La Massière est une comédie en quatre actes de Jules Lemaître, créée le au Théâtre de la Renaissance à Paris. La pièce met en scène le milieu des ateliers d'art féminins parisiens du début du , et s'inspire directement de la vie de l'Académie Julian.

Son succès déclenche un engouement médiatique inédit pour la figure de la massière, fonction clé dans les grandes académies de peinture parisiennes.

Genèse

L'idée de la pièce vient à Jules Lemaître lors d'un séjour dans sa campagne des bords de la Loire, voisine de celle de Capus. Selon le critique Emmanuel Arène dans Le Figaro, l'auteur, alors en retrait de la vie politique après son engagement à la Ligue de la Patrie française, se demande si des peintres ne pourraient pas être décrits par d'autres qu'eux-mêmes, et s'il n'y aurait rien à glaner, au point de vue psychologique, dans ces ateliers de jeunes filles où l'art supprime toutes les différences de classes et abolit les démarcations que créent la naissance, la fortune et l'éducation..

La soirée du 11 janvier 1905 marque pour la presse le « retour » de Lemaître au théâtre, après ses années d'engagement nationaliste. Le Figaro note que l'auteur des Rois, de l'Aînée, du Député Leveau a prouvé ce soir-là que « la politique, la plus grave et la plus contagieuse de nos maladies, ne tue pas toujours ceux qui en sont atteints ».

Intrigue

Personnages

Marèze est un grand artiste, la cinquantaine passée, sobre et probe, qui a toujours évité les coteries et arrive enfin à la réputation et à l'aisance. Il dirige l'atelier Justinian, un atelier de jeunes filles, et éprouve à fréquenter ce milieu un plaisir qu'il juge lui-même innocent, mais que sa femme commence à trouver suspect. Il est marié, père d'un grand fils, et sur le point d'entrer à l'Institut..

Juliette Dupuy, la massière de l'atelier, est « une charmante personne, très sage et très jolie », fille d'un officier mort au service, qui subvient seule aux besoins de sa mère et de son jeune frère avec des gains dérisoires. Elle tient la « masse » : les comptes de la semaine, la comptabilité des cotisations, le maintien de l'ordre dans l'atelier. La Presse la décrit comme « le sergent-fourrier de ce petit bataillon en jupon ». Elle a du talent, l'art de se faire aimer, et n'a jamais encouragé d'autre sentiment que la reconnaissance envers Marèze.

Mme Marèze est fille d'un aubergiste de campagne qui a pris, en entrant dans la bourgeoisie où les succès de son mari l'ont fait entrer, le sens de la correction et le goût des honneurs. Son amour pour Marèze est resté naïf. Elle est jalouse avec candeur, et quand elle comprend que cette jalousie peut causer une double catastrophe, elle rougit, a des remords et s'emploie à réparer le mal qu'elle a fait.

Jacques Marèze, le fils, a vingt ans, est un peu braque, se proclame anarchiste, mais anarchiste patriote, précise le Mercure de France. Bien doué, il promet de faire un bon peintre. Il est amoureux de Juliette.

Acte par acte

Au premier acte, l'atelier Justinian bourdonne de vie. Juliette tient la masse, fait les comptes de la semaine et maintient l'ordre dans l'atelier pendant que Marèze passe corriger les travaux de ses élèves. Les attentions du maître pour Juliette sont visibles, et l'imposante Mme Marèze s'en alarme. Elle obtient de son mari la promesse qu'il traitera désormais Juliette comme ses autres élèves et ne la recevra plus dans son atelier privé.

Le deuxième acte, jugé par la critique comme le meilleur de la pièce, développe la situation. Marèze n'a pas averti Juliette de cette décision. Un jour, au lieu de le rencontrer, elle se heurte à Mme Marèze, qui lui signifie de ne plus remettre les pieds chez son mari. La jeune fille, interloquée et blessée, se retire en larmes, mais cette scène a un témoin inattendu : le jeune Jacques Marèze, choqué par la brutalité de sa mère et aussitôt attiré vers Juliette. On apprend à l'acte suivant que Jacques et Juliette ont été vus visitant les musées et se promenant ensemble.

