L'affaire du Rôdeur est un scandale créé par un voyage de traite négrière illégale française en 1819, du Havre à la Guadeloupe. À cette époque, la traite négrière est théoriquement interdite en France depuis quelques années, sous la pression des Britanniques, mais dans les faits le gouvernement français ferme les yeux sur ce trafic très rentable.
Pendant la navigation des côtes africaines à la Guadeloupe, les esclaves transportés et les marins du Rôdeur tombent gravement malades, atteints d'ophtalmie. Une grande partie d'entre eux deviennent aveugles. La capitaine du navire, Boucher, fait jeter par-dessus bord des esclaves les plus malades, vivants. Le bateau parvient à rejoindre la Guadeloupe, en refusant de porter secours à l'équipage d'un autre navire, atteint du même mal et disparu ensuite.
De retour au Havre, Maignan, le chirurgien du bateau, lui-même devenu aveugle, rédige un compte rendu de cette tragique traversée. Celui-ci est publié par Sébastien Guillié, directeur de l'institution royale des jeunes aveugles, afin de constater médicalement que cette maladie est très contagieuse. Tous deux ne mesurent pas le scandale politique à venir. Le capitaine du bateau passe en justice pour traite illégale et pour avoir fait noyer les esclaves, mais finalement la Cour de cassation enterre l'affaire.
Les atrocités de ce voyage sont dénoncées par les abolitionnistes français, comme Joseph-Elzéar Morénas, Benjamin Constant ou Victor de Broglie, qui veulent obtenir une interdiction effective de la traite, objectif qui sera atteint en 1827. Cette affaire a également un retentissement important au Royaume-Uni. Par ses détails sordides, y compris le refus de secourir un autre bateau dont les marins sont également devenus aveugles et la déclaration du sinistre causé par la perte des esclaves auprès de la compagnie d'assurances, cette histoire devient emblématique des crimes de la traite. La mémoire en est conservée dans des œuvres d'art, des poèmes des écrivains britannique et américains James Montgomery, John Greenleaf Whittier et Robert Hayden ou une série de peintures de l'artiste britannique et tanzanienne Lubaina Himid.
Voyage du Rôdeur La traite illégale française En 1814, lors de la signature du traité de Paris après la première défaite de Napoléon, le gouvernement de accepte, sous la pression des Britanniques qui ont aboli la traite dans leur pays en 1807, d'interdire pour cinq ans la traite. Le Royaume-Uni continuant ses pressions diplomatiques et réprimant effectivement la traite, la France l'interdit dans ses colonies par la loi du 15 avril 1818. Toutefois, sous la Restauration, la position française reste ambiguë malgré l'interdiction officielle, d'autant plus que la possession de ces colonies redonne de la vigueur au marché négrier. Par conséquent, le gouvernement français ferme les yeux sur la traite, même si elle est devenue illégale.
Sous la Restauration, la traite illégale française se développe en trois phases. De 1814 à 1819, la traite est découragée et seuls soixante-neuf navires partent des ports français. La période la plus active s'étend de 1819 à 1828, avec trois cent quatre-vingt six navires armés au départ de la métropole et aussi une centaine à partir des colonies. Cette intense activité est stoppée par l'application de la loi du 25 avril 1827, qui durcit la répression. La troisième phase, jusqu'en 1832, est celle du déclin puis de la disparition de la traite. Pour l'ensemble de la période, les bateaux partent principalement des ports de la Manche, en premier lieu du Havre, et secondairement de Nantes ou de Bordeaux.
De la traite à l'ophtalmie vignette|alt=carte de l'Atlantique nord|Itinéraire du Rôdeur en 1819.
