Stablex Canada est une entreprise exploitant, depuis 1983 à Blainville, au Québec (Canada), le seul centre autorisé au Québec de traitement et d'enfouissement final de résidus industriels inorganiques dangereux. L'entreprise reçoit des matières dangereuses résiduelles (MDR), des sols contaminés et des matières non dangereuses préoccupantes (MNDP), qu'elle transforme par un procédé de stabilisation-solidification en un matériau solide appelé « stablex », ensuite enfoui dans des cellules aménagées sur placeDossier Stablex, Ville de Blainville.Stablex au banc d'essai du BAPE, Radio-Canada, 2023..
Autorisée par décret gouvernemental en 1981 dans le contexte de la fermeture de dépotoirs non conformes au Québec, l'entreprise est au cœur de controverses environnementales récurrentes : remise en question de l'inertie de son produit final dès les années 1980 et 1990, avis de non-conformité ministériels, campagnes d'échantillonnage citoyennes faisant état de métaux lourds dans l'environnement, et surtout un projet de sixième cellule d'enfouissement rejeté par le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) en 2023, mais rendu possible en 2025 par une loi spéciale du gouvernement du Québec adoptée sous bâillon malgré l'opposition de la Ville de Blainville et de la Communauté métropolitaine de MontréalLe projet de loi agrandissant un dépotoir de déchets dangereux adopté sous bâillon, La Presse canadienne, 28 mars 2025.. En 2026, le dossier atteint une dimension internationale lorsqu'un adolescent de Blainville dépose une communication auprès de la Commission de coopération environnementale et un mémoire auprès du système des Nations uniesLa CCE reçoit une communication, Commission de coopération environnementale, 13 mai 2026.Le combat d'un adolescent de Blainville à l'ONU, La Presse, 3 juillet 2026..
Historique
Origines et création (1979-1983)
À la fin des années 1970, le Québec procède à la fermeture de nombreux dépotoirs de déchets industriels inorganiques où des produits toxiques étaient enfouis sans traitement préalable, créant un besoin industriel critique : les entreprises devaient stocker sur place des déchets sans destination légale, ce qui générait des contaminations« Déchets de discorde » : le long format de Radio-Canada sur Stablex, Radio-Canada, octobre 2025.. Le ministère de l'Environnement du Québec, alors nouvellement créé, se tourne vers un procédé de stabilisation et de solidification (S/S) mis au point au Royaume-Uni dans les années 1970 — breveté en 1973 par Crossfield Pollution Services Ltd — et commercialisé sous le nom « Sealosafe ».
Après une audience du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement en 1981, le gouvernement du Québec autorise la construction de l'usine de Blainville par le décret numéro 1317-81 du 13 mai 1981. L'entreprise débute ses activités en 1983.
Les promesses du procédé
Lors de sa présentation initiale, le procédé est décrit comme capable de transformer des déchets industriels en un matériau solide, stable et inerte, comparable à du béton ou à de la roche. Selon le récit documentaire de Radio-Canada, des promoteurs ont affirmé que le produit fini pourrait servir à construire des autoroutes ou des terre-pleins ; certains auraient déclaré de façon imagée qu'on pourrait « manger le Stablex » tant il aurait été sécuritaire. Dans les documents de la commission du BAPE de 1981, l'entreprise se serait en outre engagée à étudier la possibilité d'utiliser le produit fini pour construire ses propres chemins d'accès sur le site — un engagement qui, selon les critiques, n'aurait jamais été réalisé.
Les années de doute et le rapport de 1990
Dès les premières années d'exploitation, les enquêteurs du ministère de l'Environnement constatent que l'eau qui s'infiltre dans le stablex en ressort contaminée. Une cause identifiée : l'introduction dans la « recette » de matières organiques, notamment provenant de sols contaminés importés des États-Unis. Or le procédé initial n'était pas conçu pour contenir des matières organiques, qui nuisent à la prise cimentaire et à la solidification.
Le 10 juillet 1990, à la suite d'un mandat d'enquête pénale et d'une perquisition, la Direction des enquêtes du ministère — parfois appelée « police verte » — produit un rapport d'enquête dont les conclusions, rapportées par Radio-Canada, établissent que :
le produit stablex solide n'est pas inerte ; il n'est pas semblable à du béton conventionnel ou à du roc ; les cellules d'enfouissement ne sont pas étanches ; le ministère n'assure pas de suivi sérieux et efficace ; l'eau interstitielle prélevée dans les puisards de cellules fermées dépasse les normes du Règlement sur les déchets dangereux pour plusieurs substances, dont des composés phénoliques, des hydrocarbures monocycliques aromatiques, du cuivre et du nickel.
Stablex est mise à l'amende pour avoir enfreint son certificat d'autorisation.
Le compromis réglementaire de 1991
Plutôt que de fermer l'usine — dont le modèle d'affaires dépend en partie de sa clientèle américaine —, le ministère modifie son approche en 1991 : il autorise l'intégration d'une quantité limitée de matières organiques dans la recette de stabilisation (un seuil maximal de 5 % est mentionné dans des documents ultérieurs pour préserver la prise cimentaire), classe le produit stablex comme matière dangereuse résiduelle et oblige l'entreprise à pomper et traiter en permanence ses eaux de lixiviation, des eaux de contact alcalines contenant des traces de métaux. Pour les opposants au projet, ce compromis constitue le moment où le « béton inoffensif » promis en 1981 est officiellement devenu une matière dangereuse nécessitant une surveillance perpétuelle.
