La paradiastole est une figure de rhétorique présente dans tous les genres littéraires, mais particulièrement dans la rhétorique judiciaire. Elle était principalement utilisée lorsque la réalité d'un événement ou d'une action était indéniable. La « redescription paradiastolique » permettait de présenter un événement ou une action sous un jour moral différent afin de se disculper ou d'en blâmer autrui : .

Depuis Quentin Skinner, elle est vue comme un mécanisme de manipulation des termes porteurs de sens. En tant que stratégie rhétorique, elle a couvert en grande partie le même territoire que celui aujourd'hui divisé entre l'usage euphémistique et dysphémistique du langage. La « redescription rhétorique », également nommée « redescription paradiastolique » est définie par Skinner comme « un moyen de réorienter l'opinion, de transformer la désapprobation en acceptation voire en adhésion ». C'est le moyen utilisé par les agents historiques pour repousser le « champ du pensable et du moralement admissible ».

L'Encyclopédie donne une autre définition :

Cette définition est probablement redevable à une conception plus classique de la rhétorique (aristotélicienne, quintilienne, réinvestie par les prédicateurs chrétiens) qui prétendait dénoncer les apparences de la réalité pour distinguer le vrai du faux. Selon l'Encyclopédie, la Paradiastole, tient le milieu entre l'Exagération qui grossit les idées, et l'Extenuation qui les affaiblit. L'Encyclopédie cite l'« Essai sur le beau » de Yves-Marie André : « Le trop défigure souvent le beau dans les mœurs; il en altère le fonds par la manière; il en corrompt même quelquefois toute la nature jusqu'à la transformer en son contraire ». La rhétorique à la Renaissance montre son scepticisme, brouille les pistes, désormais dans l'impossibilité de montrer une « réalité intacte sur laquelle ne pèse pas le soupçon d'invention et de simulation ». C'est au sein de cette incertitude morale que se porte la réflexion de Skinner sur la paradiastole.

Présentation générale

Bien que constaté chez Aristote, la technique ne s'affirme sous le nom de paradiastole, que chez les auteurs romains, et particulièrement Quintilien, dans son , qui en fournit une définition qui est reprise par les auteurs latins.

Le manque d'énergie dont a fait preuve Fabius dans sa campagne contre Hannibal a par exemple été requalifié par Tite-Live, comme de la simple prudence ; la sagesse de Galba n'était pour Tacite que de l'inertie.

La paradiastole a servi a redécrire en termes élogieux certains tyrannicides (le de Cicéron, l'éloge du tyrannicide par Jean Petit) ou adouber certains tyrans (la défense paradoxale de Richard III par ), et plus généralement à requalifier certains vices en vertus ou inversément (l’avarice devient rigueur ; la calomnie, franchise), on peut effectivement, grâce à l'énorme pouvoir de la paradiastole, reformuler le bien en mal, le courage en témérité, la libéralité en gaspillage, la frugalité en avarice. La paradiastole s'est avérée une arme redoutable dans les luttes sociopolitiques.

Aux lendemains de la Renaissance, , (, 1577), George Puttenham (, 1859), Francis Bacon et finalement Thomas Hobbes ont mis l'accent sur ce procédé qui a accompagné les conflits. Peacham définit l'usage de la paradiastole « lorsque, par une interprétation recherchée, nous excusons nos propres vices, ou ceux d'autrui que nous défendons, en les qualifiant de vertus. » « Cette figure est employée », résume-t-il, « lorsque des vices sont excusés. ».

L'éthique protestante s'est selon Skinner, servi de la paradiastole pour rendre la recherche du profit acceptable, voire souhaitable, dans les pays chrétiens, en s'appropriant des thèmes clés du christianisme (la frugalité, la providence), en les subvertissant, voire en les renversant complètement. Ce faisant, elle a également orienté le comportement capitaliste vers une plus grande rationalité.

Le linguiste Conal Condren note :

Afin d'éviter certains termes odieux, on utilise ou on invente des alternatives,

Hobbes, Thucydide et Skinner

Pour Quentin Skinner, .