Au troisième acte, Marèze apprend l'intimité de son fils avec Juliette et en demeure stupéfait et indigné. C'est ce jour-là qu'il comprend à quel point lui-même aime la jeune fille, et qu'il ne pourra jamais s'en séparer. Conflit terrible entre le père et le fils, qui s'adorent..

Au quatrième acte, Mme Marèze convoque Juliette et lui fait subir un interrogatoire. Elle découvre que Juliette ignorait les sentiments du fils et qu'il n'y a jamais eu le moindre mot d'amour entre le père et elle. Mais Juliette, consciente du trouble qu'elle apporte dans ce foyer, décide de prouver sa sincérité en partant à Lyon, où on lui a offert une petite place. Mme Marèze réalise que ce départ ne résoudra rien : il torturera le vieux Marèze, et Jacques suivra certainement Juliette. Elle est désormais prête à prendre la massière pour bru. Mais Juliette refuse de consentir à ce mariage, ne voulant pas avouer qu'elle aime Jacques. Pour la décider, il faut que Marèze lui-même comprenne qu'en matière d'amour c'est la vieillesse qui doit quelques égards à la jeunesse. Ce jour-là même, il est nommé membre de l'Institut : « à chaque âge doivent suffire ses plaisirs »..

Le dénouement — le mariage de Jacques et de Juliette annoncé par Marèze lui-même à ses élèves réunis — est qualifié de « prévisible » mais de « bien mérité » par le Mercure de France, et d'« attendu » par le Monde artiste, qui note que c'était « peut-être même un peu trop prévu »..

Création

Distribution (11 janvier 1905) RôleInterprèteMarèze père, peintreLucien GuitryJuliette Dupuy, la massièreMarthe BrandèsMme Marèze, épouse du peintreAnna JudicJacques Marèze, fils du peintreM. MauryLe grand peintre GarnoteauM. BoisselotUne petite artiste délurée Jane HellerÉlèves de l'atelierMmes Samary, Ryter, Lavigne, Marka Source : Le Figaro, 12 janvier 1905.

La pièce était précédée d'une reprise de La Bonne Hélène, comédie en deux tableaux du même auteur, avec MM. Coquet, Arquillière, Noizeux, Lorcey et Jane Heller, Marthe Ryter et Nelly Cormon.

Accueil critique

La soirée est un triomphe. Emmanuel Arène, dans Le Figaro du 12 janvier 1905, qualifie la pièce de « très vrai, très doux, très tendre et très humain » et salue « une interprétation hors ligne ». Il note que Lemaître n'a pas écrit une pièce à thèse mais « une de ces simples histoires auxquelles on prend un plaisir extrême lorsqu'elles vous sont joliment contées ».

A.-Ferdinand Herold, dans le Mercure de France du 1 février 1905, note que Lemaître inaugure avec cette pièce « un genre nouveau, un genre inattendu : la berquinade rosse ». Tous les personnages, écrit-il, « sont d'une extrême bonté. S'ils ont parfois des mouvements de colère, de jalousie, de haine, c'est presque malgré eux. » Il loue plusieurs scènes d'un « incontestable effet », notamment la scène entre Marèze et sa femme au premier acte, « d'une aimable adresse ».

Le Monde artiste salue un sujet « élargi, fortifié et embelli par des scènes exquises, dont quelques-unes ont une réelle puissance, par des situations très vraies, sobrement exposées, par des mots pleins d'esprit, par un dialogue pétillant et vif ».

Richard O'Monroy, dans Le Rire du 21 janvier 1905, est plus caustique et résume la pièce par l'adage : « Charme qui peut. Obèse comme on peut. ».

Interprétation

Lucien Guitry dans le rôle de Marèze fait l'unanimité. Arène écrit : « Il n'est pas seulement naturel ; il est la nature même, la vérité, la vie. Il semble contenir les effets, et il leur donne plus d'ampleur et de force ; il émeut par l'intensité du sentiment qu'il refrène et il passe sans difficulté de la bonhomie la plus souriante à la plus ardente passion. » Le Mercure de France ajoute : « c'est M. Guitry qui a créé, au sens propre du mot, le personnage de Marèze : grâce à lui, à lui seul, Marèze existe, Marèze émeut. »

