Cheikh Anta Diop, né le à Thieytou (Sénégal) et mort le à Dakar, est un intellectuel sénégalais. Auteur d'ouvrages sur l'histoire et l'anthropologie, il a cherché à montrer l'apport de l'Afrique et en particulier de l'Afrique noire à la culture et à la civilisation mondiales.

Ses livres Nations nègres et culture (1955), puis Civilisation ou Barbarie (1981), affirment la primauté civilisationnelle africaine. Cheikh Anta Diop est un précurseur dans sa volonté d'écrire l'histoire africaine précédant la colonisation.

La plupart de ses théories, notamment celles concernant l'Égypte antique, sont démenties par la recherche scientifique moderne, bien qu'elles trouve toujours aujourd'hui un lectorat auprès de la nouvelle culture afrocentriste.

Biographie Famille et formation Cheikh Anta Diop est né le à Thieytou, dans le département de Bambey, région de Diourbel (Sénégal). Sa famille est d'origine aristocratique wolof . À l'âge de , il part pour Paris afin d'étudier la physique et la chimie mais se tourne aussi vers l'histoire et les sciences sociales. Il suit en particulier les cours de Gaston Bachelard et de Frédéric Joliot-CurieArticle « Diop Cheikh Anta » du Dictionnaire de l'Afrique, par Bernard Nantet, Larousse, Paris, 2006, .. Il adopte un point de vue spécifiquement opposé à celui de l'historiographie colonialiste de l'Afrique, qui considère les territoires africains sans histoire avant l'arrivée des européens.

En 1951, Diop prépare, sous la direction de Marcel Griaule, une thèse de doctorat à l'Université de Paris, dans laquelle il affirme que l'Égypte antique était peuplée d'Africains noirs, et que la langue et la culture égyptiennes se sont ensuite diffusées dans l'Afrique de l'Ouest. Il ne parvient pas dans un premier temps à réunir un jury mais, d'après Doué Gnonsoa, sa thèse rencontre un « grand écho » sous la forme d'un livre, Nations nègres et culture, publié en 1954Doué Gnonsoa, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : Combat pour la Re-naissance africaine, L'Harmattan, 2003.. Il obtiendra finalement son doctorat en 1960. Diop met à profit sa formation pluridisciplinaire pour combiner plusieurs méthodes d'approche.

Carrière universitaire Lorsqu'il obtient son doctorat ès lettres en 1960, il revient au Sénégal enseigner comme maître de conférences à l'université de Dakar (depuis rebaptisée université Cheikh-Anta-Diop, UCAD)Université Cheikh-Anta-Diop.. Il y obtient en 1981 le titre de professeur. Il faut souligner qu'il fut un homme de bibliothèque et non de terrain ; en dehors des datations au radiocarbone qu'il pratiquait dans son laboratoire de l'IFAN à Dakar, fondé à l'instigation de Théodore Monod, il ne manipulait pas les outils du préhistorien ou du paléontologiste (fouille archéologique par exemple) et n'est, à ce titre, l'auteur d'aucune découverte originale. Toute sa réflexion s'appuyait sur son interprétation des trouvailles publiées dans la littérature, sur des textes et une iconographie connus de tous . Il y effectue des tests de mélanine sur des échantillons de peau de momies égyptiennes (technique sans aucune fiabilité scientifique), dont l'interprétation permettrait, selon Diop, de confirmer les récits des auteurs grecs anciens sur la mélanodermie des anciens ÉgyptiensDiop, in HGA , , « Test par dosage de la mélanine » : « Quoi qu'il en soit, disons pour résumer que l'évaluation du taux de mélanine par l'observation microscopique est une méthode de laboratoire qui permet de classer indubitablement les anciens Égyptiens parmi les Noirs »..