Hobbes (1588-1679) a créé le Léviathan, . Pour Hobbes, la connaissance rationnelle est une connaissance fondée sur le bon usage des mots, d'abord dans des définitions exactes, puis dans des associations de type mathématique. Mais, fondamentalement, il est pour lui difficile de déterminer ce qui relève du bien et du mal, ce qui est exprimé au Chapitre 29 des et dans le Chapitre 6 du Leviathan :

Au Chapitre 4 du Leviathan :

La réponse de Hobbes à l'incertitude des mots est utilitariste : un mot désignant une vertu sera employé pour ce qui sert le bien commun (lui-même considéré comme une condition préalable au bien individuel), et un mot désignant un vice pour ce qui sert le contraire.

Hobbes a mis en évidence l'usage de la paradiastole premièrement chez Thucydide, dans La Guerre du Péloponnèse, dont il publie la première traduction directe du grec vers l'anglais, en 1628. Au livre III, en lien avec le récit de l'« affaire de Corcyre », une des caractéristiques de la Stasis, se manifeste par :

. et Daryl Rice, ont souligné la concordance textuelle entre la description de la vie à l'« état de nature » par Hobbes, et le récit de la Grèce antique de sa traduction de Thucydide. Cette théorie est reprise par Brown , et Slomp ; plus récemment par le philosophe politique gréco-américain . Ce dernier établit aussi des liens entre les (1640) et le (1646) et le Livre I de Thucydide, l'« Archéologie ». Enfin a souligné des parallèles frappants entre la Stasis de Thucydide (Livre III) et l'« état de nature » de Hobbes. Les récits de Thucydide (Livre II) sur la peste d'Athènes de 431–428 et l'effondrement social qui a suivi, ont montré à Hobbes un état de nature, qui correspondant à son état de (de « guerre de tous contre tous »).

L'éloge du tyrannicide par Jean Petit L'éloge du tyrannicide par Jean Petit forme un cas de paradiastole non documenté.

L'assassinat de Louis d'Orléans, frère cadet du roi de France Charles VI, survient le 1407 à Paris ; commis par Raoul d'Anquetonville à l'instigation de Jean de Bourgogne, dit « Jean sans Peur », cousin du duc d'Orléans ; cet acte déclenche la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons qui plonge la France dans les tumultes jusqu'au traité d'Arras du . Cet assassinat divise le Royaume en deux factions, et donne entrée aux Anglais (bientôt la Bataille d'Azincourt de 1415);

Jean sans Peur fut d'abord troublé par le crime ; et ne semble pas avoir immédiatement compris que sa meilleure défense résidait dans son pouvoir. Finalement loin de se cacher de l'assassinat, Jean sans Peur fait rédiger un éloge du tyrannicide par Jean Petit, théologien de la Sorbonne. Le discours est largement un réquisitoire contre le duc d'Orléans et ses « crimes » de lèse-majesté, qui selon l'orateur a justifié le meurtre. L'ouvrage de Jean le Petit tout entier repose sur un syllogisme : il est légitime et méritoire de mettre à mort le véritable tyran, le traître coupable de trahison ; le duc d'Orléans était un traître et un véritable tyran ; par conséquent, le duc de Bourgogne a agi légitimement et méritoirement en le faisant exécuter. La prémisse secondaire était, pour ainsi dire, établie par toutes sortes d'accusations portées contre Louis d'Orléans. Cependant s'il y avait beaucoup à dire contre le duc, ses débauches, sa prodigalité, sa légèreté, ses curiosités malsaines, il ressemblait singulièrement aux derniers Valois du ; et absolument rien ne justifiait l'accusation de complot contre Charles VI et de tyrannie qui permettrait de lui appliquer la majeure de Jean Petit. Le discours de Jean Petit est identique au pour la disposition des parties.

