Gbabdouane Mohamed (en transcription latine du tamasheq, Ɣăbdəwăn Muxămmăd, en tifinagh touareg : ⵗⴱⴷⵓⵏ ⵎⵓⵆⵎⴷ, en arabe : غبدوان محمد), né en 1954 dans l’Aïr au sein de la tribu touareg des Kel Ferwan, et mort le 4 janvier 2018 au Niger, est un intellectuel touareg. Il a joué un rôle clé dans les recherches académiques sur la langue tamasheq, dans la promotion de la langue et de la culture touarègue, dans l’éducation, ainsi que dans la politique de sa région d'origine située entre la ville d’Agadez et la commune rurale d’Ingall, dans le département de Tchirozérine au Niger.

Il est connu pour son ouvrage Poèmes touaregs de l’Ayr, réalisé en collaboration avec le linguiste danois Karl-Gottfried Prasse, ainsi que pour son récit autobiographique Əlqissăt ən-təməddurt-in/Le récit de ma vie. Sa production académique est liée à une collaboration de plusieurs décennies avec Karl-Gottfried Prasse, avec lequel il publie huit ouvrages. Ces ouvrages sont le résultat d'un travail produit depuis la langue touarègue, pour lesquels une traduction vers le français rend la lecture accessible à un large public.

Biographie

Enfance et déplacements Issu d’une famille de nobles touaregs, ifaden, appartenant aux Kel Ferwan, une confédération Kel Aïr nigerienne, Ghabdouane Mohamed passe son enfance en milieu rural dans la région de l’Aïr. Basée dans le campement d’Əbdiši, sa petite enfance est rythmée par la transhumance du bétail. À sept ans, lorsque son père Muxămmăd meurt, il quitte Əbdiši avec sa mère et sa fratrie pour rejoindre le campement de Tekənzəggit où sont installés des membres de sa famille maternelle. Ils se rendent ensuite à Ən-Kusutăn, à l’ouest du puits d’Ənfar. Alors qu’il est installé à Amătăltal avec sa famille dans le campement du frère cadet de son père prénommé Šidan, Ghabdouane Mohamed apprend, bien qu'il soit alors promis aux études coraniques, qu’il figure sur la liste des garçons Kel Ferwan que les goumiers doivent saisir pour aller à l’école. Comme c'est le cas dans beaucoup de familles touarègues nobles, sa mère cherche à empêcher son entrée à l'école occidentale qu’elle juge pire que la mort. Il passe trois mois caché dans le campement de l’oncle paternel de sa mère pour tenter d'éviter les goumiers, mais alors que l’année scolaire a déjà commencé et que tout indique que les saisies d'enfants en âge scolaire sont terminées, un goumier l’attrape et l'emporte de force à Adərbisăn, selon un usage courant à cette époque.

Scolarisation et enseignement Ghabdouane Mohamed passe six ans à l’école d’Adərbisăn en compagnie d'enfants venus d'autres régions du Niger, dont des kanouri de Bilma et Fachi, des haoussas, et des touarègues Kel Ferwan et Kel Ewey. Suite à l’obtention du certificat d’études en 1966, il est accepté au Collège d’enseignement général d’Agadez où quatre ans plus tard, il obtient le brevet de fin d’études. L’année 1973 est marquée par une importante sècheresse dans la région qui affecte la famille de Ghabdouane Mohamed, il a 18 ans et commence à exercer la profession d’enseignant. Les deux années suivantes, il travaille à la Télévision Scolaire de Niamey, dont une passée à se former. Une fois sa formation terminée, il passe trois mois au campement de sa famille puis s’établit dans un village peul appelé Dra-i-re, à l’ouest de Niamey, où il devient enseignant. Accumulant un an et demi de salaire, il se marie à l’âge de 25 ans et fonde un foyer en 1979 ou 1980.

Arrestations Pendant les différents régimes militaires, Ghabdouane Mohamed est arrêté, pour des motifs politiques, à trois reprises entre 1975 et 1993. Assimilé aux touaregs ayant attenté à la vie de Seyni Koutché, il est arrêté puis incarcéré à Niamey par des soldats du gouvernement. Un an après la prise du pouvoir de 1974, il est libéré une fois démontrée son innocence. Il subit une deuxième arrestation suite à une contravention due à un accident de voiture alors qu’il n’avait pas de permis de conduire. En 1993, des tensions éclatent suite à l’arrestation du préfet d’Agadez, Ghabdouane Mohamed est arrêté, déplacé et torturé entre Niamey et Agadez, perçu comme une figure de l’organisation contre le gouvernement, dans un contexte de rébellion touarègue. Il est détenu pendant huit mois puis libéré.

Rédaction de son autobiographie À quarante ans, Ghabdouane Mohamed commence à rédiger son autobiographie Əlqissăt ən-təməddurt-in/Le récit de ma vie. Il y retrace une enfance interrompue par une éducation forcée dans les école d'État, dans un environnement marqué par le contexte post-colonial de tension entre les populations touarègues et l'État nigérien. Il fait le récit d’événements personnellement marquants, parfois douloureux, allant de sa petite enfance jusqu’à l’âge adulte. Chaque page de gauche est en langue touarègue. La page de droite propose une traduction française travaillée par Karl-Gottfried Prasse, contrôlée par l’auteur et corrigée par Solange Rovsing Olsen. En complément du récit autobiographique, il propose une collection de proverbes ainsi qu’une liste des tribus touarègues des Kel Aïr et des Kel Geres.

