de la France vers la vallée du Rhône afin d’éviter l’encerclement des forces de la 19e armée.
Les panzer de la 11e Panzerdivision, initialement envoyés depuis la région de Toulouse pour participer à une contre-offensive contre les troupes débarquées, se retrouvent bloqués aux Angles sur la rive occidentale du Rhône à cause de la destruction des ponts par l’aviation alliée. Le franchissement du fleuve s’effectue difficilement grâce à des barges et bacs de la Kriegsmarine dispersés autour d’Avignon: le soir du 18 août, seuls huit chars Panther parviennent à traverser le Rhône. Ils sont immédiatement envoyés rejoindre des éléments de la division déjà engagés sur une ligne de défense entre Apt, Cavaillon et Salon-de-Provence pour stopper la 3e Division d'Infanterie (3rd ID) américaine au sud et la 45e division d’infanterie (45th ID) américaine à l'est. vignette|219x219px|L'insigne de la "division fantôme" de la 11e Panzerdivision.
Dans l'après-midi du 20 août, alors que les FFI ont déjà libéré la ville d’Apt et qu’une nouvelle municipalité est nommée, une colonne blindée de la 11e Panzerdivision arrive depuis Coustellet et reprend possession de la ville, établissant une position défensive au sud de la commune à proximité du pont de Mauragne sur la D943. Mais au même moment, la 45th ID américaine traverse la Durance et entre dans Pertuis, ville située à seulement une trentaine de kilomètres au sud d'Apt: tout le sud Luberon le long de la Durance est libéré définitivement. Le lendemain 21 août, une colonne blindée allemande de la 11e Panzerdivision traverse le massif du Lubéron et tente de contre-attaquer pour reprendre Pertuis sans succès. Elle finit par rebrousser chemin, tandis que les résistants à Apt sont rejoints en renforts par quelques éléments de la 45th ID américaine.
Le 22 août, le dispositif allemand est débordé par le reste de la 45th ID qui arrive sur Apt tandis que la 36e Division d'infanterie et la Task Force Butler ont contournée par les Alpes et menacent désormais Montélimar, point vital de la retraite allemande dans la vallée du Rhône. Les quelques unités de la 11e Panzerdivision engagés entre Cavaillon et Apt reçoivent l’ordre de se replier. Elles doivent de toute urgence rejoindre le reste de la division qui a réussi à traverser le Rhône afin de participer aux combats de Montélimar destinés à rouvrir la voie de retraite allemande.
La Résistance et les parachutages dans le secteur d’Apt gauche|vignette|Carte de l'organisation territoriale de la Résistance intérieure française. À l’été 1944, la région d’Apt constitue un important foyer de la Résistance provençale. Les maquis et groupes FFI du Ventoux, du Luberon et du plateau d’Albion bénéficient là d’un terrain favorable aux parachutages alliés organisés par la Section des atterrissages et des parachutages (SAP), structure clandestine chargée de réceptionner les armes, équipements et agents envoyés par avion depuis l’Afrique du Nord ou l’Italie. Dans la région « R2 », correspondant à la Provence, la SAP joue un rôle essentiel dans la préparation du débarquement de Provence et dans l’armement des groupes résistantsJean-Paul Bonnefoy, Sault & le Pays de Sault, Collection « Le Temps Retrouvé » Éd. Équinoxe, Saint-Rémy-de-Provence, 2007..
Les équipes SAP locales du réseau « Action R2 Archiduc » sont chargées de baliser les terrains de parachutage, récupérer les conteneurs largués de nuit puis répartir les armes dans les maquis du Vaucluse. Ils interviennent sur les terrains clandestins « Accord », « Abri », « Armateur » et « Spitfire », utilisés par la Résistance dans le secteur de Sault et du plateau d’Albion.
À partir du débarquement allié du 15 août 1944, les groupes armés par la SAP prennent part aux actions de harcèlement contre les colonnes allemandes en retraite dans le Vaucluse. Les embuscades et attaques menées par les FFI contre les unités de la 11e Panzerdivision s’inscrivent dans cette stratégie de harcèlement destinée à ralentir la remontée allemande vers la vallée du Rhône. Le 22 août 1944, alors que les troupes américaines poursuivent les convois allemands refluant vers la vallée du Rhône, Apt devient le théâtre d’escarmouches et d'affrontements opposant soldats allemands et résistants locaux.
