vignette|271x271px|Dessin tiré d'un manuel de 1776 représentant un appareil à lavement à la fumée de tabac, composé d'un embout, d'un fumigateur et d'un soufflet. La fumigation rectale (ou lavement à la fumée de tabac) est l'emploi de fumée de tabac par insufflation dans le rectum par lavement, comme traitement médical. Il a été employé par les médecins européens pour lutter contre diverses affections.

Le tabac fut rapidement reconnu comme un médicament après son importation du Nouveau Monde, et la fumée de tabac était utilisée par les médecins occidentaux contre le rhume et la somnolence. Cependant, son administration par lavement était une technique apprise des peuples autochtones d'Amérique du Nord. Cette procédure était employée pour traiter les douleurs intestinales et pour tenter de réanimer les victimes de noyade. Les lavements de tabac liquide étaient souvent administrés pour soulager les symptômes d'une hernie.

Au début du , cette pratique est devenue obsolète en raison de sa faible efficacité et du risque d'.

Le tabac en médecine vignette|Un appareil plus simple et plus portable. A : Vessie de porc F et G : Tuyau à fumée D : Embout auquel le tuyau est fixé E: Robinet K : Cône pour insertion rectale Avant les échanges colombiens, le tabac était inconnu dans l'Ancien Monde. Les autochtones d'Amérique du Nord, auprès desquels les premiers explorateurs occidentaux découvrirent le tabac, utilisaient la feuille à diverses fins, notamment religieuses. Les Européens s'aperçurent rapidement que les autochtones l'utilisaient également à des fins médicinales. Le diplomate français Jean Nicot employait un cataplasme de tabac comme analgésique, et Nicolás Monardes préconisait le tabac comme traitement pour de nombreuses maladies, telles que le cancer, les maux de tête, les problèmes respiratoires, les crampes d'estomac, la goutte, les vers intestinaux et les maladies fémininesKell, Katharine T. (1965), "Tobacco in Folk Cures in Western Society", The Journal of American Folklore, 78 (308): 99–114, doi:10.2307/538277, JSTOR 538277, . La médecine d'alors accordait une grande importance à la théorie des humeurs, et le tabac devint, pendant un temps, une panacée. Son usage était mentionné dans la pharmacopée comme remède contre le froid et la somnolence causés par certaines affections médicalesLawrence, Ghislaine (20 April 2002), "Tools of the Trade, Tobacco smoke enemas", The Lancet, 359 (9315): 1442, doi:10.1016/S0140-6736(02)08339-3, S2CID 54371569, retrieved 2008-11-27, p. 1442, son efficacité étant expliquée par sa capacité à absorber l'humidité, à réchauffer certaines parties du corps et, par conséquent, à maintenir l'équilibre jugé essentiel à la santéKell, Katharine T. (1965), "Tobacco in Folk Cures in Western Society", The Journal of American Folklore, 78 (308): 99–114, doi:10.2307/538277, JSTOR 538277, p. 103. Dans le but de lutter contre les maladies, on utilisait également du tabac pour fumiger les bâtimentsMeiklejohn, Andrew (1959), "Outbreak of Fever in Cotton Mills at Radcliffe, 1784", British Journal of Industrial Medicine, 16 (1): 68–69, doi:10.1136/oem.16.1.68, PMC 1037863, p. 68.

Un clystère à tabac est décrit et représenté dans un texte de Thomas Bartholin intitulé dans (1661).

Un des premiers exemples d'utilisation européenne de cette procédure a été décrit en 1686 par Thomas Sydenham, qui, pour soigner la passion iliaque, prescrivait d'abord une saignée, suivie d'un lavement à la fumée de tabacSydenham, Thomas (1809), "Schedula Monitoria, or an Essay on the Rise of a New Fever", in Benjamin Rush (ed.), The works of Thomas Sydenham, M.D., on acute and chronic diseases: with their histories and modes of cure, Philadelphia: B. & T. Kite, p. 383 :

S'inspirant des Catawba, les agriculteurs danois du auraient utilisé ces lavements pour les chevaux constipésKell, Katharine T. (1965), "Tobacco in Folk Cures in Western Society", The Journal of American Folklore, 78 (308): 99–114, doi:10.2307/538277, JSTOR 538277, .

