Le monachisme orthodoxe russe connaît un renouveau aux , période qui constitue un tournant dans l'histoire politique, religieuse et spirituelle russe. Moscou met en place un État national et centralisé. à un moment où la Russie du Nord-Est est encore divisée en principautés rivales. La ville devient l'héritière symbolique de Byzance suite aux fiançailles d'Ivan III et de Sophie Paléologue, nièce du dernier empereur byzantin, le 12 novembre 1472. En parallèle, l'Église orthodoxe russe est proclamée autocéphale en 1448 et est reconnue comme telle par le patriarche de Constantinople en 1589. Comme l'écrit Pierre Gonneau, "tandis que s'édifient en Russie un État national et une Église nationale, se forge une 'Idée russe' où la foi orthodoxe occupe une place essentielle. Le véhicule principal de cette foi, incarnant, puis transcendant les particularismes des anciens pays russes, est le monachisme cénobitique, réformé par Serge de Radonège". On voit la dimension nationale et fédératrice de cette foi monastique à travers les pèlerinages d'Ivan le Terrible aux abbayes de Saint-Cyrille-du-Lac-Blanc, Saint-Théraponte-du-Lac-Blanc, Saint-Paphnuce-de-Borovsk, Saint-Joseph-de-Volokolamsk, Saint-Macaire-du-Kaljazin, Saints-Boris-et-Gleb-de-Rostov, et surtout à la Trinité-Saint-Serge.
Naissance et essor du cénobitisme Avant le , la plupart des abbayes russes sont fondées par des princes ou des boyards en zone urbaine (ville et alentours). La vie commune s'y réduit en général à la participation aux offices, instituant une idiorythmie. Les riches conservent la disposition de leurs biens dont dépendent le logement, le vêtement, la nourriture de chaque frère.
Dès le milieu du , et surtout à partir du , les monastères se déplacent vers des zones désertiques ou peu peuplées, surtout dans le nord. La figure la plus emblématique de ce mouvement est celle de saint Serge., qui fonde au milieu du l'abbaye de la Trinité en zone rurale, dans les environs de Radonège. "Cet établissement est ensuite choisi par le métropolite russe Alexis, encouragé par le patriarche de Constantinople, pour y tenter l'introduction du cénobitisme, vers 1356". Plus de 150 abbayes sont alors fondées dans la seconde moitié du , et d'autres sont encore bâties dans les deux siècles qui suivent. Certaines jouent dans la vie économique, sociale et politique du pays un rôle comparable à celui de Cluny ou de Cîteaux dans la France des ..
Michèle Toucas-Bouteau décrit Serge de Radonège en ces termes : "Désireux de concilier pauvreté, vie ascétique et charité active, il voulait la vie communautaire tournée vers le monde pour que le monastère soit un centre vivant à l'influence éducative". En effet, c'est à ce moment que les monastères parviennent à exercer une emprise locale.. La multiplication des abbayes pallie la faible densité du réseau paroissial de diocèses extrêmement vastes. Ces monastères offrent aux fidèles de nouveaux lieux de culte tout en proposant un modèle de sainteté local à la population dont les éléments les plus âgés ont pu personnellement connaître le fondateur de l'abbaye. La communauté laïque des environs s'associe à la communauté monastique par des dons, parfois des vocations. Deux trajectoires s'ouvrent aux laïcs :
certains trouvent dans les monastères un refuge matériel voire une carrière ecclésiastique assurant une ascension sociale ; certains, qui restent laïcs, trouvent "une meilleure assurance de salut que le pope séculier" via l'inscription des "noms de familles [des] bienfaiteurs [de l'abbaye] dans son Obituaire (Sidonik), son Pitancier (Kormovaya kniga) ou son Livre des dons (Vkladnaya kniga)".
