Le nettoyage ethnique de la vallée de Lašva désigne une campagne de persécutions, de détentions, de destructions et de meurtres visant la population civile bosniaque dans la vallée de Lašva, en Bosnie-Herzégovine, entre 1992 et 1993, durant la guerre de Bosnie-Herzégovine. Ces événements sont attribués à des unités du Conseil de défense croate (HVO) et à des structures politiques et militaires locales croates, dans le cadre du conflit opposant forces croates et bosniaques en Bosnie centrale.

Contexte Au début des années 1990, la République fédérative socialiste de Yougoslavie se désintègre progressivement à la suite de la crise économique, de l’affaiblissement du système politique fédéral et de la montée des nationalismes au sein des différentes républiques, notamment en Serbie et en Croatie.

La question nationale devient alors centrale. La Bosnie-Herzégovine, caractérisée par une population multiethnique comprenant notamment des Bosniaques, des Serbes et des Croates de Bosnie, devient l’un des principaux enjeux territoriaux du conflit. Les nationalistes serbes et croates défendent l’idée de regrouper les populations serbes et croates au sein d’États nationaux ou de territoires sous contrôle ethnique, souvent désignés dans l’historiographie comme des projets de Grande Serbie et de Grande Croatie.

Selon une présentation du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), « en raison de sa situation stratégique, la république est convoitée par la Serbie et la Croatie qui tenteront de s’emparer de larges parties de son territoire. Les dirigeants de ces deux pays se sont déjà rencontrés secrètement en 1991 et se sont entendus pour un partage de la Bosnie-Herzégovine, ne laissant aux Musulmans (bosniaques) qu’une petite enclave. ».

Une partie des Croates de Bosnie soutient une Bosnie unie et multiethnique et s’oppose à toute partition du pays. Toutefois, les dirigeants croates de Bosnie évoluent dans un cadre politique influencé par Zagreb, tandis que le président croate Franjo Tuđman soutient la création d’une entité croate en Bosnie-Herzégovine, susceptible de s’intégrer ultérieurement à une Grande Croatie.

Dans ce contexte, des campagnes de déplacements forcés de populations civiles et de prise de contrôle territorial sont menées dans diverses régions de Bosnie-Herzégovine. En Bosnie centrale, des unités du Conseil de défense croate (HVO) conduisent des actions visant la population bosniaque, notamment dans la vallée de Lašva.

Ces faits s’inscrivent dans un processus de déplacement forcé des civils bosniaques et de modification du contrôle territorial, que le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie qualifie de nettoyage ethnique dans la vallée de Lašva.

Déroulement À partir de la fin de 1992, les dirigeants politiques croates de Bosnie intensifient leurs efforts en vue de la création de la République croate d'Herceg-Bosna, autoproclamée en août 1993. Ils cherchent à établir leur autorité sur plusieurs municipalités de la vallée de Lašva, région où les populations bosniaques et croates vivent alors de manière largement entremêlée.

Au cours des mois précédant l'offensive, le HVO renforce progressivement son contrôle administratif et militaire dans les municipalités de Vitez, Busovača, Kiseljak et Novi Travnik. Des barrages routiers sont installés, les déplacements de la population bosniaque sont restreints et les institutions locales sont progressivement placées sous contrôle croate. Dans plusieurs localités, les autorités bosniaques sont sommées de reconnaître l’autorité de l’Herceg-Bosna et de placer leurs forces sous commandement du HVO

Selon les constatations du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), les préparatifs de l'offensive comprennent également l'organisation de forces militaires, l'établissement de listes de personnes à arrêter et la mise en place de centres de détention destinés à recevoir les civils arrêtés lors des opérations.

Offensive d'avril 1993 Le 16 avril 1993, le HVO lance une offensive coordonnée contre plusieurs localités bosniaques de la vallée de Lašva. Les attaques débutent simultanément dans de nombreux villages et quartiers majoritairement peuplés de Bosniaques.

L'opération la plus meurtrière a eu lieu à Ahmići, où des unités du HVO ont attaqué le village aux premières heures de la matinée. Les habitations bosniaques ont été systématiquement détruites ; 116 civils, dont 33 femmes et 11 enfants, ont été tués alors qu'ils se trouvaient dans leurs maisons ou tentaient de fuir. Le TPIY a qualifié le massacre d'Ahmići comme l'un des crimes les plus graves commis durant le conflit croato-bosniaque.

Le même jour, des attaques sont également menées dans les villages de Nadioci, Šantići, Pirići, Novaci, Donja Večeriska et dans plusieurs autres localités de la municipalité de Vitez. Des civils sont tués, des maisons incendiées et des centaines de personnes contraintes de quitter leur domicile.

Des violences similaires sont également signalées dans d’autres secteurs de Bosnie centrale, notamment lors du massacre de Stupni Do en octobre 1993, au cours duquel 37 civils bosniaques sont tués par des unités du HVO.

