Au bord de la mer., également connue sous le titre Le Repos, est une peinture à l'huile sur toile de François-Alfred Delobbe présentée au Salon de 1884, au Palais des Champs-Élysées.. Tout de suite diffusé sous forme de photoglypties par Braun & Cie., de photogravures par Goupil & Cie., reprises outre-Atlantique en photogravures éditées par Gebbie & Co, ce tableau a connu une diffusion internationale exceptionnelle à la fin du 19ème siècle. On retrouve aux quatre coins du monde des éditions de la gravure qu'en tira Josef Walla. (en hongrois : Walla József, né vers 1844 à Buda ou Pest ; mort après 1907 ) graveur sur bois hungaro-allemand et propriétaire d'un établissement xylographique munichois connu à l'époque sous le nom d’« Institut xylographique de Walla ». Emile-Jean Sulpis, futur grand prix de Rome, en tira également un burin qu'il exposa au Salon de 1891 sous le nom de Dans les dunes.. Au bord de la mer constitue l’un des premiers cas de diffusion internationale d'un tableau qui, dès son apparition en 1884, a littéralement fait le tour du monde grâce à un réseau d’éditeurs, de graveurs et de revues qui ont chacun joué un rôle décisif. On peut dire sans exagérer que Au bord de la mer est l’un des tableaux français les plus diffusés dans le monde entre 1885 et 1900.

1884 : un tableau immédiatement remarqué au Salon vignette|Der ruhetag, Josef Walla (Walla József) hongrois, d'après le tableau de Delobbe Au bord de la mer, gravure originalement publiée dans Moderne Kunst in meisterholzchnitenn, 1887, Collection du Boston Museum of Fine Arts. Présenté au Salon de 1884, Au bord de la mer frappe par sa composition calme, sa lumière bretonne, sa tendresse familiale, son universalité. C’est exactement le type de scène que le public adore : douce, lisible, morale, intime. Delobbe est alors au sommet de sa période bretonne. La veine bretonne de Delobbe n’est pas un simple chapitre de son œuvre : c’est la source de ses plus grands succès publics. Elle est aussi l’une des plus mal comprises, parce qu’elle ne ressemble ni au folklore breton de carte postale, ni au naturalisme sombre d’un Lhermitte, ni au pittoresque appuyé d’un Deyrolle. Delobbe invente sa Bretagne : intime, silencieuse, lumineuse, profondément humaine. Contrairement à beaucoup de peintres de l’époque, Delobbe évite les coiffes spectaculaires et les costumes brodés. Il peint des blouses blanches, des corsages sombres, des jupes épaisses, des tabliers simples, des pieds nus. La lumière bretonne chez Delobbe est diffuse, fraîche, légèrement brumeuse, sans contrastes violents. Elle enveloppe les figures, adoucit les contours, crée une atmosphère de calme et de silence. vignette|Supplément au Réveil illustré, 12 Mai 1894. Le célèbre Louis Énault propose cette lecture du tableau dans son Paris Salon 1884 : « Marthe et Marie ! C'est toujours la même histoire ! Là où il y a deux femmes, vous êtes à peu près certain d'en voir une qui travaille, et l'autre qui ne fait rien. C'est le symbolisme éternel de la vie active et de la vie contemplative. M. Delobbe nous transporte au bord de la mer, sur la falaise aride ; le paysage est un peu nu, mais vaste, et se profilant par de belles lignes qui donnent au lointain je ne sais quoi de la poésie de l'infini. Deux paysannes simplement coiffées de leurs beaux cheveux bruns, jambes nues et bras nus, sont assises l’une à côté de l’autre, sur un quartier de roche basse et mousseuse. L’une est une jeune mère : on voit son enfant qui dort à ses pieds. Tout en travaillant, elle fixe sur sa compagne un regard ami, curieux et bienveillant. Celle-ci, pensive et rêveuse, les deux mains jointes et ramenées sur ses genoux, dans une pose d’un mol abandon, l’œil vague et perdu dans l’espace, semble faire à la première, une confidence amoureuse. Cœur trop plein a toujours besoin de s’épancher. Ces deux jeunes femmes sont également sympathiques, fort agréablement peintes, et la petite scène, si joliment rendue par M. Delobbe, est tout à la fois intime et charmante.. »