Fonctions officielles Ghabdouane Mohamed occupe la fonction de maire de la commune d'Ingall de 2011 jusqu'à 2015. Il est destitué de ses fonctions suite à une motion de défiance portée par huit conseillers municipaux. Il est réélu en 2017 et reste en fonction jusqu'à son décès le 4 janvier 2018. Il est remplacé par Aghaly Tchamane, élu le 12 mars 2018. Dans le cadre d’un programme de développement financé par le gouvernement danois, Ghabdouane Mohamed a occupé la fonction de secrétaire de la coopérative d’ dans la région d’Agadez, ainsi que le poste de directeur de l’École touarègue de KG Prasse à Amataltal, où il propose en 2002 un enseignement bilingue touareg-français pour les enfants et les adultes. Ghabdouane Mohamed a siégé à l’Assemblée Nationale du Niger et a été maire de la commune rurale d’Ingall.

Collaborations scientifiques et œuvres Ghabdouane Mohamed a contribué à la mise par écrit, à la production, à la transmission et à la diffusion de savoirs sur la langue et la culture touarègue. Il a travaillé à faire connaître la langue touarègue, à partir de la variété qui est sa langue première, le parler touareg de l’Aïr appelé tayərt, en collaboration avec des universitaires européens comme Karl-Gottfried Prasse ainsi qu'avec des chercheurs touarègues comme Ismaghil Ilitnine, Ghoubeïd Alojaly (Ghubǎyd Ǎlǎwjli) ou Wəro ǎgg-Hənnənu. Ses ouvrages ont été publiés par des presses universitaires danoises et allemandes.

Ghabdouane mène, auprès de poètes et d'interprètes, un travail d’enregistrement, de transcription, d’analyse et de traduction de textes qui ne circulaient jusqu’alors qu’oralement. Il publie dans ses travaux, des poèmes datant du et du , attribués aux grands poètes de la région de l’Aïr, tels que Ghabidin ǎgg-Sidi Muxămmăd ou encore Tarna ǎgg-Bahe. Ghabdouane Mohamed propose dans son une ouvrage à la fois une traduction française, très proche du texte, en mot-à-mot, dont la compréhension est difficile du fait du maintien des constructions de la langue touarègue, et une traduction plus libre. La plupart sont des poèmes d’amour, ou des poèmes sur la religion, le voyage ou le travail. Cet ouvrage est très fourni, il représente une contribution importante concernant l’art poétique touareg. Il s'inscrit en continuité avec les travaux de Charles De Foucauld ayant retranscrit un ensemble de poèmes recueillis dans l’Ahaggaret ceux de Dominique Casajus pour l'Ayr.

Une autre dimension du travail de Ghabdouane Mohamed concerne la production d'une histoire du Niger en langue touarègue destinée à l’enseignement de l’histoire nationale dans les écoles nigériennes. Le premier volume présente la traduction en langue touarègue par Ghabouane Mohamed, d’un texte français élaboré par Karl-Gottfried Prasse, à partir de publications existantes, principalement celles de l'histoiren André Salifouet de l'administrateur colonial Yves Urvoy. Différents collaborateurs intellectuels touarègues ont fourni des apports, Ismaghil Ilitnine a quant à lui proposé sa contribution directement en langue touarègue. Karl-Gottfried Prasse et Ghabdouane Mohamed en correspondance entre le Niger et le Danemark ont ensuite repris le texte, le deuxième volume est l’aboutissement de ce texte en français. Le texte touareg est rédigé dans la variété de l’Aïr, dans une transcription travaillée pour faciliter la l'intercompréhension par les locuteurs d’autres variétés. Pour écrire sur les époques préhistorique, antique et moderne, de nombreux nouveaux termes ont dû être inventé. Pour cela, Karl-Gottfried Prasse et Ghabdouane Mohamed se sont assuré qu’aucun terme n’existait dans la langue, ont consulté les dictionnaires de différentes variétés touarègues, dont le dictionnaire de Charles De Foucauld pour la variété de l’Ahaggar et se sont ensuite appuyé sur des méthodes de l’Institut National de Documentation, de Recherche et d’Animation Pédagogique de Niamey et ont effectué des emprunts aux langues haoussa et arabe.

Ouvrages vignette|Le récit de ma vie.

Voir aussi Bibliographie

Articles connexes Touareg Langue touarègue Dominique Casajus Karl-Gottfried Prasse

Références

Catégorie:Personnalité touarègue Catégorie:Écrivain nigérien du XXe siècle Catégorie:Écrivain nigérien du XXIe siècle Catégorie:Poète nigérien du XXe siècle Catégorie:Poète nigérien du XXIe siècle Catégorie:Député du Niger Catégorie:Maire au Niger Catégorie:Naissance en 1954 Catégorie:Décès en janvier 2018