En plus de l'utilisation par les autochtones des lavements à la fumée de tabac pour stimuler la respiration, les médecins européens les utilisaient également pour traiter diverses affections, par exemple les maux de tête, l'insuffisance respiratoire, les rhumes, les hernies, les crampes abdominales, la fièvre typhoïde et les épidémies de choléra.

Réanimation médicale Pour les médecins de l'époque, le traitement approprié à la « mort apparente » consistait à la réchauffer et à la stimuler. , une femme condamnée à mort et pendue en 1650 pour le meurtre présumé de son enfant mort-né, fut retrouvée vivante par les anatomistes. Ils la ranimèrent en lui faisant avaler du chaud, en lui frictionnant les membres et les extrémités, en pratiquant une saignée et en appliquant des cataplasmes chauffants ainsi qu'un . Après avoir été installée dans un lit chaud aux côtés d'une autre femme pour maintenir sa température corporelle, elle se rétablit complètement et obtint sa grâceHughes, Trevor J. (1982), "Miraculous Deliverance Of Anne Green: An Oxford Case Of Resuscitation In The Seventeenth Century", British Medical Journal, vol. 285, no. 6357, pp. 1792–1793, doi:10.1136/bmj.285.6357.1792, JSTOR 29509089, PMC 1500297, PMID 6816370, .

La respiration artificielle et l'insufflation de fumée dans les poumons ou le rectum étaient considérées comme équivalentes, mais le lavement fumigène était perçu comme la méthode la plus efficace, en raison de ses propriétés supposées réchauffantes et stimulantes. Les Néerlandais expérimentèrent des méthodes de dilatation pulmonaire pour traiter les personnes tombées dans les canaux et apparemment noyées. On administrait également aux patients des infusions rectales de fumée de tabac, comme stimulant respiratoirePrice, J. L. (1962), "The Evolution of Breathing Machines", Medical History, 6 (1): 67–72, doi:10.1017/s0025727300026867, PMC 1034674, PMID 14488739, .

Richard Mead fut parmi les premiers savants occidentaux à recommander les lavements fumigènes pour réanimer les victimes de noyade, lorsqu'en 1745 il préconisa les lavements de tabac pour traiter les noyades iatrogènes causées par la thérapie par immersion. Son nom est cité dans l'un des premiers cas documentés de réanimation par inhalation de fumée de tabac par voie rectale, datant de 1746, lorsqu'une femme apparemment noyée fut soignée. Sur les conseils d'un marin de passage, le mari de la femme inséra le tuyau de la pipe du marin dans son rectum, recouvrit le foyer d'un morceau de papier perforé et souffla fort. La femme reprit apparemment vie. Dans les années 1780 au Royaume-Uni, la installa des kits de réanimation, comprenant des lavements fumigènes, à divers endroits le long de la Tamise.

En 1740, le naturaliste français René-Antoine Ferchault de Réaumur collecte dans son Avis pour donner du secours à ceux que l'on croit noyés les pratiques traditionnelles de secours. Pour lui, il ne faut pas pendre le noyé par les pieds comme on le faisait alors, mais le déshabiller, le réchauffer, le faire vomir et éternuer, lui faire avaler des liqueurs ou de l'urine, insuffler de l'air chaud dans la bouche, de la fumée de tabac dans les intestins, faire une saignée à la jugulaire et une bronchotomie (trachéotomie).

