vignette|Caricature d'un orang-outan portant la tête de Charles Darwin (1871) Les théories de l'évolution biologique, qui considèrent que certaines espèces ont pu générer de nouvelles espèces, dont l'homme, sont souvent critiquées car elles s'opposent non seulement au concept de création divine de chaque espèce mais aussi à une vision spirituelle de l'être humain, en le présentant comme le simple résultat du hasard, obéissant uniquement à des processus physiques. Cette critique émane en particulier des croyants qui refusent l'idée d'évolution par fidélité à leurs textes sacrés : la Torah, la Bible et le Coran affirment l'origine divine de l'univers, des plantes (« selon leur espèce »), des animaux (« selon leur espèce ») et de l'homme ; cette critique émane également des défenseurs du dessein intelligent. Une réprobation fréquente concerne l'idée que l'intelligence humaine émanerait d'une intelligence animale.
Ceux qui ne veulent considérer que la création dite « ex nihilo », sans considérer aucune évolution des espèces, soutiennent le dogme du créationnisme. D'autres acceptent l'idée d'évolution mais refusent l'idée, inspirée de Darwin, que les mécanismes principaux en soient les mutations et la sélection naturelle, théorie désignée sous le nom de « darwinisme ». Certains avancent que l'évolution serait « dirigée » (orthogenèse), alors que pour d'autres elle serait « orientée » vers une complexification croissante (néo-lamarckisme).
Divers philosophes des sciences, historiens des sciences et scientifiques qui soutiennent l'idée d'évolution, se distancient néanmoins de certaines thèses évolutionnistes qui, selon eux, manquent de rigueur scientifique ; une de leurs objections concerne certaines conclusions tirées de l'analyse de fossiles considérés comme transitionnels. Des non-évolutionnistes prétendent que les preuves avancées par les évolutionnistes pour justifier l'apparition de nouvelles espèces (spéciation, macroévolution) se fondent sur des exemples d'évolution au sein d'une même espèce (microévolution), possibilité qui n'est généralement pas contestée. D'autres critiquent les conséquences idéologiques d'un détournement de la théorie darwinienne de l'évolution en projetant celle-ci sur le fonctionnement de l'économie, servant à présenter le capitalisme comme naturel.
Origines philosophiques du débat Selon le logicien et philosophe des sciences Jean Largeault, les origines du débat remontent à l'Antiquité et il s'est poursuivi durant vingt siècles, donnant lieu à des courants de pensées opposés : Monisme et dualisme. Les monistes voient l'univers formé d'une seule réalité fondamentale (soit matérielle, soit immatérielle, spirituelle), alors que les dualistes dissocient le monde matériel du monde spirituel. Matérialisme et spiritualisme. Le matérialisme considère qu'il n'y a pas d'autre substance que la matière, dont dérive la conscience. Il rejette ainsi toute idée d'esprit transcendant la matière, d'âme, de divinité, d'au-delà, etc. Au contraire, pour les spiritualistes, l'univers possède une nature spirituelle, supérieure à la matière, et l'homme, par sa conscience, son âme ou son esprit, ne se réduit pas à la seule matière. Idéalisme et réalisme. Pour les tenants de l'idéalisme épistémologique, il n'y a pas de réalité indépendamment de la pensée, le monde se réduisant aux représentations que l'homme en a. À l'inverse, pour un réaliste, l'homme perçoit les choses telles qu'elles sont réellement. Mécanisme et vitalisme. Le matérialisme mécaniste explique tout par les causes efficientes, celles qui produisent, modifient ou transforment une chose, la nature par exemple. Au contraire, pour les vitalistes, un principe vital régit l'univers et les êtres« Vitalisme », Encyclopædia universalis . Déterminisme et finalisme. Pour les déterministes, les phénomènes sont le résultat du jeu des causes efficientesLa pierre angulaire de la méthode scientifique est le postulat de l'objectivité de la Nature. C'est-à-dire le refus systématique de considérer comme pouvant conduire à une connaissance "vraie" toute interprétation des phénomènes donnée en termes de causes finales, c'est-à-dire de "projet". […] Postulat pur, à jamais indémontrable, car il est évidemment impossible d'imaginer une expérience qui pourrait prouver la non-existence d'un projet, d'un but poursuivi, où que ce soit dans la nature. Mais le postulat d'objectivité est consubstantiel à la science, il a guidé tout son prodigieux développement depuis trois siècles. Il est impossible de s'en défaire, fût-ce provisoirement, ou dans un domaine limité, sans sortir de celui de la science elle-même. Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Seuil, coll. « Points », pp. 37-38.. Pour les finalistes, il existe un but, une cause finale qui donne une direction à tout phénomène naturelL'objectivité cependant nous oblige à reconnaître le caractère téléonomique des êtres vivants, à admettre que dans leurs structures et performances, ils réalisent et poursuivent un projet. Il y a donc là, au moins en apparence, une contradiction épistémologique profonde. Le problème central de la biologie, c'est cette contradiction elle-même, qu'il s'agit de résoudre si elle n'est qu'apparente, ou de prouver radicalement insoluble si en vérité il en est bien ainsi. Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, Seuil, coll. « Points », pp. 37-38.. Le déterminisme, qui fonde la science actuelle, est notamment à l'origine, pour la première fois dans l'histoire, de guérisons innombrables, applications pratiques des compréhensions fines et des découvertes biologiques liées à l'hérédité, l'organogenèse et les mécanismes biomoléculaires de l'évolution. Ce tronc philosophique du déterminisme est l'origine de la théorie synthétique de l'évolution, qui est déterministe, mécaniste et réductionniste. Quant aux finalistes, soit ils rejettent toute idée d'évolution (créationnisme), soit ils intègrent certains faits scientifiques accumulés en faveur de l'évolutionnisme auxquels ils rajoutent une force organisatrice. Ce principe « directionnel » a porté entre autres dénominations : entéléchie, force vitale, principe directeur, holisme, organicisme, orthogenèse, dessein intelligent, principe anthropique, le point Ω de Pierre Teilhard de ChardinJean Largeault, « Réductionnisme et holisme », Encyclopædia universalis, vol. 19, 2000, pp. 523-527 ..
