vignette|Esclaves africains creusant des sillons pour la plantation de canne à sucre en Jamaïque. Gravure parue dans The Illustrated London News, 9 juin 1849.
L'esclavage en Jamaïque est un système de travail forcé qui s'est développé à partir de la colonisation espagnole de l'île.
Introduit sous la domination espagnole au début du , il se développe principalement sous l'administration britannique après la conquête de la Jamaïque en 1655. Il constitue alors la base de l'économie de plantation, centrée sur la production de sucre destinée à l'exportation.
Entre le et le , plus de Africains sont déportés vers la Jamaïque dans le cadre de la traite atlantique. À la fin du , l'île devient le principal producteur de sucre de l'Empire britannique et l'une de ses colonies les plus prospères. La société jamaïcaine est alors structurée autour d'une minorité de propriétaires de plantations et d'une majorité d'esclaves africains et afro-descendants.
L'esclavage est aboli dans l'Empire britannique en 1834. Une période transitoire dite d'« apprentissage » prend fin en 1838 avec l'émancipation complète des anciens esclaves. Son histoire a durablement marqué l'histoire démographique, sociale et économique de l'île.
L’esclavage en Jamaïque a également produit un traumatisme culturel et psychologique durable. L’entreprise esclavagiste reposait sur l’effacement systématique des identités africaines. Cette violence symbolique s’accompagnait d’une idéologie raciale qui assignait les Africains à une position d’infériorité, favorisant l’intériorisation de la domination et laissant des traces profondes dans les représentations de soi et les relations sociales.
Histoire
La période espagnole (1494–1655) Découverte par Christophe Colomb en 1494, la Jamaïque fut colonisée par les Espagnols qui soumirent les Taïnos occidentaux qui la peuplaient au régime de l'encomienda, travail forcé dans les champs et les mines, entraînant l'effondrement rapide de leur population. Il n'en restait plus que soixante-quatorze en 1611.
Au , la Jamaïque se voit intégrer à la traite atlantique. Cependant, sous la domination espagnole, l'île n’a jamais compté un grand nombre d’esclaves africains, du moins si l’on compare ce nombre à celui de la période qui a suivi la conquête anglaise. En Espagne, l’esclavage des personnes noires existait déjà et était encadré par les lois d’Alphonse X le Sage, notamment dans les Siete Partidas, qui légitimaient la possibilité de réduire une personne en esclavage. Bien qu’il diffère de celui qui devait se développer dans les Amériques, ce système repose sur une même conception juridique.
Face au faible nombre de colons européens, la Couronne espagnole autorise l’importation d’esclaves africains, avec l’envoi prévu de 300 individus en 1523 puis de 700 autres quelques années plus tard. Au début du , des captifs originaires d’Angola sont également débarqués sur l’île. En 1534, le trésorier Pedro de Mazuelo obtint 30 Noirs pour travailler dans sa sucrerie, sur la côte sud de l’île, près de Spanish Town. Employés à l'édification de fortifications, à la chasse au bétail, au défrichage des forêts, au tannage du cuir, à la culture de la canne à sucre, ils contribuent au développement de la colonie. Le nombre de travailleurs serviles ne dépassait cependant pas le millier d'individus à la veille de la conquête anglaise.
La conquête anglaise et les débuts de la colonie (1655–1664)
La Jamaïque fut prise par les Britanniques en 1655 dans le cadre du « grand dessein » de Cromwell contre les possessions espagnoles en Amérique.
Les premières années de l'occupation furent chaotiques. Les officiers dénonçaient l'indiscipline d'une partie des troupes, qu'ils qualifiaient eux-mêmes de « racaille ». Ils refusèrent de planter, épuisèrent rapidement les troupeaux de bétail et furent décimés par les fièvres tropicales. Lors de la conquête, les Espagnols avaient affranchi leurs esclaves pour qu'ils résistent aux envahisseurs. Une partie d'entre eux rejoignirent les montagnes de l'intérieur, où ils menèrent une guérilla contre les garnisons anglaises pendant plusieurs années, posant les bases des communautés marronnes qui allaient durablement défier l'autorité coloniale.
La mortalité atteignit des niveaux catastrophiques. Le régiment de Humphrey, débarqué en octobre 1655 avec 831 hommes « robustes et en bonne santé », perdit 50 hommes en quelques semaines. Celui de Brayne, arrivé en décembre 1656, enregistra un taux de mortalité de 66 % en dix mois. Les colons recrutés à Niévès en 1656, présentés comme déjà acclimatés aux Antilles, tombèrent à 400 en moins d'un an.
Le gouvernement civil ne fut établi qu'en 1661, sur instructions de Charles II à Doyley, la première assemblée législative ne se réunissant qu'en 1663–1664. Les tentatives d'encourager la colonisation blanche se soldèrent pour la plupart par des échecs. Au moment de l'instauration de ce gouvernement civil, la superficie cultivée de l'île ne dépassait pas acres, soit à peine 4,5 miles carrés.
Malgré ce contexte difficile, une minorité d'entrepreneurs cherchèrent à exploiter les potentialités agricoles de l'île. Les Espagnols avaient légué aux conquérants des ranchs à bétail et des cacaoyères dans les zones méridionales de peuplement. Dès 1664, des hommes comme Cary Helyar, jeune marchand du Somerset, décelaient dans la colonie des perspectives de fortune rapide, notamment dans le commerce des esclaves, du cacao, du sucre et du bois de campêche. La population de l'île, estimée à environ habitants en 1664, était alors dominée par Port-Royal, base des flibustiers dont les raids contre les possessions espagnoles et néerlandaises représentaient la principale source de richesse de la colonie naissante. L'approvisionnement en esclaves dans cette première période reposait sur des circuits irréguliers : prises de guerre et transferts depuis la Barbade, la Compagnie des aventuriers royaux n'ayant pas encore organisé de trafic régulier vers la Jamaïque. Le gouverneur Thomas Modyford, lui-même ancien planteur prospère de la Barbade, s'efforça d'orienter la colonie vers l'agriculture, mais dut rapidement composer avec les boucaniers, dont il fit des instruments de la défense insulaire face aux Espagnols.