En 1748, le chirurgien Antoine Louis réunit le résultat de ses recherches qui seront publiées en 1752 dans Lettres sur la certitude des signes de la mort : où l'on rassure les citoyens de la crainte d'être enterrés vivans : avec des observations [et] des expériences sur les noyés. Il démontre que la mort par noyade résulte de la pénétration de l'eau dans les bronches. Il y valide certaines préconisations de Réaumur. Critiquant l'ingestion d'alcool ou d'urine et la bronchotomie, il insiste plus particulièrement sur l'insufflation d'air chaud dans la bouche, devant être pratiquée en maintenant fermé le nez du noyé. Dans le cadre de la nouvelle théorie, l'insufflation de tabac dans les intestins demeure inexpliquée mais il la justifie par son efficacité empirique. Pour réanimer les noyés, il adapte un soufflet intestinal de conception anglaise, utilisé normalement pour « libérer le ventre » et plus rarement « pour récréation ». Le soufflet introduisant de la fumée de tabac par le rectum devient ainsi le premier appareil de réanimation.

Cette méthode connut un grand succès en France : dans les années 1770, la Gazette du commerce évoqua plusieurs fois la remarquable invention récemment instaurée par une société de particuliers à Amsterdam (Pays-Bas). Cette société diffusait depuis 1767 les méthodes encore méconnues devant faire . Elle a même établi un système favorisant ces réanimations : des récompenses étaient offertes aux sauveteurs, qui disposaient d’instruments permettant de sauver les noyés. Semblant particulièrement pertinente en ce siècle des Lumières, Cette entreprise philanthropique provoqua l’attention comme l’admiration. En attendant que la France emboite le pas, il fallait contribuer via la presse à la diffusion de connaissances aussi capitales, dont dépendait la vie des concitoyens.

Ainsi, la Gazette du commerce s'investissait dans cette tâche, communiquant sur les efforts de la Société d’agriculture, du commerce et des arts de Nantes, qui partageait ces préoccupations. Pour le bien général, les recommandations d'Amsterdam étaient même reproduites dans le numéro du :

Au tournant du , les lavements fumigènes étaient devenus une pratique courante en médecine occidentale, considérés par les comme aussi importants que la respiration artificielleHurt, Raymond; Barry, J. E.; Adams, A. P.; Fleming, P. R. (1996), The History of Cardiothoracic Surgery from Early Times, Informa Health Care, ISBN 978-1850706816, Lowndes, Frederick Walter (1883), "Fifty-First Annual Meeting Of The British Medical Association", The British Medical Journal, 1 (1171): 1141–1152, doi:10.1136/bmj.1.1171.1141, JSTOR 25263327, S2CID 220003471, p. 1142.

En 1805, l'usage de la fumée de tabac par voie rectale était si répandu pour traiter les constrictions tenaces du tube digestif que les médecins commencèrent à expérimenter d'autres modes d'administrationCurrie, James (1805), Medical Reports, on the Effects of Water, Cold and Warm: As a Remedy in Fever and Other Diseases, Whether Applied to the Surface of the Body, Or Used Internally, vol. 1, London: T. Cadell and W. Davies, . Lors d'une expérience, une décoction d'une demi-drachme de tabac dans d'eau fut administrée en lavement à un patient souffrant de convulsions généralisées sans espoir de guérison. La décoction agissait comme un puissant agent pénétrant et du patient, ce qui mit fin aux convulsions, malgré les nausées, vomissements et sueurs abondantes qu'elle provoqua. De tels lavements étaient souvent utilisés pour traiter les hernies. En 1843, un homme d'âge moyen serait décédé à la suite d'une application pratiquée pour traiter une hernie étrangléeJapiot, M. (1844), "Death Occasioned by the Administration of a Tobacco Enema", Provincial Medical Journal and Retrospect of the Medical Sciences, 7 (174): 324, JSTOR 25492616, . Dans un cas similaire survenu en 1847, une femme a reçu un lavement au tabac liquide, complété par un lavement au bouillon de poulet, ainsi que des pilules d'opium et de calomel (prises par voie orale). La femme a guéri par la suiteLong, Dr Richard (1847), "Opium in Strangulated Hernia", Provincial Medical & Surgical Journal, vol. 11, no. 12, BMJ, p. 320, JSTOR 25499878, .