Dans les années 1970, Diop participe au comité scientifique international qui dirige, dans le cadre de l'UNESCO, l'élaboration de l'Histoire générale de l'Afrique (HGA), un projet éditorial ambitieux qui compte huit volumes. Pour la rédaction de cet ouvrage, il participe en 1974 au Colloque international du Caire, où il confronte les méthodes et résultats de ses recherches avec ceux des principaux spécialistes mondiaux. Sa participation attendue déçoit l'assemblée, qui note dans le compte rendu que l'intervention n'a permis que de mettre en lumière le manque de recherches sérieuses sur l'histoire de l'Afrique. À la suite de ce colloque international, Diop rédige un chapitre sur « L'origine des anciens Égyptiens », et G. Mokhtar, professeur à l'université du Caire, rédige le chapitre sur « L'Égypte pharaonique ». À la suite du chapitre 1, est publié un compte-rendu des débats lors du colloqueCe rapport est publié en annexe du de l'Histoire générale de l'Afrique publiée par l'UNESCO. On peut en lire un compte rendu détaillé sur ankhonline.com.. Et il est précisé que « de nombreuses objections ont été faites aux propositions du professeur Diop ; elles révèlent l'étendue d'un désaccord qui est demeuré profond ». Si, pour le professeur en sciences sociales Jean Vercoutter, , la communauté scientifique reste néanmoins partagée sur la nature du peuplement de l'Égypte ancienneSur l'ancienneté et des enjeux du débat sur le peuplement de l'Égypte ancienne, voir Chrétien (Jean-Pierre), Kabanda (Marcel), Rwanda, racisme et idéologie. L’idéologie hamitique, Paris, Belin, 2013, en particulier le premier chapitre, « Un héritage du : l’hypothèse hamitique »..

Un intellectuel engagé Par ailleurs, dès 1947, Diop s'est engagé politiquement en faveur de l'indépendance des pays africains et de la constitution d'un État fédéral en Afrique. « Jusqu'en 1960, il lutte pour l'indépendance de l'Afrique et du Sénégal et contribue à la politisation de nombreux intellectuels africains en France. Entre 1950 et 1953, il est secrétaire général des étudiants du Rassemblement démocratique africain (RDA) et dénonce très tôt, à travers un article paru dans La Voix de l'Afrique noire, l'Union française, qui, . Poursuivant la lutte sur un plan plus culturel, il participe aux différents congrès des artistes et écrivains noirs et, en 1960, il publie ce qui va devenir sa plate-forme politique : Les fondements économiques et culturels d'un futur État fédéral en Afrique noire« “Redresser la tête, se tenir debout” », Le Monde diplomatique, janvier 1998, .. »

Selon Doué Gnonsoa, Diop devient l'un des principaux instigateurs de la démocratisation du débat politique au Sénégal, où il anime l'opposition institutionnelle au régime de Léopold Sédar Senghor, à travers la création de partis politiques (le FNS en 1961, le RND en 1976), d'un journal d'opposition (Siggi, renommé par la suite Taxaw) et d'un syndicat de paysans. Sa confrontation, au Sénégal, avec le chantre de la négritude serait l'un des épisodes intellectuels et politiques les plus marquants de l'histoire contemporaine de l'Afrique noireDoué Gnonsoa, Cheikh Anta Diop, Théophile Obenga : Combat pour la Re-naissance africaine, L'Harmattan, Paris, 2003..

Un des pères de l'afrocentrisme Cheikh Anta Diop meurt dans son sommeil à Dakar le , à l'âge de 62 ans. Avec Théophile Obenga et Asante Kete Molefe, il est considéré comme l'un des inspirateurs du courant épistémologique de l'afrocentricité. En 1966, lors du premier Festival mondial des arts nègres de Dakar, Diop a été distingué comme « l'auteur africain qui a exercé le plus d'influence sur le Bernard Nantet, Dictionnaire de l'Afrique. Histoire, civilisation, actualité, Larousse, Paris, 2006, . ».

