Henry Grattan ( – ) est un membre de la chambre des communes irlandaise.

Il est le chef du mouvement qui force la Grande-Bretagne à accorder l'indépendance législative à l'Irlande en 1782. Il s'oppose aussi à l'Acte d'Union de 1800, qui réalise la fusion des royaumes d'Irlande et de Grande-Bretagne.

Jeunesse Issu de l'élite protestante dominante des vieux Anglais, Grattan fut un étudiant distingué du Trinity College de Dublin, où il commença l'étude de la littérature classique, goût qu'il conserva toute sa vie. Il était spécialement intéressé par les grands orateurs de l'Antiquité. Comme son ami, Henry Flood, il travailla son éloquence naturelle et ses talents d'orateur en étudiant des modèles tels que Bolingbroke et Junius. Après une visite à la Chambre des lords, il voua une admiration sans bornes à Lord Chatham. Malgré sa nomination au barreau d'Irlande en 1772, il n'exerça pas sérieusement le métier d'avocat, et il s'orienta vers la politique, influencé par Henry Flood. Parrainé par Lord Charlemont, il entra au Parlement d'Irlande en 1775, juste au moment où Flood se discréditait en acceptant un siège au Conseil privé d'Irlande et la charge de vice-trésorier. Grattan, qui le résuma par « un homme avec une métaphore dans la bouche, et un pot-de-vin dans la poche »Encyclopædia Britannica 2008, le supplanta rapidement à la tête du parti national, notamment grâce à des capacités oratoires jamais égalées par ses contemporains. S'il manquait de l'élégance qu'il admirait tant chez Chatham, de la maîtrise constante de Pitt et de la puissance de raisonnement de Fox et même de Flood, ses discours mêlaient l'épigramme, l'aphorisme et de profondes remarques de philosophie politique. Mais surtout il possédait le don de communiquer son enthousiasme à son auditoire, et de le convaincre de sa sincérité.

Au Parlement d'Irlande À cette époque, les catholiques et les presbytériens, qui constituaient la grande majorité de la population irlandaise, étaient totalement exclus de la vie publique par les Lois pénales, en vigueur en Irlande depuis 1691. L'anglicane Église d'Irlande, minoritaire, prenait toutes les décisions politiques du pays. right|thumb|250px|La Chambre des communes irlandaise de Francis Wheatley (1780) montre Grattan, à droite en veste rouge, s'adressant à la Chambre. Les hommes politiques du parti national se battaient alors au Parlement d'Irlande, non pas pour émanciper la majorité catholique, mais pour libérer le Parlement irlandais de son asservissement constitutionnel au Conseil privé du Royaume-Uni. En vertu de la loi de Poyning, une loi fameuse datant d'Henri VIII, toute proposition de loi irlandaise devait être soumise préalablement au Conseil privé pour approbation sous le grand sceau d'Angleterre, avant de passer devant le Parlement irlandais. Un projet de loi ainsi approuvé pouvait être accepté ou rejeté, mais ne pouvait pas être amendé. Des lois anglaises plus récentes avaient encore accentué la totale dépendance du Parlement d'Irlande. Ainsi le statut de 1720 enlevait à la Chambre des lords irlandaise la juridiction en matière d'appel. En outre, la Chambre des communes anglaise revendiquait, tout en l'exerçant, le pouvoir de légiférer directement pour l'Irlande, sans même de consultation symbolique du Parlement de Dublin. C'était cette constitution, que William Molyneux et Jonathan Swift avaient dénoncée, que Flood avait attaquée et que Grattan allait détruire.