Critiques à caractère idéologique
Elles sont les premières à intervenir : Darwin a d'abord été jugé selon le contexte économique, politique et social de son temps, voire comme un reflet de celui-ci.
Karl Marx et Friedrich Engels
Friedrich Engels (1820-1895) s'intéressait à l'histoire de la nature, ce dont témoigne son ouvrage Le rôle du travail dans le passage du singe en homme, qui s'inspire des travaux de Ernst HaeckelStephen Jay Gould, Darwin et les grandes énigmes de la vie, Point, 1997, pp. 225-228., ainsi que Dialectique de la nature, qui va à contre-courant de la vision linéaire des processus naturels observés par les scientifiques de l'époque. C'est Engels qui fait découvrir L'Origine des espèces (1859) de Darwin à Marx (1818-1883). Ce dernier va référencer cet ouvrage dans Le Capital, où il indique l'analogie et la distinction entre (mécanisme) et (phénomène). Ainsi, comme le processus évolutif dont témoigneraient les becs des pinsons des îles Galapagos, Marx considère que ;
Par la suite, Marx lut avec encore plus d'enthousiasme Origine et transformations de l'homme et des autres êtres de Pierre Trémaux en y voyant « un progrès par rapport à Darwin ». Mais Engels lui écrit que la théorie de Trémaux
En transposant, contrairement à la vision de Darwin, l'idée de sélection naturelle à la société humaine, Marx et Engels ont attribué un sens idéologique au darwinismeBernard Naccache, Marx, Engels et le singe, L'Harmattan, 2000, 130 p.Darwin, Engels et Marx , Didac-TCI (consulté le 23 mars 2025) :
Dans le cadre de la nouvelle conception de l'histoire et de la société qu'il a développée, Marx voit dans la sélection naturelle, moteur de l’histoire de la nature, une analogie avec la lutte des classes générée par l'évolution de la technique, moteur de l’histoire socialeG. Plékhanov, Essai sur le développement de la conception moniste de l’histoire, 1895.Karl Marx, Le Capital.Lettre de Marx à Engels, 19 décembre 1860, Lettres sur les sciences de la nature, éditions sociales : . Marx et Engel défendent la conception matérialiste de la théorie darwinienne, même s'ils condamnent sa vision mécanique et linéaire (non dialectique) de l'histoire du monde naturel et sociétal marquée par l'idée d'un progrès inéluctable dans le sens défini par l'« idéologie bourgeoise ».
Autres auteurs
L'historien des sciences André Pichot a consacré un chapitre entier de son Histoire de la notion de vie (1993) à une analyse très critique des thèses de DarwinAndré Pichot, Histoire de la notion de vie, Gallimard, 1993, pp. 349-617.. Pichot est également l'auteur de La société pure : de Darwin à Hitler (2001) et de Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin (2008), qui retracent l'origine des idées eugénistes et racistes et montrent en quoi le darwinisme, en tant que corpus qui se dit scientifique, a servi à justifier certaines pratiques et idéologies. Pichot est ainsi un des rares critiques du darwinisme à ne pas se cantonner au seul terrain scientifique, mais à réussir à articuler en un tout la critique épistémologique des théories dominantes en biologie (hérédité, génétique, darwinisme) avec la critique historique, politique et sociale des idéologies qui les ont en partie inspirées et qu'en retour elles viennent conforterAndré Pichot, La société pure : de Darwin à Hitler, Flammarion, 2009, pp. 157-191.André Pichot, Aux origines des théories raciales, de la Bible à Darwin, Flammarion, 2008..
Le philosophe Pierre Macherey rapporte que Georges Canguilhem, anciennement directeur de l'Institut d'histoire et de philosophie des sciences et des techniques, attribue aux théories évolutionnistes le caractère d' « idéologie scientifique »Pierre Macherey, « Canguilhem et le concept d'idéologie scientifique », La philosophie au sens large, année 2007-2008, 14 mai 2008, pp. 13-14 (consulté le 25 mars 2025).. D'autres auteurs avancent la même critique, tel l'historien des sciences Jacques RogerGoulven Laurent, « Jacques Roger et l’évolution », Comité français d'histoire de la géologie, 2004 (consulté le 25 mars 2025)., pour qui le terme idéologie désigne « tout ce qui, dans une pensée scientifique, ne relève pas réellement de la pensée scientifique, ou de la démarche, ou de la méthode scientifique »Pierre-Olivier Méthot, « Jacques Roger, Ernst Mayr et l’histoire de la théorie de l’évolution. Science et idéologie dans les sciences biologiques », Cahiers François Viète, III-18, 2025, (consulté le 25 mars 2025)..