C'est du Havre que part, le , le navire négrier Le Rôdeur, un vaisseau de commandé par le capitaine Boucher, avec d'équipage, appartenant à un banquier parisien. Il arrive le à Bonny, sur la rivière Calabar. C'est cette côte, vers le delta du fleuve Niger, qui est la plus fréquentée par les navires négriers français, Bonny étant le principal lieu de traite de tout le golfe du Biafra. Les navires y stationnent souvent quelques mois. Le Rôdeur y reste trois semaines puis entame la traversée de l'Atlantique en direction de la Guadeloupe, qui fait partie, avec la Martinique, des destinations très fréquentes des navires négriers. Il emmène 170 esclaves africains enchaînés.
Après deux semaines de voyage, : l'équipage s'aperçoit que les captifs sont atteints d'ophtalmie, maladie hautement contagieuse pouvant conduire à la cécité. . Mais, désespoir et esprit de résistance mêlés, des captifs se jettent par-dessus bord : . Le capitaine fait fusiller et pendre certains d'entre eux pour soumettre les autres et fait enfermer de nouveau les esclaves. Sans qu'on puisse les dénombrer exactement, les suicides de captifs ne sont pas rares sur les bateaux négriers lors de la traversée de l'Atlantique. Du point de vue du capitaine et des marins, les empêcher est une forme de maintien de l'ordre sur le navire.. Cet épisode précis sur le pont du Rôdeur est peut-être l'une des premières révoltes d'esclaves de la traite illégale française, s'il s'agit bien d'une révolte..
vignette|alt=Gravure en couleurs montrant des Africains presque nus dans la cale d'un bateau et deux Blancs habillés|gauche|Johann Moritz Rugendas, Nègres à fond de cale (1830).
En trois jours, l'ensemble de l'équipage est touché à son tour par l'ophtalmie, tous les marins sauf un seul tombent malades. Ils ont peur d'une révolte des esclaves et de ne plus pouvoir manœuvrer leur bateau, qui rejoint un navire négrier espagnol, le León, dont l'équipage est aussi aveuglé par l'ophtalmie. Les marins du Rôdeur refusent de l'aider et poursuivent leur route. Le León semble avoir ensuite disparu. En s'approchant de la Guadeloupe, le capitaine du Rôdeur, Boucher, fait jeter par-dessus bord les captifs les plus malades, comptant sur l'assurance maritime pour être indemnisé : . S'il est coutumier de lancer à la mer les cadavres, l'ordre de Boucher consiste à noyer des hommes vivants et malades, et donc à commettre des assassinats.
Le Rôdeur arrive en Guadeloupe le . Trois jours plus tard, le dernier marin encore indemne tombe malade à son tour. Plus de la moitié des marins, dont le chirurgien, sont devenus aveugles ; cinq, dont le capitaine, ont perdu un œil, et quatre autres sont malades. En plus des 39 esclaves devenus aveugles, 12 sont borgnes et 14 ont des taches sur la cornée. Toutefois, grâce à de . Le navire revient ensuite au Havre, où il arrive en .
Médecine, justice et abolitionnisme Médecine vignette|redresse|alt=Gravure montrant un homme en buste décoré de la Légion d'honneur|Sébastien Guillié (1780-1865), directeur de l'institution royale des jeunes aveugles. Ce voyage attire l'attention grâce à un récit écrit par le chirurgien du navire, M. Maignan, publié dans une revue médicale, la Bibliothèque ophtalmologique ou Recueil d'observations sur les maladies des yeux faites à la clinique de l'institution royale des jeunes aveugles, le , soit cinq semaines seulement après le retour du Rôdeur au Havre. Le chirurgien, devenu aveugle, écrit cette étude pour exposer les dangers de l'ophtalmie. Le directeur de l'institution royale des jeunes aveugles, Sébastien Guillié, lui donne forme et la publie. Ce texte décrit jour après jour les symptômes et l'évolution de la maladie. La conclusion insiste sur le caractère contagieux de cette forme d'ophtalmie..
Bien que les observations des chirurgiens des navires constituent des sources précieuses sur les maladies qui touchent les esclaves transportés et les équipages, comme la dysenterie, le paludisme ou la fièvre jaune, l'épisode du Rôdeur est le seul cas documenté où l'ensemble de l'équipage est atteint de cécité avant l'arrivée au port. Étudiant les symptômes décrits à la lumière de la littérature médicale contemporaine, des chercheurs proposent en 2025 les hypothèses d'un trachome ou d'une conjonctivite gonococcique..
