L’affaire Kalume, également appelée procès Kalume, procès des terroristes ou procès dit des terroristes, est une affaire politico-militaire et judiciaire survenue au Zaïre en 1978, sous le régime du président Mobutu Sese Seko.
Elle désigne l’arrestation, le procès, la condamnation et l’exécution de plusieurs militaires et civils accusés d’avoir préparé un complot contre le régime zaïrois. Le procès se déroule à Kinshasa du 8 au 16 mars 1978 devant le conseil de guerre de la ville. Les autorités zaïroises présentent alors l’affaire comme un projet de « terrorisme urbain » destiné à créer un climat de peur dans la capitale et à pousser Mobutu à quitter le pouvoir.
Selon les sources disponibles, 91 personnes sont inculpées. Le 17 mars 1978, 78 d’entre elles sont condamnées à diverses peines. Le lendemain, à l’aube du 18 mars, treize condamnés à mort sont exécutés après le rejet des recours en grâce par Mobutu.
L’affaire est réexaminée dans les années 1990 par la Commission des assassinats et violations des droits de l’homme de la Conférence nationale souveraine, qui y voit un procès politique marqué par de nombreuses irrégularités, par l’absence de preuve d’un début d’exécution du complot et par une purge visant une partie de l’armée zaïroise.
Dénomination
Le nom d’« affaire Kalume » vient du major Kalume, présenté par l’accusation comme l’un des principaux organisateurs militaires du complot. La presse zaïroise de l’époque utilise largement l’expression « procès des terroristes », qui reprend la qualification donnée par les autorités aux faits reprochés.
Cette terminologie est contestée par plusieurs sources postérieures. La Commission des assassinats et violations des droits de l’homme de la Conférence nationale souveraine parle de « procès dit de terroristes », marquant ainsi une distance avec la qualification retenue par le pouvoir zaïrois en 1978.
Contexte politique et militaire
L’affaire intervient dans un contexte de fragilisation du régime de Mobutu à la fin des années 1970. Après plus d’une décennie de pouvoir personnel, le régime zaïrois fait face à des tensions politiques, économiques et militaires croissantes.
La première guerre du Shaba, survenue en 1977, ébranle le pouvoir central. L’intervention d’anciens gendarmes katangais venus d’Angola révèle les faiblesses des Forces armées zaïroises et renforce la méfiance du régime envers certaines catégories d’officiers. La Commission de la Conférence nationale souveraine inscrit l’affaire dans ce climat de peur politique et militaire, estimant que le pouvoir cherchait à décourager toute velléité de changement après les secousses provoquées par la guerre du Shaba.
Plusieurs officiers visés dans l’affaire appartiennent à une génération de militaires formés dans des écoles étrangères ou dans les structures supérieures de l’armée zaïroise. Ces officiers sont parfois décrits dans les récits postérieurs comme une élite militaire instruite, susceptible d’être perçue comme politiquement autonome par le régime.
Version officielle du complot
Selon la version officielle du régime zaïrois, un groupe d’opposants en exil aurait pris contact avec un groupe d’officiers résidant au Zaïre afin de préparer une opération de déstabilisation. Ces opposants auraient été regroupés autour du Mouvement d’action pour la résurrection du Congo, ou MARC, organisation présentée comme un parti d’opposition actif notamment depuis la Belgique.
Dans cette version, le groupe civil aurait été animé par Daniel Monguya Mbenge, Pierre Kanyonga et Kalonga. Le groupe militaire aurait été dirigé par le major Kalume. Celui-ci aurait reçu de l’argent afin de recruter d’autres militaires et de préparer des actions de sabotage à Kinshasa.
Les actions évoquées par l’accusation auraient consisté à créer un climat de terreur par des actes de sabotage visant notamment le barrage d’Inga, le pipeline et des édifices publics. Le Monde rapporte que, selon le ministère public, il s’agissait d’un complot militaire et que plusieurs peines de mort furent requises contre les principaux prévenus.
Le MARC et les opposants en exil
Le MARC, ou Mouvement d’action pour la résurrection du Congo, occupe une place importante dans le récit officiel de l’affaire. Les autorités zaïroises affirment que ce mouvement, établi notamment en Belgique, aurait servi de cadre politique au complot.
Selon la Commission de la Conférence nationale souveraine, le MARC aurait été créé clandestinement à Kinshasa le 24 juillet 1974 par plusieurs opposants, avant de développer une activité extérieure par l’intermédiaire de militants basés à Bruxelles. Le document cite notamment Daniel Monguya Mbenge, Pierre Kanyonga et Kalonga comme figures associées au mouvement dans la version officielle de l’accusation.
La Commission distingue toutefois l’existence politique du MARC et l’existence d’un véritable complot opérationnel au Zaïre. Elle relève que certains témoins confirment l’existence du parti, mais contestent l’implication de plusieurs civils condamnés ou poursuivis dans une entreprise concrète de déstabilisation.
Arrestations
Les arrestations commencent en février 1978. La Commission de la Conférence nationale souveraine indique que plusieurs jeunes officiers et civils, au total 91 personnes, sont arrêtés au cours de ce mois. Il leur est reproché d’avoir voulu, par le « terrorisme urbain », créer un climat de terreur à Kinshasa en vue de pousser Mobutu à la démission.
Le major Kalume est arrêté le 17 février 1978 alors qu’il assiste à une messe d’action de grâce. Selon la Commission, une partie des personnes arrêtées par la suite l’auraient été à partir de ses dénonciations ou à partir d’une liste de collecte liée au deuil du major Mpiana. Cette liste était détenue par le colonel Kalonda.