Pour Armand Silvestre, qui consacre un chapitre au tableau dans son The Gallery of Contemporary Art, An Illustrated Review of the Recent Art Productions of All Nations : « Au bord de la mer, la vie a toujours quelque chose de particulier. Ceux qui habitent les côtes — pêcheurs, marins, familles de navigateurs — vivent dans une atmosphère que la terre ferme ne connaît pas. Les longues journées d’été, surtout, ont pour eux un charme singulier. Tandis que les hommes sont au large, les femmes demeurent sur le rivage, occupées à leurs travaux, surveillant les enfants, échangeant des confidences, ou simplement goûtant la douceur de l’air marin. Dans la scène représentée ici, une jeune mère, son nourrisson endormi à ses pieds, s’est assise sur le sable avec une amie du village. Toutes deux profitent du beau temps : l’une travaille, l’autre rêve, et la conversation s’écoule doucement, au rythme des vagues. Rien n’est plus paisible que ces heures passées au bord de l’eau, lorsque la mer est calme et que les voiles blanches glissent au loin. C’est un moment de repos, de simplicité, de vie quotidienne — un tableau charmant de l’existence des gens de la côte ». vignette|Photogravure du tableau, Paris Salon 1884. Pour Eugene J. Reed, qui reprend une photogravure du tableau dans son One Hundred Crowned Masterpieces of Modern Painting, Being a Collection of Photogravures, from the Most Celebrated Works of Contemporary Artists of All Nation : « La vie de ceux qui habitent près de la mer et tirent leur subsistance des grandes eaux est assez rude. Certes, il y a dans la profession de pêcheur une certaine liberté, un parfum d’aventure qui la distingue de la plupart des occupations laborieuses ; mais, d’un autre côté, les dangers et les épreuves auxquels elle expose sont particulièrement grands… Quoi qu’il en soit, l’image est assez fidèle à la réalité pour nous donner l’agréable illusion d’être, nous aussi, au bord de la mer, témoins de ce joli groupe et participants au charme de ce paysage illimité et reposant. ». vignette|Descanso, Cuadro de A. Delobbe. Pour Théodore Véron dans son Dictionnaire : « Au bord de la mer , deux jeunes femmes de pêcheurs se reposent sur une dune fleurie et émaillée de boutons d’or, en attendant leurs époux, les vaillants pêcheurs. L’une d’elles tricote et suspend un instant son aiguille et son bas en cours d’exécution pour répondre à sa jeune amie en deuil et déjà veuve. Car je suppose que la charmante jeune veuve a endormi son bébé à ses pieds. Elle est là, attendant encore un père, un frère ou un ami, auprès de cette mer perfide qui lui aura enlevé son époux.— Belle idylle affinant l’élégie, au bord de cette onde calme reflétant le ciel argenté. — « Pêcheur » assis tranquillement dans son canot et tirant sa ligne à la main. Cela mord sans doute, et il va ajouter un rouget à ceux que l’on voit déjà dans le panier… La mer est verte, et c’est une belle mer, calme et lumineuse, qui étend ses ondes vertes jusqu’à l’horizon. Le tableau de M. Delobbe charme par sa simplicité, sa vérité et sa poésie discrète. Les figures sont d’un naturel parfait, et l’ensemble respire la paix, la douceur et la résignation des femmes de pêcheurs, habituées à attendre, à espérer, et trop souvent à pleurer.. ». vignette|Une édition russe de la gravure. Charles Clément du Journal des débats remarque lui aussi « les grandes et gracieuses jeunes filles, par M. Delobbe, qui rêvent et devisent en tricotant au bord de la mer. ».

Akhbar : journal de l'Algérie voit lui aussi le tableau : « Avec M. Guillin les robustes sardinières de Concarneau ont leur tour, et avec M. Delobbe les belles filles de Lokmariaker qui rêvent au bord du Morbihan dans les landes grises semées de menhirs druidiques qui servent de balises aux pêcheurs. ».