L'attitude menaçante des Volontaires irlandais, en congrès à Dungannon, influença grandement la décision du gouvernement en 1782 de ne pas résister davantage à l'agitation. Le , au milieu d'un enthousiasme populaire sans précédent, Henry Grattan dut franchir les rangs des Volontaires, alignés à l'extérieur du Parlement, pour proposer une déclaration d'indépendance du Parlement irlandais. « J'ai trouvé une Irlande à genoux », s'écria-t-il, « je l'ai surveillée avec une sollicitude paternelle, j'ai suivi ses progrès des blessures aux armes, et des armes à la liberté. L'esprit de Swift, l'esprit de Molyneux, votre génie ont prévalu ! L'Irlande est maintenant une nation ! » Après un mois de négociations, les demandes irlandaises furent acceptées. Le statut de 1720 fut formellement abrogé dans les clauses qui soumettaient le Parlement irlandais aux lois et statuts de la Grande-Bretagne. La gratitude de ses concitoyens s'exprima par une subvention parlementaire de livres, qui dut être réduite de moitié pour qu'il l'acceptât.

Le Parlement de Grattan Un des premiers actes du Parlement de Grattan fut de prouver sa loyauté à l'Angleterre, en votant l'envoi d'un contingent de marins pour la Royal Navy. Grattan était loyal à la Couronne et respectueux des liens avec les Anglais. Il désirait néanmoins une réforme parlementaire modérée, et, à la différence de Flood, il était en faveur de l'émancipation des catholiques. Il était évident que, sans réforme, la chambre des communes irlandaise ne pourrait faire grand usage de son indépendance nouvellement acquise. Bien que libérée de tout contrôle constitutionnel, elle était toujours sujette à la corruption, entretenue par le gouvernement anglais par l'intermédiaire de propriétaires irlandais de boroughs, surnommés les « undertakers », ou, plus directement encore, par de hauts fonctionnaires. Le Parlement de Grattan n'avait aucun contrôle de l'exécutif irlandais. Le Lord lieutenant d'Irlande et son secrétaire général étaient toujours nommés par les ministres anglais, et leur maintien en fonction dépendait des vicissitudes de la vie politique anglaise et non pas irlandaise. La prérogative royale était exercée en Irlande sur simple avis des ministres anglais. Las d'entendre son rival traité de libérateur et de sauveur, Flood se mit à demander de quoi l'Irlande était libérée : « Du ministère ? En aucune façon ! De la domination anglaise ? Bien moins encore ! De quoi donc ? Du statut ? Eh, qu'importe le statut : ce n'est pas lui qui fonde, il ne fait que formuler les prétentions de longue main réalisées par l'Angleterre et subies par l'Irlande. L'abrogation de la formule n'entraîne pas le retrait des prétentions. »Louis-Gabriel Michaud, Biographie universelle ancienne et moderne, article Henri Grattan L'avenir allait lui donner raison.

La chambre des communes ne représentait pas le peuple irlandais. La majorité de la population était exclue de l'électorat soit pour son catholicisme, soit pour son presbytérianisme. Les deux tiers des membres de la Chambre des communes étaient élus par de petits boroughs aux ordres d'individus, dont le soutien était acheté par des titres et des pensions. C'était pour acquérir de la stabilité et une véritable indépendance que Grattan exigeait une réforme. Il s'était déjà querellé avec Flood au sujet de la controverse de la simple abrogation, et il s'opposait aussi à celui-ci sur la question du maintien du congrès des Volontaires et sur la politique de protection douanière. Il était favorable, en revanche, aux fameuses propositions faites par Pitt en 1785, visant à établir le libre-échange entre la Grande-Bretagne et l'Irlande. Celles-ci durent pourtant être abandonnées à cause de l'hostilité des classes commerçantes anglaises. Grattan soutint le gouvernement pendant quelque temps encore après 1782, et il défendit et approuva une législation sévère et coercitive, rendue nécessaire par les violences commises par les « Whiteboys » en 1785. Mais comme les années passaient, sans que l'approbation personnelle de Pitt envers une réforme parlementaire se traduisît par des lois, Grattan se rapprocha de l'opposition, fit campagne pour l'échange des dîmesÉtablissement d'appointements fixes pour le clergé en remplacement des dîmes qui seraient supprimées. Projet rejeté par le clergé anglican qui le trouvait subversif et de mauvais exemple. en Irlande, et soutint les Whigs sur la question de la régence en 1788. En 1792, il réussit à faire adopter une loi accordant le droit de vote aux catholiques. En 1794, conjointement avec William Ponsonby, il présenta un projet de réforme, qui était encore moins démocratique que celui de Flood en 1783. Il était aussi préoccupé que Flood l'avait été de remettre le pouvoir législatif entre les mains des possédants. En effet, tout au long de sa vie, il eut la ferme conviction que, même si l'Irlande serait mieux gouvernée par des Irlandais, la démocratie en Irlande tournerait inévitablement au pillage et à l'anarchie. En même temps, il désirait permettre à la petite noblesse terrienne catholique de siéger à la Chambre des communes, une proposition qui était le corollaire logique du « Relief Act » de 1792. Le rejet des propositions modérées de Grattan favorisa la promotion d'opinions plus extrêmes, qui, sous l'influence de la Révolution française, commençaient à se faire entendre en Irlande.