La Commission souligne que des officiers de l’Équateur et du Haut-Zaïre, pourtant également présents sur la liste de collecte, ne sont pas inquiétés. Elle y voit un indice de traitement sélectif des inculpés, certains officiers originaires du Shaba, du Bandundu et des deux Kasaï ayant été particulièrement visés.
Commission d’enquête militaire
Avant le procès, les inculpés sont déférés devant une commission d’enquête composée de responsables militaires et sécuritaires. La Commission de la Conférence nationale souveraine cite notamment les généraux Babia, Singa et Likulia, le colonel Bolozi et Seti Yale.
Les interrogatoires se déroulent notamment au pavillon 10 de la cité de l’OUA. Selon le témoignage de Brigitte Kisonga rapporté par la Commission, une partie des détenus est également passée par le camp Tshatshi dans des conditions de détention très difficiles.
Les questions posées aux inculpés, tant pendant l’enquête que pendant le procès, portent principalement sur leurs relations avec Kalume ou Mpiana, leur participation au deuil du major Mpiana, leur éventuelle cotisation, et leur connaissance du Nganda Brigitte.
Nganda Brigitte
Le Nganda Brigitte, aussi présenté comme « Chez Brigitte », occupe une place centrale dans le dossier d’accusation. Selon la version officielle, ce bar aurait servi de lieu de réunions aux conspirateurs.
La Commission de la Conférence nationale souveraine conteste fortement cette interprétation. Elle rapporte le témoignage de Brigitte Kisonga, tenancière du lieu, selon lequel son bar était fréquenté par des officiers de toutes les régions, amis et collègues de son mari, le major Matanda. Selon elle, il s’agissait d’un lieu public, fréquenté même par de hauts responsables militaires, et non d’un espace propice à des réunions clandestines de conspiration.
La Commission conclut que l’accusation liée au Nganda Brigitte ne suffit pas à établir l’existence d’un complot.
Deuil du major Mpiana Un autre élément important du dossier concerne le décès du major Mpiana. À la suite de ce décès, des amis et collègues organisent une collecte. Selon la Commission de la Conférence nationale souveraine, cette collecte est confiée au colonel Kalonda, collègue de promotion du défunt, et au major Ngoie, qui avait des liens de parenté avec lui.
La Commission précise que la collecte devait servir à organiser une messe d’action de grâce, acheter une pièce de wax pour la veuve en prévision du bain de consolation, et financer le rapatriement de la veuve à Lubumbashi, où résidait sa famille.
Selon les témoins entendus par la Commission, ces réunions et cérémonies n’avaient aucun rapport avec un complot. La Commission considère donc que cette base d’inculpation ne permettait pas d’établir une entreprise criminelle ou militaire.
Pistes de dénonciation
La Commission de la Conférence nationale souveraine identifie trois pistes principales de dénonciation du complot supposé.
La première est celle des services de sécurité extérieure. Seti Yale aurait déclaré que ses services avaient reçu, le 17 février 1978, des informations provenant de services français et belges au sujet de commandos infiltrés depuis Brazzaville pour commettre des actes de sabotage à Kinshasa. Il est également question de la saisie d’un fusil à lunette à la frontière belgo-française entre les mains du major Kalume.
La deuxième piste concerne les services de sécurité intérieure. Selon cette version, deux membres du CND découvrent deux caisses de dynamite dans un garage de Kingabwa appartenant à Paul Bwana. Ce matériel aurait été attribué au major Kalume. Paul Bwana aurait ensuite dénoncé Kalume à la suite d’un différend financier.
La troisième piste concerne Cléophas Kamitatu. Jacques Matanda accuse celui-ci d’avoir dénoncé plusieurs personnes originaires de Masi-Manimba, notamment Matanda, Kudia Kubanza et Bouryaba. Kamitatu conteste cette accusation devant la Commission, qui rapporte longuement les versions opposées des témoins.
Chefs d’accusation
Les inculpés sont poursuivis devant le conseil de guerre de Kinshasa pour plusieurs chefs d’accusation. La Commission de la Conférence nationale souveraine énumère notamment le complot militaire, la constitution d’association de malfaiteurs ayant pour but d’attenter aux personnes et aux biens, la violation des consignes militaires, la complicité de complot militaire, le détournement et la dissipation de munitions ou de matériels militaires, l’extorsion sous menace, l’organisation de réunions ou manifestations illégales, l’adhésion à des cercles prohibés et l’incitation à la révolte.
Le Monde indique que le général Likulia, représentant le ministère public, requiert le 13 mars 1978 vingt-huit condamnations à mort, dont cinq par contumace, ainsi qu’une trentaine de peines de vingt ans d’emprisonnement contre les principaux prévenus.
Déroulement du procès
Le procès se déroule du 8 au 16 mars 1978 devant le conseil de guerre de Kinshasa. Il est largement couvert par la presse zaïroise de l’époque, notamment sous la dénomination de « procès des terroristes ».
Selon la Commission de la Conférence nationale souveraine, le conseil de guerre semble s’appuyer fortement sur les déclarations du major Kalume, qui décrit les préparatifs du complot et les contacts supposés avec les civils et les militaires. La Commission estime toutefois que ces déclarations n’ont pas été examinées avec un esprit critique suffisant.
Plusieurs avocats et témoins soulignent par la suite des irrégularités. La Commission relève notamment que Matanda, député, aurait été jugé sans levée préalable de son immunité parlementaire, alors qu’il aurait dû relever de la Cour suprême. Elle relève également que la matérialité de certains faits, comme la violation des consignes militaires, n’aurait pas été établie.
Principaux accusés et condamnés