L'installation des communautés monastiques participe à la colonisation de la Russie septentrionale et l'implantation des paysans. Même si protégées par de hauts personnages via des donations et des exemptions diverses, elles conservaient cependant leur indépendance et leur esprit critique comme l'attestent les documents rédigés par certains chroniqueurs des monastères du nord.
Hiérarchie La personne à la tête du monastère est l'hégoumène (archimandrite). Il est soit choisi par les membres de sa communauté, soit par son prédécesseur. L'hégoumène peut faire l'objet de désapprobations de la part de sa communauté pour ne pas avoir suivi la règle du monastère. En témoigne le cas de l'hégoumène Trifon qui, selon la Vie de saint Cyrille du Lac Blanc, accepta un bien que ce dernier refusa.. L'hégoumène est chargé :
de régir la vie et les affaires du monastère ; d'inscrire son nom sur les actes ; de rendre justice sur les terres du monastère. Pour les personnes qui relèvent de la justice du prince, il siège au sein d'un tribunal mixte ; de servir de médiateur dans des conflits entre princes ; et, par le grand prince de Moscou, de mener une mission diplomatique à l'étranger.
Le second de l'hégoumène est le cellérier (kelar'''), qui gère les biens du monastère. Dans les grandes abbayes, il est accompagné d'un aide-cellérier. Le trésorier (kaznatcheï) s'occupe des finances de la communauté. "La charge d'économe (klyoutchnik, littéralement détenteur des clés) était souvent confiée à des esclaves, tant dans les domaines princiers que dans les monastères, malgré la désapprobation officielle de l'Église au sujet de l'emploi d'esclaves". Les scribes (pisets) rédigent les actes officiels..
Michèle Toucas-Bouteau fait remarquer : "Plus le monastère est grand et riche, plus les fonctions sont nombreuses, plus la communauté est hiérarchisée. Dans les communautés importantes, des tâches spécifiques sont attribuées à chacun ; on trouve le cuisinier (katchevar, povar), l'échanson (tchatchnik), le panetier (stolinik), le sacristain (d'yak), l'écuyer (kraychiï), mais aussi le bibliothécaire (knigokhranitel'), l'infirmier (letchets)...".
Les moines sont généralement hiérarchisés en deux groupes selon leur ancienneté :
d'une part, les vieillards du chapitre (sobornye startsy), qui : forment un conseil des affaires monastiques ; nomment les administrateurs des biens du monastère (prikaztchik) ; décident des taux de taxe et des redevances dus au monastères, des taxes judiciaires, et des allégements fiscaux pour les nouveaux venus ; d'autre part, les moines subalternes, qui exécutent les travaux et missions qui leur ont été confiés..
Travail, économie et commerce La prière, le silence et le travail représentent l'essentiel de la vie des moines. Par travail, on entend l'ensemble des tâches physiques et intellectuelles obligatoires à accomplir.. Dans la Russie ancienne, le travail n'est pas uniquement une activité productive. Pour Michèle Toucas-Bouteau, il revêt deux sens supplémentaires qui correspondent à deux mots :
rabota, qui en russe contemporain veut dire "travail", renvoie originellement à l'état de servitude (esclavage, captivité, asservissement). Il est réemployé dans la langue religieuse pour désigner la soumission à Dieu ; trud, qui renvoie à l'effort difficile, est un terme étroitement lié à l'ascèse..
Le travail est étroitement lié à la discipline et donc à la règle monastique. Les trois grandes orientations du travail sont :
l'organisation et l'administration de la communauté des moines ; la production et la commercialisation de biens ; le travail de l'esprit (écriture, copie, éducation).
C'est la personnalité de l'hégoumène qui détermine l'organisation du travail dans la communauté. Il peut imposer certaines tâches aux moines pour les punir d'une attitude répréhensible. C'est par exemple le cas d'un moine qui, simulant la folie pour se sentir encore plus humble, est envoyé en punition travailler aux cuisines..