La question catholique était rapidement devenue de première importance. Quand, en 1794, une puissante section des Whigs rejoignit le gouvernement de Pitt, et qu'on apprit que la charge de Lord lieutenant irait à Lord Fitzwilliam, qui partageait les vues de Grattan, l'espoir grandit de voir cette question résolue en faveur des catholiques irlandais. Cela semblait être l'intention de Pitt, bien qu'il y eût beaucoup de controverses sur la question de savoir jusqu'à quel point Lord Fitzwilliam était autorisé à engager le gouvernement. Après que Grattan eut reçu les confidences de Lord Fitzwilliam, il fut convenu qu'il présenterait un projet de loi pour l'émancipation des catholiques, qui recevrait alors le soutien du gouvernement. Mais finalement il apparut que le vice-roi avait soit mal compris, soit outrepassé ses instructions, et, le , Fitzwilliam fut rappelé. Cet événement produisit en Irlande une explosion d'indignation, suivie d'un mécontentement grandissant. Pourtant Grattan fit preuve d'une remarquable modération et d'une évidente loyauté, qui lui valurent de chauds remerciements de la part d'un membre du cabinet anglais. Néanmoins, ce cabinet, indubitablement influencé par les volontés du roi, se montra alors fermement décidé à résister aux demandes des catholiques, ce qui eut pour résultat de pousser rapidement le pays vers la révolte. Dans une série de discours magistraux, Grattan prévint le gouvernement de la situation illégale dans laquelle l'Irlande se trouvait réduite. À la Chambre des communes, il ne lui restait pas plus de quarante partisans, et ses paroles furent ignorées. Il quitta le Parlement et l'arène politique en , et avant de se retirer à la campagne, il se départit de sa modération coutumière en attaquant le gouvernement dans un écrit incendiaire, intitulé : « Lettre aux citoyens de Dublin ».

Rébellion et Union À cette époque, en Irlande, l'antipathie envers l'élite anglicane était telle que des hommes de foi différente étaient prêts à s'unir dans un but politique. Ainsi les presbytériens du nord, qui étaient surtout de sensibilité républicaine, s'associèrent à une section de catholiques, pour former la Société des Irlandais Unis, afin de promouvoir les idées révolutionnaires importées de France. Un groupe s'apprêtait même à accueillir une prochaine invasion française. Ceci stimula le mécontentement grandissant, qui culmina lors de la Rébellion irlandaise de 1798. La révolte catholique-presbytérienne en Ulster fut éclipsée par un soulèvement catholique plus traditionnel dans le Wexford, qui se distingua par des massacres aveugles de protestants. Presque immédiatement, le projet d'une union législative entre les Parlements britannique et irlandais, qui avait été discuté épisodiquement depuis le début du , fut repris sérieusement par le gouvernement de Pitt. Grattan dénonça ce projet avec une implacable hostilité. Les massacres sectaires du Wexford et l'émancipation promise dans l'Acte d'Union eurent pour conséquence la formation d'une alliance entre les presbytériens d'Ulster et les anglicans, qui allait être connue comme l'Unionisme d'Ulster.