L'exploitation épistémique est une notion d'épistémologie sociale et de philosophie féministe. Elle désigne une situation dans laquelle des personnes marginalisées sont régulièrement sollicitées pour expliquer aux personnes socialement favorisées les formes d'oppression qu'elles subissent.
Le problème ne tient pas au fait de poser une question, mais au fait que le travail d'explication revient souvent aux personnes déjà concernées par l'injustice. Elles peuvent alors devoir raconter leur expérience, fournir des preuves, répondre au doute ou rendre leur vécu compréhensible pour d'autres.
La notion est formulée par la philosophe Nora Berenstain en 2016. Elle s'inscrit dans les recherches sur l'injustice épistémique, l'oppression épistémique, la production sociale du savoir et les rapports de pouvoir dans la reconnaissance des expériences vécues.
Définition
Nora Berenstain définit l'exploitation épistémique comme une situation dans laquelle des personnes privilégiées contraignent des personnes marginalisées à les instruire sur l'oppression qu'elles vivent.
Cette demande peut paraître ordinaire ou bienveillante. Elle devient problématique lorsqu'elle se répète, lorsqu'elle est difficile à refuser ou lorsqu'elle oblige la personne concernée à accomplir un travail d'explication peu reconnu. Ce travail peut être intellectuel, parce qu'il faut analyser une situation, mais aussi émotionnel, parce qu'il peut obliger à revenir sur une expérience pénible.
L'exploitation épistémique se distingue donc d'un simple échange d'informations. Elle décrit une charge sociale : expliquer, justifier, corriger ou prouver une injustice à des personnes qui ne la subissent pas directement.
Origine et contexte
L'article de Berenstain paraît en 2016, dans un contexte où les recherches sur les injustices liées au savoir se développent à partir des travaux de Miranda Fricker sur l'injustice épistémique. Fricker distingue notamment l'injustice testimoniale, qui concerne le manque de crédibilité accordé à une parole, et l'injustice herméneutique, qui concerne le manque de ressources collectives pour comprendre une expérience sociale.
En langue française, Roberto Frega présente l'injustice épistémique comme une diminution du statut de sujet connaissant, lorsqu'une personne voit sa crédibilité niée en raison d'attributs sociaux tels que le genre ou l'identité ethnique. L'exploitation épistémique prolonge ce champ d'analyse en insistant moins sur la crédibilité accordée à une parole que sur le travail demandé à certaines personnes pour rendre leur expérience intelligible aux autres.
Berenstain rattache également son analyse aux travaux de Kristie Dotson sur l'oppression épistémique. Dotson étudie les formes d'exclusion persistantes qui empêchent certaines personnes de contribuer pleinement aux pratiques de savoir. Dans cette perspective, les personnes marginalisées peuvent être utilisées comme sources d'information tout en restant peu reconnues comme sujets capables de définir elles-mêmes les problèmes qui les concernent.
Fonctionnement
Travail non reconnu
L'exploitation épistémique repose sur un déplacement de charge. Une personne qui ne subit pas directement une oppression peut attendre d'une personne concernée qu'elle lui fournisse les explications, les références, les exemples ou les preuves nécessaires à sa compréhension. L'effort d'apprentissage est alors transféré vers celle qui supporte déjà les effets de la domination.
Ce travail peut rester invisible parce qu'il prend souvent la forme d'une conversation ordinaire. Il peut pourtant mobiliser du temps, des connaissances, de la patience et une capacité à adapter son discours à un interlocuteur parfois sceptique ou peu informé.
Double contrainte
Les personnes sollicitées peuvent se trouver dans une double contrainte. Si elles acceptent d'expliquer, elles accomplissent un travail peu reconnu et parfois éprouvant. Si elles refusent, elles peuvent être jugées fermées au dialogue, hostiles ou incapables d'argumenter.
Cette contrainte ne suppose pas toujours une obligation explicite. Elle peut venir d'une attente sociale, d'une pression morale ou d'une situation où le refus a un coût relationnel, professionnel ou symbolique.
Demande de preuves
L'exploitation épistémique peut aussi être renforcée par le doute. La personne marginalisée ne doit pas seulement expliquer une expérience ; elle doit parfois convaincre que cette expérience est réelle, qu'elle n'est pas exagérée et qu'elle mérite d'être prise au sérieux.
Ce point rapproche l'exploitation épistémique de l'injustice testimoniale. Dans l'injustice testimoniale, la parole d'une personne reçoit moins de crédit en raison de préjugés liés à son identité sociale. Dans l'exploitation épistémique, ce manque de crédit peut produire un travail supplémentaire : expliquer davantage, documenter davantage ou justifier davantage.
Domaines d'application
Enseignement
Dans le domaine de l'enseignement, Gerry Dunne et Alkis Kotsonis utilisent le concept pour analyser des situations où des étudiants ou des enseignants issus de groupes minorisés sont conduits à expliquer leur condition à d'autres personnes dans un cadre pédagogique.