Dans les jours et semaines qui suivent, les opérations s'étendent à d'autres secteurs de la vallée de Lašva. Des combats éclatent à Vitez, Busovača, Kiseljak, Novi Travnik, Vareš, Žepče et Kreševo, ainsi que dans les villages environnants, accompagnés de nouveaux épisodes de violences contre les civils, notamment des meurtres, des destructions de biens et des expulsions forcées .

Autrefois allié de l'Armée de la République de Bosnie-Herzégovine, le HVO coopère, dans certaines zones, avec les forces serbes de Bosnie pour mener des attaques contre des villes sous le contrôle du gouvernement bosnien.

Selon les constatations du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, les forces du HVO opérant dans la vallée de Lašva bénéficient du soutien de l'armée croate (HV). Plusieurs milliers de soldats croates, estimés entre 3 000 et 4 000 hommes selon les périodes, sont présents en Bosnie-Herzégovine et participent à des opérations conjointes avec le HVO. Cette implication de la Croatie a conduit le TPIY à qualifier le conflit entre le HVO et l'Armée de la république de Bosnie-Herzégovine (ARBiH) de conflit armé international.

Expulsions et destruction des biens civils

Les attaques menées dans la vallée de Lašva ne visent pas uniquement des objectifs militaires. Elles s'accompagnent d'une campagne systématique d'expulsion de la population bosniaque des territoires sous contrôle du HVO.

Des milliers de civils sont forcés de quitter leur domicile. Dans de nombreuses localités, les habitations, commerces et exploitations agricoles appartenant à des Bosniaques sont pillés ou incendiés. Les édifices religieux musulmans sont particulièrement visés. Plusieurs dizaines de mosquées sont endommagées ou détruites dans la région.

Les personnes déplacées trouvent refuge dans les secteurs encore contrôlés par l'ARBiH ou dans d'autres régions de Bosnie-Herzégovine. De nombreuses familles sont séparées lors des expulsions et plusieurs centaines de personnes demeurent portées disparues pendant de longues périodes.

Centres de détention

Parallèlement aux opérations militaires, le HVO met en place ou utilise plusieurs centres de détention destinés à l’internement de civils bosniaques et de prisonniers de guerre dans la vallée de Lašva et les zones environnantes.

À Vitez, des civils sont détenus dans plusieurs installations, notamment le cinéma, le club d’échecs, le bâtiment du SDK et le centre vétérinaire. D’autres centres de détention sont établis au camp de Kaonik près de Busovača, à l’école de Dubravica ainsi qu’à Kiseljak, notamment dans la caserne militaire, le bâtiment municipal et les installations du village de Rotilj.

Selon les constatations du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), les personnes détenues sont arrêtées sans procédure judiciaire et maintenues dans des conditions de détention inhumaines. Les locaux sont fréquemment surpeuplés, les conditions d’hygiène dégradées, et l’accès à la nourriture et aux soins médicaux limité. Des violences physiques, des interrogatoires coercitifs et des traitements humiliants sont régulièrement constatés.

Dans plusieurs centres, des détenus sont également utilisés pour effectuer des travaux forcés, notamment pour creuser des tranchées ou intervenir sur les lignes de front. Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a par ailleurs établi que des prisonniers ont été utilisés comme otages ou comme boucliers humains, entraînant des morts et des blessures parmi les détenus.

Conséquences Les opérations menées dans la vallée de Lašva en 1993 provoquent plus de 1 000 morts, le déplacement de plusieurs dizaines de milliers de Bosniaques et une transformation durable de la structure démographique de nombreuses localités de Bosnie centrale.

Les crimes commis dans la région font ultérieurement l'objet de plusieurs procédures devant le TPIY, notamment dans les affaires Tihomir Blaškić , Dario Kordić et Mario Čerkez, Miroslav Bralo, Ivica Rajić, Zlatko Aleksovski, Kupreskic et all, et Paško Ljubičić.

Les jugements rendus par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie concluent à l'existence d'une campagne planifiée de persécution contre la population bosniaque de la vallée de Lašva, comprenant des meurtres, des expulsions forcées, des détentions arbitraires ainsi que la destruction systématique de biens civils et de lieux de culte.

Dans l’affaire Prlić et autres, le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie a conclu à l’existence d’une entreprise criminelle commune visant à établir une entité croate en Bosnie-Herzégovine (Herceg-Bosna), impliquant des responsables politiques et militaires croates de Bosnie, en lien avec la direction politique de la Croatie, notamment le président Franjo Tuđman.

Voir aussi Guerre de Bosnie-Herzégovine Nettoyage ethnique dans la guerre de Bosnie-Herzégovine

Références

Catégorie:Nettoyage ethnique pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine Catégorie:Crime contre l'humanité en Bosnie-Herzégovine Catégorie:Massacre de la guerre de Bosnie-Herzégovine