Marthe Brandès est qualifiée de « digne et grande partenaire, parfaite de jeune espièglerie, de grâce tendre et de poignante douleur ». Arène note qu'elle a « composé avec l'art le plus exquis et le plus sûr ce rôle de la Massière » et qu'elle n'a pas commis « la faute, si tentante pour une jolie femme, de s'habiller avec trop d'apprêt. La petite massière est toute simple en son costume d'étoffe modeste, mais qu'égaye une gentille note d'élégance parisienne. » vignette|"La Massière" à la Renaissance (Le Rire) Anna Judic dans le rôle de Mme Marèze « a obtenu un très grand succès par la justesse avec laquelle elle a nuancé les émotions successives de Mme Marèze, épouse et mère, jalouse sans frénésie, bonne, conciliante, mais qui ne veut rien abandonner de ses droits pas plus que de ses devoirs ». M. Boisselot est loué pour « la très plaisante silhouette du grand peintre Garnoteau ». M. Maury, dans le rôle de Jacques Marèze, « eut de la chaleur et de l'entrain juvénile ». Jane Heller, « en petite artiste délurée, fut impayable ».

Coïncidence biographique

Marthe Brandès, qui interprète Juliette Dupuy à la création, avait elle-même été massière à l'Académie Julian vers 1880, alors qu'elle hésitait entre le théâtre et la peinture. La Vie heureuse du 1 février 1905 qualifie ce fait de « piquante coïncidence »..

Impact médiatique

La pièce déclenche un intérêt médiatique inédit pour la fonction de massière. Dès le 1 janvier 1905, dix jours avant la première, La Presse envoie une journaliste à l'Académie Julian pour interroger la massière en titre, Marie Herfeld, « une grande jeune fille blonde et gracieuse » qui explique en détail le rôle et les responsabilités de sa fonction..

Le 13 janvier 1905, deux jours après la création, L'Estafette publie une colonne « Croquis Parisiens — Histoire de la Massière ».. Le 21 janvier, Le Journal amusant consacre une page à la pièce avec des dessins de Maurice Lourdey.. Le même jour, Le Rire publie les caricatures de la distribution signées de Losques.

Le 18 février 1905, L'Illustration (, ) consacre un article aux « artistes femmes » de l'Académie Julian et reproduit une photographie des cinq massières en exercice (photo Bouffar) : Régne, Nodenot, Bréjat, Laforge et Herfeld.. La Vie heureuse du 1 février 1905 reproduit la même photographie collective sous le titre « La Massière — Au théâtre et dans la vie ».

Les Annales politiques et littéraires du 15 janvier 1905 publient un dossier « Autour de la Massière » illustré par Albert Guillaume.. Deux ans après la création, la même revue revient sur le sujet dans un article « Les Petites Académies » (, 3 mars 1907), signé Henri Nicolle, qui salue la pièce comme ayant révélé au grand public ces « ruches laborieuses et charmantes ».. vignette|Guitry et Jeanne Desclos dans La Massière de Jules Lemaître - dessin de Maurice Lourdey

Reprises

La pièce connaît au moins une reprise notable vers 1909-1910, toujours au Théâtre de la Renaissance. Lucien Guitry reprend le rôle de Marèze face à Jeanne Desclos (1882-1971) dans le rôle de la massière. Maurice Lourdey en tire un dessin conservé à la Bibliothèque nationale de France (Gallica, ark:/12148/btv1b53168272n), reproduisant la scène centrale avec ce dialogue extrait de la pièce : « En art, mon enfant, il faut du sincère… je ne suis plus un jeune homme… j'ai 54 ans » / « Compris, mon cher maître, je vais vous faire comme vous devez être. »

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Lucien Guitry épousera Jeanne Desclos en 1914.

Contexte : la massière à l'Académie Julian

La pièce s'ancre dans la réalité de l'Académie Julian, fondée en 1868 par Rodolphe Julian, l'un des rares établissements parisiens où les femmes pouvaient étudier la peinture dans des conditions comparables aux hommes. La massière y tenait une fonction à la fois administrative et pédagogique : élue par ses pairs parmi les meilleures élèves de l'atelier, elle gérait les cotisations, organisait les séances de pose et servait de relais entre les professeurs et les élèves.