Le texte publié dans la Bibliothèque ophtalmologique en 1819 exprime uniquement un point de vue médical, sans considérer les aspects légaux et politiques de cette traite illégale. Les auteurs ne semblent pas être conscients que ce récit peut servir la propagande anti-esclavagiste. Ce n'est qu'après s'être rendu compte du retentissement de cette histoire que Sébastien Guillié retire le numéro de la revue et fait reparaître une version expurgée du récit. Les révisions de Guillié ajoutent au scandale et les abolitionnistes rééditent le texte intégral.
Le voyage du Rôdeur est connu des autorités avant même la publication du récit du chirurgien du navire, puisque quelques semaines auparavant l'ambassadeur britannique en France, Charles Stuart, écrit à ce propos au général Dessolles, président du conseil des ministres de . Le gouvernement français répond au diplomate britannique par un extrait de la déposition du capitaine du navire, Boucher, qui affirme que les accusations de traite illégale s'expliquent par le fait que des bateaux espagnols et portugais prennent le nom de navires français pour cacher leur forfait.
Justice Le capitaine du Rôdeur, Boucher, et deux autres officiers sont jugés pour traite illégale par le tribunal du Havre qui, le , juge . Toutefois, le ministre de la Marine Pierre-Barthélémy Portal d'Albarèdes demande un complément d'enquête en , quelques jours avant l'examen par la Chambre des députés de la pétition de Joseph-Elzéar Morénas. Le , le garde des sceaux considère que le cas est particulièrement grave, .
vignette|alt=partie d'une colonne de texte|Arrêt de la Cour de cassation sur l'affaire du Rôdeur, 10 avril 1823.
L'affaire est portée devant la cour royale de Rouen, au motif d'un fait nouveau : . Mais la cour royale de Rouen refuse de suivre le réquisitoire du procureur et déclare qu'.
Le baron Portal se pourvoit en cassation, mais perd son portefeuille ministériel le . Son successeur, Aimé Marie Gaspard de Clermont-Tonnerre, ne réclame le résultat du pourvoi que le et le procureur général près la Cour de cassation reconnaît que celle-ci a étouffé l'affaire. Elle rend enfin un arrêt le , qui considère que le raisonnement de la cour d'appel de Rouen est fautif, parce qu'on peut l'inverser et considérer le jet à la mer des esclaves comme une preuve positive de la traite. Elle . Elle casse ainsi un jugement favorable au capitaine Boucher, mais surtout elle met fin volontairement à l'affaire, en ne la renvoyant pas devant une autre Cour.
Le capitaine Boucher n'a théoriquement plus le droit d'embarquer, mais le fait quand même, sans en être empêché : toujours à la tête du Rôdeur rebaptisé Le Félix, il repart dans une expédition négrière pour laquelle il est ensuite poursuivi mais pas condamné et commande encore une autre expédition négrière en 1824, sur La Théonie.
Au service de l'abolitionnisme vignette|redresse|gauche|alt=Page blanche imprimée en noir|Page de titre de la Pétition contre la traite des Noirs, de Joseph-Elzéar Morénas (1820).
L'histoire du Rôdeur, après la publication du récit du chirurgien du navire, est mise en circulation dans les milieux abolitionnistes par Joseph-Elzéar Morénas, botaniste qui a observé la traite et l'esclavage au Sénégal d' à et en est revenu antiesclavagiste. Après avoir publié dans un journal de Londres un article contre la traite illégale française, il lance le une pétition auprès de la Chambre des députés, qui mentionne l'histoire du Rôdeur, en se référant à l'article de la Bibliothèque ophtalmologique.
vignette|alt=Gravure montrant un homme aux cheveux blancs en buste|redresse|Benjamin Constant.