Déroulement vignette|Le 22 août 1944, les forces allemandes doivent évacuer Apt, cernés par les FFI et la 45e Division d'Infanterie américaine (18x18px45) Le 22 août, complètement cernés par les Résistants qui occupent les hauteurs d’Apt et menacés au sud et à l'est de la ville par la 45e division d’infanterie américaine (45th ID), les défenseurs allemands tentent une dernière contre-attaque sans succès. Dans l’après-midi, ils finissent par évacuer la ville pour rejoindre la vallée du Rhône et éviter l'encerclement. Comme l'écrit Hans Werner, spécialiste-radio d'un char Panther allemand présent sur place: « tout le monde se sauve ! ».
Après avoir traversé le centre-ville poursuivis par les troupes américaines, la colonne de la 11e Panzerdivision est accrochée à l'ouest de la commune dans le quartier de Lançon par des membres des FFI descendus du village de Saint-Saturnin-d’Apt: cinq Résistants de la Section des atterrissages et des parachutages (SAP) "Action R2 Archiduc" sont tués et trois autres sont capturés lors de l'affrontement.
La colonne reprend alors sa marche le long de l'actuelle D900 et les trois prisonniers sont attachés sur le capot des véhicules de tête pour servir de bouclier humain afin de dissuader les résistants de tirer sur les véhicules allemands. Selon les témoignages et récits commémoratifs postérieurs, ils sont battus et maltraités durant le trajet. Puis à hauteur du pont Julien, près de Bonnieux, la colonne allemande est à nouveau attaquée par des FFI qui tentent de ralentir sa progression vers la vallée du Rhône.
En début de soirée, la colonne allemande approche l’entrée du village des Beaumettes et est attaquée une fois encore les FFI au lieu-dit "le Chêne". Les trois résistants utilisés comme bouclier humain sont alors conduits près du talus de l’ancienne voie ferrée. Ils y sont torturés puis exécutés sommairement par les soldats allemands, vraisemblablement en représailles à l’attaque menée par les FFI.
Victimes Les trois victimes de l'exécution sont:
30x30px 30x30px 30x30px Albert Gimet, âgé de 22 ans: bûcheron originaire de Saint-Saturnin-d’Apt, membre de la SAP du réseau « Action R2 Archiduc ». Il participe aux opérations de réception de parachutages clandestins dans le secteur du plateau d’Albion; 30x30px Raymond Guyader, âgé de 30 ans: cultivateur et maçon originaire de Bagnols-sur-Cèze, appartient également à la SAP au réseau « Action R2 Archiduc ». Il prend part aux opérations de soutien logistique de la Résistance locale; 30x30px Marcel Reynier, âgé de 35 ans: chauffeur mécanicien originaire d'Avignon, membre de la SAP de Vaucluse. Il participe lui aussi aux missions de parachutage et de liaison de la Résistance locale.
Libération Après l'exécution, les trois corps sont ensuite abandonnés sur place avant d'être retrouvés par la population une fois la colonne repartie. Jusqu'au 23 août 1944, la population vit dans la crainte des représailles et des combats, tandis que les dernières forces allemandes se retirent du secteur et que les troupes américaines progressent au sud et à l'est. Le 24 août, les forces d'Occupation ont totalement ou presque évacué le sud du département, permettant à une partie des communes de la vallée de la Durance et du Lubéron de retrouver leur liberté, notamment Bédarrides, Bonnieux, Caumont-sur-Durance, Cavaillon, Cheval-Blanc, Mérindol et Pernes-les-Fontaines.
Puis le 25 août 1944, à 10h du matin, des éléments de la 3e Division d'Infanterie (3rd ID) américaine parviennent à franchir la Durance et progressent à toute vitesse vers Cavaillon avant d'arriver à Avignon aux alentours de midi. C'est dans ce contexte de la rapide progression des forces alliées soutenus par les FFI, que le Lubéron et les Beaumettes peuvent fêter leur Libération.
Mémoire vignette|La stèle des 44 Martyrs de la Résistance du secteur d’Apt.Inhumés dans le caveau perpétuel des « morts pour la France des deux guerres d’Apt », une grande messe commémorative fut dite à la mémoire des trois Résistants à Apt le 16 août 1945. Par la suite, le corps de Marcel Reynier fut transféré dans le caveau familial du cimetière Saint-Véran à Avignon, tandis que celui de Raymond Guyader rejoignit le tombeau familial du cimetière de Bagnols-sur-Cèze.