Le Réveil illustré fait partie des innombrables journaux qui reproduiront le tableau. Il présente ainsi la gravure : « Le tableau dont nous publions une excellente reproduction représente une des plus charmantes scènes qui se puissent rêver. L’artiste, M. Delobbe, est un élève de M. Bouguereau. Né en 1835, il débuta au Salon de 1860 par un portrait. Depuis, il a pris part à tous les Salons et il s’est fait remarquer par un pinceau habile et spirituel et par une gamme très harmonieuse. Deux belles jeunes filles, des filles de pêcheurs, sans doute, se reposent au bord de la mer et se livrent à une innocente causerie. Un petit bébé tout rose, couché à leurs pieds, dort à poings fermés sur un châle négligemment jeté sur le sol. La mer immense sert de fond à ce gracieux tableau qui produit une impression de calme et de sérénité absolument saisissante. ».

Le Combat s'insurge : « M. Delobbe nous offre Au bord de la mer. Comme les apparences sont trompeuses quelquefois ! En regardant les figures de ses deux paysannes, empreintes d’une douceur angélique, vous leur donnerez le Bon Dieu sans confession, et elles ont la cruauté incompréhensible de laisser à leurs pieds un enfant, tout nu sur la terre humide. Mais c’est de l’infanticide par imprudence pour le moins. Voilà où peut mener l’insouciance de la réalité, Monsieur Delobbe !. ».

Le triptyque : trois toiles, un même monde, deux mêmes modèles vignette|Deux Filles de l'océan, Salon de 1885. Ce tableau inaugure un des ensembles les plus cohérents, les plus personnels et les plus émouvants de toute l’œuvre de Delobbe : le triptyque des « Filles de l’océan», trois toiles en grandeur naturelle peintes entre 1884 et 1886, toutes trois situées sur les côtes du Finistère, toutes trois montrant les mêmes deux jeunes femmes, et toutes trois profondément liées à la vie intime de Delobbe.

Les trois œuvres sont : Au bord de la mer / Le Repos — Salon de 1884. Deux Filles de l’océan ; souvenir de Bretagne.— Salon de 1885. La Fin du jour à Penmark (Finistère). — Salon de 1886. Elles ont en commun les mêmes deux jeunes femmes, la même côte bretonne, la même lumière du Finistère, la même atmosphère de calme et de silence, la même monumentalité (figures grandeur nature), la même veine naturaliste-poétique. C’est un cycle, une suite, une méditation sur la vie des femmes du bord de mer. vignette|La Fin du jour à Penmark, Salon de 1886. Pour Maurice Du Seigneur, dont une reproduction du tableau ouvre Le Salon de Paris Illustré « M. Delobbe transfigure suivant sa prosodie idéaliste les Filles de l’océan : ces belles rêveuses ne fleurent ni le varech ni le goudron, elles n’ont pas de hâle au visage ni de callus aux mains, elles soupirent tendrement comme des nymphes d’opéra, « confiant à la brise, le secret de leur cœur. ».

Même le Journal des haras remarque ce tableau : « Je voudrais être Océan pour avoir deux belles filles comme celles que dépeint M. Delobbe, ces deux sœurs qui, à demi couchées sur le sable fin, vous regardent avec des yeux grands ouverts qui vous suivent, en attendant, pour aller à la pêche, que la mer se retire, sont peintes avec un talent qui révèle un penseur et un peintre. ».

Dans Au bord de la mer (1884), un bébé dort à côté des deux femmes. Ce détail est capital : Delobbe est jeune père depuis le début des années 1880. Sa femme, Eugénie Nicolas, est une Bretonne de Pont-l'Abbé. Les scènes maternelles apparaissent précisément à cette période. Le bébé est peint avec une tendresse intime, très différente de ses enfants bretons anonymes. La présence du bébé suggère une scène vécue, non inventée.

Eugénie Nicolas comme modèle : un faisceau d’indices concordants vignette|By the seaside, photogravure Gebbie & Cie.