L'altérisation (de l'anglais othering), ou assignation à l'altérité, est le processus psychosocial et sociologique, rhétorique, par lequel un groupe définit un autre groupe comme fondamentalement différent, étranger et généralement considéré comme « inférieur ».

Ce mécanisme repose sur la création d'une frontière symbolique structurée autour de l'opposition entre un « nous » (le groupe de référence, un entre-soi auto-perçu comme la norme) et un « eux » (le groupe marginalisé ou minoritaire). Cette « assignation à l'altérité » s'appuie généralement sur des critères culturels, religieux, ethniques, de genre ou d'orientation sexuelle. Fondée sur des rapports de pouvoir, elle permet au groupe dominant d'imposer ses propres normes socioculturelles et de renforcer sa cohésion interne. En accentuant la distance avec le groupe minoritaire ou « autre », elle génère des représentations stéréotypées, alimente la stigmatisation, la dévalorisation sociale de l'« autre », ainsi que les inégalités.

Elle favorise les tensions et les conflits en créant des représentations stéréotypées et des frontières identitaires, et en alimentant les dynamiques d'exclusion sociale, de stigmatisation et d'inégalité. Des processus d'altérisation sont retrouvés dans la plupart des phénomènes de construction psychosociale d'appartenances et/ou d'exclusions, souvent en créant ou en exacerbant une une différence radicale, socioculturelle, religieuse, sexuelle ou de manière plus générale une « non‑appartenance ».

Dérivé du concept philosophique d'altérité (otherness), le concept daltérisation est notamment employé dans des domaines aussi variés que l'éthique, la philosophie, la phénoménologie, la psychanalyse, la sociologie, la psychologie sociale, l'anthropologie et l'ethnologie (étude des phénomènes de marginalisations), dans la géographie sociale ainsi que dans l'étude des inégalités de santé ou encore dans l'Histoire, pour l'étude des invasions, la polémologie (étude des guerres) et les études postcoloniales.

Sémantique, éléments de définition Alors que l'altérité désigne simplement le fait d'être autre (éventuellement non-humain) : c'est une différence reconnue, un concept descriptif et philosophique qui renvoie à la manière dont on perçoit et/ou décrit autrui dans sa singularité ; l'altérisation (ou « othering »), au contraire, est un processus dichotomique actif, d'assignation à l'altérité, rhétoriquement construit (passant parfois par une réécriture de l'histoire et un narratif particulier des invasions), de « mise à distance », qui construit un « Nous » et un « Eux », et produit des frontières sociales inscrites dans des rapports de pouvoir et d'exclusion, souvent générateur ou perpétuateur de violences..

Selon Adeline Arniac (2022) dans (p. 221-226), l'« assignation à l'altérité » peut fonctionner de deux manières : soit par effacement : l'autre est alors rendu invisible, marginalisé ou privé de voix — comme les peuples indigènes du Nouveau‑Mexique, nommés et identifiés, mais trop peu reconnus pour empêcher l'installation d'infrastructures nucléaires (Butler cite notamment la culture de l'annulation (Cancel culture) comme exemple, les médias pouvant contribuer à cette invisibilisation ; et Olivier Voirol, qui a l'université de Lausane a notamment travaillé sur la fabrique discursive de la haine., explique, dans Les luttes pour la visibilité (2005), que . ; soit par monstration : l'autre est alors exposé voire surexposé, figé, voire caricaturé dans des stéréotypes ou éventuellement présenté comme exotique, comme le montrent les analyses postcoloniales ou les représentations muséales. Dans les deux cas, l'altérité est imposée de l'extérieur : l'autre est soit relégué hors de la cité ou de la civilisation, soit y est exhibé comme « différent » (et éventuellement intéressant mais maintenu dans une position subalterne), ce qui l'empêche de construire librement son identité. ; ceci illustre la contradiction relevée par Guillaume Le Blanc, selon laquelle « l'exclu est dans la cité et hors de la cité » simultanémentLe Blanc Guillaume (2011) Que faire de notre vulnérabilité ? Montrouge, Bayard, « Le temps d'une question », 2011, ..

Autrement dit, là où l'altérité décrit simplement une différence ; l'altérisation fabrique la différence pour hiérarchiser ou exclure.

Selon la philosophe Judith Butler (dans Excitable Speech) l'altérisation, dans les discours injurieux ou de haine ne se contentent pas de blesser : ils assignent la personne ou le groupe interpellés à une position d'infériorité en le constituant systématiquement comme « autre », selon une logique d'assujettissement évoquée par Althusser où l'injure et la violence linguistique fonctionnent comme un acte visant à produire la place sociale de celui qu'elle vise. Butler souligne toutefois que cette assignation à l'altérité n'est jamais totalement déterminante, car les effets du langage sont réversibles : les sujets peuvent réinscrire et subvertir les mots qui les marginalisent, ouvrant la possibilité d'une reconfiguration de leur identité et de leur pouvoir dans et par le langage pour échapper au piège de l'altérisationButler Judith (2021) Excitable speech : A politics of the performative. Routledge |url=https://www.iwanami.co.jp/moreinfo/tachiyomi/6004930.pdf..

En anglais, le concept d' othering évoque aussi celui d'''Otherness.

Dans le domaine de la recherche Le statut du chercheur et de sa neutralité est particulièrement important en ethnologie et anthropologie et selon Afaf Jabiri on pense souvent en occident qu'un chercheur doit se positionner par rapport aux groupes qu'il étudie soit comme un insider (quelqu'un qui fait partie du groupe étudié), soit un outsider (quelqu'un qui vient de l'extérieur et reste un observateur extérieur, supposément alors plus objectif) ; mais cette manière de strictement séparer ce champ en deux catégories, car trop simplifiante, peut créer une forme d'« altérisation », c'est‑à‑dire une façon de voir les personnes étudiées comme des « autres », différents de soi.