Installation et procédé
Localisation
L'usine et ses cellules d'enfouissement sont situées dans un secteur industriel de Blainville, dans la MRC de Thérèse-De Blainville, en bordure de la Grande Tourbière de Blainville, un vaste milieu humide présenté par les instances de conservation comme l'un des derniers grands milieux tourbeux relativement intacts de la région métropolitaine. Le terrain d'exploitation appartient au gouvernement du Québec.
Le procédé de stabilisation-solidification
Les matières reçues — poussières d'usine, boues, cendres, résidus de laboratoire, sols contaminés, batteries et autres déchets inorganiques — sont prétraitées (broyage, déchiquetage, criblage) puis mélangées dans l'usine avec d'autres flux liquides et solides ainsi qu'avec des liants cimentaires et pouzzolaniques. Le mélange est ensuite disposé dans des cellules extérieures où il durcit. Le procédé vise à réduire la toxicité, la corrosivité, la réactivité et la mobilité des contaminants. Le site comprend l'usine de traitement, quatre cellules fermées et une cinquième cellule en exploitationRapport 371 du BAPE, Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, septembre 2023.. Les cellules, munies de membranes et de systèmes de captage, drainent les eaux de lixiviation, qui sont pompées et traitées en permanence.
Origine des matières
Stablex sert environ 600 clients — entreprises, municipalités et institutions — situés au Québec, ailleurs au Canada et dans le nord-est des États-UnisA Quebec toxic waste dump that takes in U.S. material wants to expand, CBC News, mars 2025.. Selon des données de l'entreprise citées par Radio-Canada, 40,6 % des matières traitées et enfouies depuis 1983 provenaient des États-Unis. Pour la période 2023-2065 projetée il est question d'environ 59 % de matières du Québec, 29 % des États-Unis et 12 % d'ailleurs au Canada. Cette part importante de déchets importés alimente l'un des principaux griefs des opposants, qui estiment que le Québec assume des risques pour des déchets produits ailleurs.
Manquements et avis de non-conformité
Avis ministériels
Au fil des décennies, l'entreprise a fait l'objet d'avis de non-conformité du ministère de l'Environnement, dont :
le 12 octobre 2011, un avis de non-conformité et d'infraction faisant suite à un événement du deuxième trimestre 2010 (30 juin 2010) : dépassement de la concentration maximale autorisée en mercure dans le stablex mûri après un an ; un avis d'infraction à la suite de la réception d'un rapport hors-norme concernant la perméabilité du stablex, paramètre central de l'étanchéité du produit ; un avis de non-conformité pour dépassement du niveau maximal autorisé de l'eau interstitielle dans la cellule-mère nº 3 (atteignant 69,00 m), en contravention avec les permis d'exploitation de 1998 et 2003.
Inspections 2015-2023
Selon le ministère, cité par le média Pivot, Stablex a fait l'objet de 65 inspections entre 2015 et 2023, en grande partie à la suite de plaintes ou de signalements citoyens. Ces inspections ont donné lieu à trois avis de non-conformité et à une sanction administrative pécuniaire ; le ministère indique que les manquements signalés ont été corrigésLa science citoyenne expose la pollution causée par une entreprise de Blainville, Pivot, 6 mars 2024..
Rejets atmosphériques
En vertu de la Loi canadienne sur la protection de l'environnement, Stablex déclare à l'Inventaire national des rejets de polluants (INRP) des rejets atmosphériques incluant des particules fines (PM2,5 et PM10), de l'acide nitrique, de l'ammoniac, de l'arsenic, du plomb et du mercure. Pour l'année 2024, les déclarations de l'entreprise font notamment état de 47,01 kg de plomb et de 10,68 kg de mercure. Une modélisation de la dispersion atmosphérique de l'état actuel du site (« scénario 1 ») a montré quatre dépassements des normes du Règlement sur l'assainissement de l'atmosphère — PM2,5, nickel, chrome hexavalent et manganèse — principalement attribuables au ventilateur d'extraction VEN-70. L'entreprise soutient de son côté que ses systèmes de captation et de filtration sont conformes aux normes et surveillés en continu, et que les vérifications ministérielles de 2024-2025 ont confirmé la conformité de ses émissionsStablex visée par une plainte au ministère de l'Environnement, Radio-Canada, 22 octobre 2025..
En octobre 2025, l'émission Enquête de Radio-Canada diffuse des témoignages anonymes d'anciens travailleurs faisant état de rejets d'air pollué, de nuages de poussière, de dépôts sur des véhicules et de contacts avec de l'arsenic et du mercureÉpisode du 9 octobre 2025, Enquête, Radio-Canada..
Incident du camion du 21 août 2025
Le 21 août 2025, lors d'une manifestation citoyenne devant l'usine, des citoyens filment et photographient un liquide s'écoulant de l'avant de la benne d'un camion quittant Stablex, se répandant sur la voie d'entrée, puis sur le boulevard Industriel, jusqu'à un égout pluvial qui, selon eux, se décharge dans le ruisseau Locke Head, un affluent de la rivière des Mille ÎlesDéversement suspect chez Stablex, Radio-Canada, août 2025..
Deux versions s'opposent sur la nature et le volume du liquide :
Version citoyenne : les témoins estiment la fuite à plus de 1 300 litres. Un échantillon d'environ 350 ml, prélevé sur la chaussée puis transmis par l'intermédiaire de l'écotoxicologue Daniel Green au laboratoire Bureau Veritas, aurait révélé la présence de 17 métaux lourds dépassant les normes de rejet de la Communauté métropolitaine de Montréal : plomb 42 fois la norme, mercure 38 fois, manganèse 8,7 fois, cadmium 4 fois, en plus de concentrations de zinc, de cuivre, de sélénium et d'azote ammoniacal, substance toxique pour les poissons.