Michèle Toucas-Bouteau souligne : "Il est évident à travers les sources que le monastère est un lieu ouvert sur le monde, qui entretient des contacts et des échanges avec l'extérieur. Les actes monastiques ne renseignent pas uniquement sur les communautés religieuses car ils mettent en présence non seulement des membres de la communauté, mais aussi des membres du clergé séculier, des paysans, des propriétaires fonciers, des agents administratifs princiers..." Ainsi, les domaines monastiques sont exploités à la fois par les membres de la communauté et par des paysans. Ces domaines bénéficient de privilèges et d'allègements de la part des princes (par exemple, les sauneries sont exemptes d'impôts), ce qui rend la vie plus facile aux paysans qui y travaillent. Les indigents qui cherchent asile au monastère participent souvent aux tâches agricoles. En outre, de nombreux artisans (forgerons, pelletiers, charpentiers, pêcheurs, potiers, tanneurs, etc.) travaillent sur les domaines monastiques..
Au , certains des monastères issus du mouvement cénobitique initié entre autres par Serge de Radonège arrivent à un stade de développement important et sont devenus riches. Les productions de ces monastères visaient d'abord à subvenir aux besoins de la communauté. Mais une fois la prospérité atteinte, ces monastères éloignés des grandes villes ont commercialisé leur excédent de production et ont procédé à l'achat de matières premières ou de biens d'équipement. Très vite, les abbayes cénobitiques s'implantent en ville. Les nouvelles fondations les plus importantes acquièrent des hôtels monastiques (dvory) dans les grands centres du pays. "L'hôtel monastique a presque toujours un rôle économique : il sert d'entrepôt et de marché pour les produits des domaines, d'étape sur les grands axes commerciaux et sur la route de l'abbaye, mais il est aussi une représentation du sanctuaire, un reflet de sa gloire".. Des expéditions sont organisées par des kuptchina (agents commerciaux moines ou laïques) pour procéder à des achats et à des échanges puis administrer le domaine constitué. Ces voyages sont essentiels à la diffusion de la foi monastique dans les villes et villages : les frères envoyés remplissent en effet à l'occasion des fonctions sacerdotales. "Les monastères bénéficiaient de nombreuses exemptions, soit sur les transports, soit sur le commerce, sur tout ou partie (ou catégories) de marchandises".
Malgré l'interdiction de l'Église, les monastères font des prêts d'argent sous la forme d'actes "d'échange", soit des prêts sur gage d'une terre, certes rares au . Quelquefois des prêts sont accordés aux paysans des domaines monastiques. Michèle Toucas-Bouteau explique que ces prêts ont mené de l'endettement de ces paysans à leurs déplacements de plus en plus restreints, et enfin aux débuts du servage.
En somme, les "monastères-ermitages, bien qu'assez éloignés des grands centres urbains, furent au [particulièrement] des foyers de culture". "La pratique d'activités commerciales à grande échelle modifie l'esprit du travail qui n'est plus seulement pour contenter et éduquer le corps et l'esprit, dans une vie de prières consacrée à Dieu"..
Saints moines Les critères de canonisation sont pour la première fois définis au Synode des Cent chapitres en 1551. Ils sont au nombre de trois.:
la rédaction d'une Vie (Zhitie) qui narre l'existence terrestre et la mort du saint homme dans un style élevé ; la rédaction d'un canon (kanon) dédié au saint ; des attestations de ses éventuels miracles par des personnes jugées dignes de foi.
Le patrimoine littéraire médiéval russe est composé en grande partie de canons et d'écrits hagiographiques. Au sein de cette riche production, il est difficile de distinguer un saint d'un défunt ayant fait l'objet d'une vénération locale. En conséquence Pierre Gonneau préfère parler de "modèle de sainteté". Il dénombre 114 noms de saints entre 1360 et 1600, divisés en sept catégories. +CatégorieEffectifBoyard1Évêque22Fol en Christ8Laïc1Moine57Prêtre1Prince24