Dès les premières années du gouvernement civil, les autorités coloniales posèrent les fondements juridiques d'une société esclavagiste, en adoptant un code dès 1661, explicitement renforcé par Modyford en 1664. La transition démographique fut d'une rapidité sans précédent dans l'histoire coloniale anglaise. Alors que la Barbade avait mis près de quatre décennies à basculer du travail sous contrat d'engagés vers la main-d'œuvre servile africaine, la Jamaïque accomplit cette mutation en moins d'une décennie. Dès 1673, la population d'Africains réduits en esclavage, estimée à personnes, dépassait la population blanche de habitants, et ce bien avant l'essor de la culture sucrière. Cette mutation accélérée s'explique en partie par l'arrivée en 1664 d'environ 800 planteurs barbadiens sous la conduite de Modyford, déjà rompus à la gestion d'une main-d'œuvre servile africaine et porteurs d'un modèle économique éprouvé.
Économie de plantation et esclavage vignette|Vue de la plantation de Halse Hall (paroisse de Clarendon), avec les installations sucrières et, au premier plan, une case d'esclave et son jardin. Aquarelle anonyme, vers 1780. Yale Center for British Art.
Au , la Jamaïque devint la colonie de plantation par excellence, la possession la plus rentable, considérée comme le « joyau de la couronne impériale britannique ». Cette prospérité reposait sur une économie esclavagiste qui s’était mise en place dès la seconde moitié du . La Jamaïque anglaise des débuts présentait cependant une économie diversifiée, associant cultures agricoles variées et commerce avec les colonies espagnoles voisines. Néanmoins, l’île évolua rapidement vers une société fonciérement esclavagiste. Les personnes réduites en esclavage y étaient déjà plus nombreuses que les libres dès 1673 et un cadre juridique particulièrement coercitif s’y développa.
Sa population, d'environ habitants en 1693, dépassa en 1774 et approcha en 1834, avec une proportion de Noirs constamment supérieure à 80 % de l'ensemble.
En 1774, la richesse moyenne de ces habitants s'élevait à 134 £, soit plus du triple de celle d'un habitant d'Angleterre, du Pays de Galles ou des colonies d'Amérique du Nord britannique. Les Blancs adultes affichaient quant à eux une fortune moyenne de £. Cette concentration des richesses entre les mains d'une minorité de grands planteurs est illustrée par la trajectoire de Peter Beckford (1643–1710), arrivé en Jamaïque en 1661 comme simple marin sans capital. En moins de cinquante ans, il devint propriétaire de vingt domaines sucriers et de esclaves, accumulant une fortune estimée à livres, sans doute la plus importante détenue par un particulier dans l'ensemble de l'empire britannique.
Une telle richesse faisait de la Jamaïque la colonie que la Grande-Bretagne pouvait le moins se permettre de perdre, au point qu'en 1781 Londres privilégia sa défense au détriment du soutien aux troupes britanniques à Yorktown, lors de la guerre d'Indépendance américaine.
Organisation du travail sur les plantations vignette|Esclaves coupant la canne à sucre en Jamaïque, 1825. Cette image servant à illustrer l'ouvrage du planteur esclavagiste Henry De la Beche présente une version idéalisée de l'esclavage. Les travailleurs y apparaissent proprement habillés et ayant un comportement détendu.Le travail dans les grandes plantations sucrières était organisé selon une hiérarchie de groupes de travail, placés sous l'autorité de commandeurs (drivers), qui étaient le plus souvent eux-mêmes esclaves.
Dans la plupart des grandes exploitations sucrières de l'île, la main-d'œuvre servile était organisée selon une hiérarchie fonctionnelle comprenant plusieurs catégories de travailleurs. On y trouvait notamment les artisans tels que les charpentiers, tonneliers, forgerons, maçons, cuiseurs de sucre ou distillateurs, les gardiens de bétail et les travailleurs affectés au transport, ainsi que les travailleurs agricoles répartis entre différents groupes de travail. À ces catégories s'ajoutaient les domestiques, divers travailleurs auxiliaires (faucheurs d'herbe, porteurs de fumier, jardiniers, pêcheurs), les nourrices, généralement âgées ou en mauvaise santé, ainsi que les personnes devenues inaptes au travail en raison de leur âge ou d'une infirmité.
Les planteurs divisaient généralement la main-d'œuvre en trois « gangs » (« groupes de travail »). Le premier, désigné dans les sources comme « great gang », effectuait les tâches les plus pénibles : terrassement, travaux des champs, coupe des cannes, alimentation des moulins, coupe du bois de chauffage, bouillage du sucre, réfection des clôtures et des murs. Le deuxième groupe, composé d'adolescents, de personnes âgées, d'Africains en période d'acclimatation et de travailleurs temporairement dispensés du premier groupe pour cause de grossesse ou de maladie, effectuait des tâches moins éprouvantes : désherbage, transport des cannes et conduite des animaux actionnant les moulins. Le troisième groupe, composé de jeunes enfants, collectait l'herbe et les mauvaises herbes pour le bétail et effectuait divers menus travaux.