La harangue de Jean Petit d'après Eugène Géruzez est un morceau fort curieux dans l'histoire de l'éloquence. Ayant pour but de transformer une action coupable en acte de vertu, la harangue n'est pas plus monstrueuse dans le fond que dans la forme. . L'orateur et son client ne se contentèrent pas du succès qu'ils avaient obtenu dans le conseil; le lendemain, sur le parvis Notre-Dame, on dressa une estrade, et Jean Petit donna une deuxième lecture de son discours devant le peuple assemblé, et recueillit les applaudissements de cette foule innombrable.

Anselme de Sainte-Marie en 1674, dans son Histoire généalogique ne s'y est pas trompé, qui reprend pour qualifier cet épisode un court extrait de Thucydide, la traduction de 1662 par Nicolas Perrot d'Ablancourt; la stasis de Corcyre :

Skinner et l'éthique capitaliste

L'éthique protestante s'est selon Skinner, servi de la paradiastole pour rendre la recherche du profit acceptable, voire souhaitable, dans les pays chrétiens, en s'appropriant des thèmes clés du christianisme (la frugalité, la providence), en les subvertissant, voire en les renversant complètement. Ce faisant, elle a également orienté le comportement capitaliste vers une plus grande rationalité. Skinner reprend aussi (l'exemple wébérien, voir L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme) des entrepreneurs commerciaux du qui s'approprient le « vocabulaire normatif du protestantisme afin de légitimer leur anthropologie capitaliste ». Antiquité

La figure de la paradiastole se retrouve chez Aristote. La ressemblance entre certains vices et certaines vertus, entretenue par la similitude de leurs apparences, contribue à rendre les qualités incertaines et confuses ; des frontières poreuses propices à la confusion et à la manipulation. La conception aristotélicienne des vertus les tient comme juste milieu entre deux extrêmes également vicieuses : la générosité entre la prodigalité et l'avarice par exemple. Aristote, dans la Rhétorique, suggère cependant que l'orateur peut se livrer à un usage abusif des termes élogieux, jouant précisément sur la proximité entre vices et vertus.

Le mot « paradiastole » provient du grec ancien ; cependant aucun écrit employant le terme n'a sur vécu. La plus ancienne tentative de définition provient de , autour du dans son :

Cette définition a été reprise par plusieurs dictionnaires latins modernes.

La au décrit la paradiastole au début du Livre III, et en fait un élément de l'art oratoire délibératif, dont le but est d'établir que l'on est dans son bon droit, tout en mettant les adversaires en difficulté. Quintilien, dans son , par la suite, au , au livre IX, a livré une analyse plus complète de la paradiastole. Il lui a aussi donné le nom latin de . Elle consiste dit-il à (traduction Auguste Nisard). Bien qu'il existe d'autre définitions de la paradiastole (de , son au ), c'est cette définition qui s'est imposée. Le anonyme du ou reprend la définition de Rutilius; et ajoute l'exemple suivant , .

Isidore de Séville au dans ses reprend la définition de Quintilien, comprend qu'il y a paradiastole « chaque fois que nous devons saisir ce que nous disons par interprétation ».

Montaigne

Montaigne, dans « Les cannibales » en 1588 illustre une forme extrême de paradiastole, remarquant comment différents peuples peuvent qualifier différents comportements de « barbares », tout en refusant d'offrir un critère d'usage correct. Montaigne et Hobbes partagent la même préoccupation quant à la manière dont les phénomènes peuvent être interprétés et représentés par le langage.

Alemán

Guzmán de Alfarache, le roman picaresque écrit par Mateo Alemán publié dès 1599, fait souvent usage de la paradiastole.

La Rochefoucauld

François de La Rochefoucauld (avec Jacques Esprit) a soutenu que ce qui apparaît comme vertu n'est en réalité qu'un vice déguisé : les individus accomplissent des actes louables par intérêt, sans mérite pour leur comportement, car ils n'en ont aucune maîtrise, et sont gouvernés par des sentiments et des motivations parfois inconscients. Ces préoccupation rejoignent les préoccupations jansénistes, et par là augustinienne. Souvent dans l'œuvre de La Rochefoucauld se rencontre la paradiastole.