Théorie historiographique Les livres de Cheikh Anta Diop affirment la primauté civilisationnelle africaine, les noirs étant la « race originelle » à l’origine de la genèse de la civilisation égyptienne durant la préhistoire. L’Égypte, berceau de la science et de la philosophie, aurait même colonisé la GrèceCharles Vanthournout, Débat : L’Égypte noire est-elle une imposture ?, theconversation.com, 6 mars 2023.

Cheikh Anta Diop a rassemblé les résultats de ses travaux dans le dernier ouvrage qu'il ait publié avant son décès, intitulé Civilisation ou barbarie, anthropologie sans complaisanceCheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie, Présence africaine, Paris, 1981., où il expose sa théorie historiographique, tout en tentant de répondre aux principales critiques que son œuvre a suscitées chez les historiens et ceux qu'il qualifie « d'égyptologues de mauvaise foi »Cheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie, Présence africaine, Paris, 1981, : Vers les années 1820, à la veille de la naissance de l'égyptologie, le savant français Volney, esprit universel et objectif, s'il en fut, tenta de rafraîchir la mémoire de l'humanité que l'esclavage récent du nègre avait rendue amnésique à l'égard du passé de ce peuple. Depuis, la lignée des égyptologues de mauvaise foi, armée d'une érudition féroce, a accompli le crime que l'on sait, en se rendant coupable d'une falsification consciente de l'histoire de l'humanité. (...) Elle fut propagée à grand renfort de publicité et enseignée à l'échelle du globe, car elle seule disposait des moyens matériels et financiers de sa propre propagation..

Antériorité des civilisations nègres Selon l'ouvrage de Diop Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ?Cheikh Anta Diop, Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ?, Présence africaine, Paris, 1967., l'Homme (Homo sapiens) est apparu sous les latitudes tropicales de l'Afrique, dans la région des Grands Lacs. Diop pose que les premiers Homo sapiens devaient être probablement de phénotype noir, parce que, selon la règle de Gloger, les êtres vivants originaires des latitudes tropicales sécrètent plus de mélanine dans leur épiderme, afin de se protéger des rayonnements solaires. Ce qui leur confère une carnation aux nuances les plus sombres (ou les moins claires). Pour lui, pendant des millénaires, il n’y a eu d'hommes sur terre que des « Nègres », nulle part ailleurs dans le monde qu'en Afrique, où les plus anciens ossements d'hommes « modernes » découverts ont plus de . ; tandis qu'ailleurs, les plus vieux fossiles humains (ex. Proche-Orient) ont environ . L'origine africaine de l'ensemble de l'humanité fait l'unanimité au sein de la communauté scientifiqueGünter Bräuer, « L'origine africaine des hommes modernes », ANKH, , Khepera, Gif-sur-Yvette, 1994, .Yves Coppens, Le Singe, l’Afrique et l’Homme (1983) et Homo sapiens (2004).. Si l'Afrique est le « berceau de l'humanité », alors, selon Diop, les plus anciens phénomènes civilisationnels ont dû nécessairement avoir eu lieu sur ce continent.

Selon Diop, Homo sapiens aurait suivi, dans les premiers temps, la disponibilité naturelle des ressources alimentaires (animales et végétales) au gré des conjonctures climatiques et aurait emprunté les voies naturelles de sortie de l'Afrique (Sicile, Italie du Sud, isthme de Suez, détroit de Gibraltar)Cheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie, 1981, , « Race et histoire. Origine de l'humanité et différenciation raciale ».. Selon Diop, y participe l'invention de la navigationCheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie, 1981, , note 1, : « [...] On sait depuis le congrès de Nice de l'U.I.S.P.P. (1976) que les premières navigations remontent au Paléolithique supérieur, il y a vingt mille à trente mille ans. L'exemple du peuplement de l'Australie est maintenant probant »., permettant de traverser de vastes étendues aquatiques.

L'Égypte comme une civilisation négro-africaine