En s'appuyant sur son expérience, Afaf Jabiri (chercheuse ayant étudié la wilaya (tutelle masculine) en Jordanie) montre que les règles de la recherche « à l'occidentale » qui demandent au chercheur d'être absolument objectif et pour cela de constamment garder ses distances, peut aussi renforcer, inconsciemment, des rapports de pouvoir : si le chercheur se place toujours au-dessus de son sujet, et que les personnes étudiées se résument pour lui à « l'Autre », il s'oblige à choisir entre deux rôles (insider ou outsider), ce qui crée des oppositions rigides et parfois injustes pouvant le mener à des idées fausses et à perpétuer des inégalités. Selon elle, cette dichotomie, loin de décrire fidèlement la positionalité des chercheurs, impose une reformulation du rapport de pouvoir entre sujet et objet de recherche et conduit à des formes d'essentialisation, de stéréotypes et de « mise à distance », une « distanciation » qui peut nuire à la compréhension des enjeux et invisibiliser des dimensions structurelles (par exemple liées à la race, classe, statut migratoire ou de minorité, appartenance nationale...). A Jabiri estime que cette dichotomie, en particulier pour les chercheur·es féministes situés hors de l'Occident, reproduit des rapports de domination en les assignant à l'Autre et en exigeant d'eux des preuves constantes de neutralité scientifique. Elle plaide ainsi pour dépasser le cadre insider/outsider et problématiser le caractère « otherisant » de ces catégories, qui perpétuent des oppositions hiérarchisées et limitent la production de savoirs situés. Jabiri invite à éviter de mettre les sujets étudier dans des cases qui créent de la distance ou de la hiérarchie..

Dans le domaine de la santé et du génie génétique Une définition scientifique claire est donnée par l'European Journal of Public Health : . ; il s'agit d'un mécanisme central pour comprendre le racisme, le sexisme, et le lien entre le statut de minorité et les inégalités (de santé notamment).

Selon N Akbulut et A Zick et O Razum dans le journal European Journal of Public Health (2020), bien que très mobilisé dans certains champs de recherche, ce concept reste peu intégré aux modèles explicatifs des inégalités sociales de santé, faute d'investigations théoriques et empiriques systématiques et faute d'un cadre conceptuel unifié. Une analyse théorico‑analytique fondée sur les approches socio‑psychologiques des Études postcoloniales et sur l'Intersectionnalité permet de conceptualiser l'altérisation comme un construit multidimensionnel.

Cette construction affecte la santé, de manière différente selon les groupes marginalisés et les contextes sociaux ou institutionnels : à partir de la différenciation sémantique qui tranche entre « Nous » et « Eux », elle institue des hiérarchies matérielles dans l'ordre dominant de l'appartenance, et produit à la fois des effets inclusifs et des effets d'exclusion, en renforçant les disparités de ressources et en légitimant des restrictions d'accès aux soins. Tenir compte de cette construction dans les cadres conceptuels d'études permet d'explorer plus finement les relations entre l'exclusion et la santé publique, ce qui est essentiel en épidémiologie, car dans le domaine des maladies contagieuses notamment, la santé des uns implique la bonne santé des autres et de tous, et de tous temps certains malades ont été altérisés et parfois exclus (comme les lépreux envoyés dans les léproseries). Dans le cas des maladies contagieuses ( tuberculose, SIDA/HIV, H1N1, Ebola, Covid, Zika) les discours d'altérisation pose des questions complexesRoy M (2021) Parler d'épidémies: La normativité discursive de l'altérisation dans les récits de la tuberculose, d'H1N1, d'Ebola et du Zika (Doctoral dissertation, Université d'Ottawa/University of Ottawa) ; consulté le=2026-08-25..

De plus, les technologies récentes d'édition du génome animal et humain (dont CRISPR-Cas9) combinées à l'usage de l'IA et à l'émergence de techniques de type neuralink, réactivent des formes contemporaines d'altérisation en reproduction humaine eugénique, en déplaçant le « pouvoir eugénique » vers de futurs parents riches, risquent de renforcer de nombreuses inégalités et discriminations structurelles. L'affaire He Jiankui a montré la faiblesse du cadre international (moratoires non contraignants), et l'absence de régulation solide dans le domaine de la manipulation et modification des embryons humains, permettant des pratiques pouvant gravement exacerber les inégalités génétiques et sociales. Malgré les recommandations de l'OMS, la protection des droits humains — accès équitable aux thérapies, respect de la vie privée, non‑discrimination génétique, inclusion du handicap — reste insuffisamment intégrée dans les systèmes nationaux, notamment dans les pays pauvres ou intermédiaire. Selon P.L Lau (2023) l'autonomie reproductive, si elle inclut de pouvoir sélectionner ou modifier le génome de ses enfants, peut produire un eugénisme diffus, où les choix individuels contriburont à marginaliser certains groupes et à redéfinir implicitement qui appartient au « bon "nous" génétique ». P.L Lau appelle à mobiliser l'intersectionnalité pour analyser ces mécanismes d'exclusion, favoriser un sentiment d'appartenance (belonging), et encadrer l'usage des technologies génétiques pour éviter que la capacité de modifier le génome ne devienne un vecteur d'altérisation (othering) et d'inégalités reproductives accrues..

Cas particulier de la neuroatypie L'altérisation de la neuroatypie résulte d'un processus psychosocial et sociologique par lequel le fonctionnement neurotypique a été érigé en norme universelle, reléguant les modes de fonctionnement neuroatypiques (tels que l'autisme sans déficience intellecturelle, le TDAH ou la dyspraxie) à une condition de marginalité, de déviance ou de déficit.