Ces situations ne sont pas nécessairement malveillantes. Elles deviennent problématiques lorsque la même charge revient régulièrement aux mêmes personnes, lorsque l'institution s'en remet à elles pour combler l'ignorance collective, ou lorsque leur participation est attendue sans préparation ni reconnaissance.
Recherche en sciences sociales
Kristina H. Rolin mobilise la notion pour étudier les relations entre chercheurs et participants dans les sciences sociales. Dans ce contexte, des communautés marginalisées peuvent être souvent interrogées, étudiées ou mobilisées comme sources de savoir, sans disposer d'un contrôle suffisant sur la recherche menée ni d'une reconnaissance proportionnée à leur contribution.
Rolin rattache cette question à la fatigue de recherche, notamment dans les travaux portant sur les Samis, peuple autochtone d'Europe du Nord. Elle présente la recherche menée avec les communautés concernées comme l'une des réponses possibles, lorsque cette recherche donne aux participants un rôle réel dans la définition des questions, des méthodes et des usages des résultats.
Organisations et diversité
Le concept est parfois rapproché des analyses portant sur les politiques de diversité dans les organisations. Daniel Steel et Karoline Paier étudient la manière dont certaines attentes positives envers la diversité peuvent créer une charge supplémentaire pour les personnes minorisées, attendues comme sources de représentation, d'explication ou de valeur ajoutée liée à leur identité sociale.
Ce rapprochement ne signifie pas que toute politique de diversité produise une exploitation épistémique. Il indique plutôt qu'une organisation peut valoriser la diversité tout en faisant peser sur les personnes concernées une part excessive du travail d'explication, de médiation ou de pédagogie.
Notions proches
Injustice épistémique
L'exploitation épistémique est proche de l'injustice épistémique, mais elle n'en reprend pas exactement le même objet. L'injustice épistémique porte sur le tort subi par une personne en tant que sujet connaissant, par exemple lorsqu'elle n'est pas crue ou lorsqu'elle ne dispose pas des ressources collectives permettant de rendre son expérience compréhensible.
L'exploitation épistémique met davantage l'accent sur le travail exigé : expliquer, traduire, convaincre, fournir des preuves ou rendre disponible une expérience sociale à des personnes qui ne la vivent pas directement.
Oppression épistémique
L'oppression épistémique, telle que l'analyse Kristie Dotson, désigne des formes durables d'exclusion qui limitent la participation de certaines personnes aux pratiques de savoir. L'exploitation épistémique peut être située dans ce cadre plus large : les personnes marginalisées sont sollicitées comme ressources, mais pas toujours reconnues comme autorités sur les réalités qu'elles décrivent.
Ignorance volontaire
Gaile Pohlhaus Jr. analyse l'ignorance herméneutique volontaire, qui apparaît lorsque des personnes situées du côté dominant refusent ou négligent les ressources de compréhension produites par des groupes marginalisés. L'exploitation épistémique peut être liée à cette ignorance lorsque les explications demandées aux personnes marginalisées sont ensuite ignorées, contestées ou utilisées sans véritable reconnaissance.
Travail émotionnel
L'exploitation épistémique est également rapprochée du travail émotionnel, notion développée par Arlie Russell Hochschild pour désigner la gestion socialement attendue des émotions dans certaines situations professionnelles ou relationnelles. Dans l'exploitation épistémique, la personne sollicitée peut devoir contenir sa fatigue, sa colère ou sa douleur afin de rendre son explication recevable pour son interlocuteur.
Limites et critiques
Le concept ne signifie pas qu'il serait toujours illégitime de poser une question à une personne concernée par une discrimination. Une discussion peut être utile lorsqu'elle est consentie, située, réciproque et attentive au coût du travail demandé.
La difficulté consiste donc à distinguer l'échange ordinaire, l'apprentissage légitime et la charge imposée. Une demande tend vers l'exploitation lorsqu'elle se répète, lorsqu'elle peut difficilement être refusée, lorsqu'elle ignore les ressources déjà disponibles ou lorsqu'elle fait porter l'essentiel de l'apprentissage sur les personnes qui subissent déjà l'injustice décrite.
Plus largement, certaines critiques visent la multiplication des notions formées autour du terme « épistémique ». Yves Gingras considère par exemple que ces concepts peuvent devenir imprécis lorsqu'ils associent trop rapidement les questions de justice sociale et les critères propres à la validation des connaissances. Cette critique ne porte pas spécifiquement sur l'article de Berenstain, mais elle concerne le champ plus large des recherches sur l'injustice épistémique.
Notes et références
Voir aussi
Bibliographie
Articles connexes Injustice épistémique Violence épistémique Épistémologie sociale Épistémologie féministe Philosophie féministe Connaissance située Féminisme du point de vue Oppression Privilège social Travail émotionnel Micro-agression Sociologie de la connaissance
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