vignette|Jean-Luc Mélenchon en 2019. « La République, c'est moi ! » est une réplique lancée par Jean-Luc Mélenchon le 16 octobre 2018, lors de la perquisition du siège de La France insoumise, à un policier qui lui en refusait l'entrée.

Largement reprise dans la presse française dans les jours qui suivent, elle doit une part de son retentissement à sa ressemblance avec la formule « L'État, c'est moi », attribuée à Louis XIV. Sa circulation se poursuit pendant plusieurs années et elle est fréquemment opposée à son auteur, dont elle contredit selon les critiques son projet de République.

D'abord regrettée par Mélenchon comme une erreur tactique, la réplique est ensuite assumée puis reprise à son compte.

Contexte et déroulé

Le 16 octobre 2018, le parquet de Paris fait perquisitionner le domicile de Jean-Luc Mélenchon, alors député des Bouches-du-Rhône, ainsi que les sièges de La France insoumise et du Parti de gauche. Neuf autres personnes proches du mouvement sont visées le même jour. Ces opérations relèvent de deux enquêtes préliminaires, l'une portant sur les comptes de la campagne présidentielle de 2017, l'autre sur les conditions d'emploi d'assistants d'eurodéputés.

La perquisition commence à sept heures au domicile de Mélenchon, qui la filme lui-même et la diffuse en direct sur Facebook. Il y dénonce une « énorme opération de police politique », menée selon lui le jour d'un remaniement ministériel. Devant l'Assemblée nationale le lendemain, il reproche au procureur d'avoir agi sans motif d'urgence, alors que l'autorisation de perquisitionner lui était acquise depuis plusieurs jours et que la plainte initiale remontait à plus d'un an.

Au siège de La France insoumise, situé rue de Dunkerque dans le arrondissement de Paris, les opérations sont déjà en cours en milieu de matinée et se déroulent d'abord sans tension particulière, selon le témoignage du député Ugo Bernalicis. La situation se dégrade lorsque des élus et des militants, alertés par Mélenchon, se présentent sur place. Les policiers leur refusent l'accès aux locaux, y compris à Bernard Pignerol, président d'une association prestataire de la campagne présidentielle qui y dispose d'un bureau et se dit convoqué à la perquisition.

Peu avant onze heures, Mélenchon rejoint le siège au sortir de la perquisition de son domicile. Il se heurte à un policier en faction devant la porte des locaux et l'apostrophe avec véhémence, s'approchant de lui jusqu'à le toucher presque du visage. C'est au cours de cet échange qu'il prononce la réplique « La République, c'est moi ! », après avoir rappelé à son interlocuteur qu'il a devant lui un parlementaire et non Alexandre Benalla. Les insoumis finissent par entrer par une autre porte. Plusieurs altercations s'ensuivent, notamment entre Mélenchon et le vice-procureur de Paris Jérôme Marilly, que Mélenchon bouscule. Vers onze heures vingt, la hiérarchie ordonne d'interrompre les opérations avant leur terme.

Cette perquisition se singularise par sa médiatisation immédiate. Une équipe de l'émission Quotidien, diffusée sur TMC, arrive sur place et filme la scène en continu, dont des extraits sont diffusés à l'antenne le soir même. Des membres du mouvement, et par moments Mélenchon lui-même, filment en parallèle des séquences qu'ils diffusent en quasi-direct sur les réseaux sociaux.

Le parquet de Paris ouvre une enquête dans les jours qui suivent pour menaces ou actes d'intimidation contre l'autorité judiciaire et violences sur personnes dépositaires de l'autorité publique.

Analyse de la réplique

La réplique est extraite d'une tirade adressée au policier en faction. Les propos de ce dernier étant rares et peu audibles, l'échange tient davantage monologue :

Pour le linguiste Damien Deias, Mélenchon cherche à délégitimer l'action du policier et, à travers elle, la perquisition elle-même. Il l'interpelle à chaque phrase, passe du « je » au « nous », évoque une menace physique et monte progressivement en intensité, par la voix, l'intonation et les gestes. La réplique arrive au sommet de cette montée, accompagnée d'un geste de la main ramenée vers la poitrine.

Plusieurs traits font de cette phrase un énoncé facile à isoler du reste du discours : sa brièveté, sa construction en deux parties, souvent retenue dans les petites phrases, et la force de l'affirmation. Cela ne suffit pourtant pas à expliquer son retentissement, auquel contribue sa ressemblance avec la formule attribuée à Louis XIV, « L'État, c'est moi ».

Le roi l'aurait prononcée le 13 avril 1655 devant le Parlement de Paris, réuni pour contester des impôts. Elle est tenue pour apocryphe et n'apparaît qu'en 1791, dans les Mémoires secrets sur les règnes de Louis XIV et de Louis XV de Charles Pinot Duclos, mais elle reste associée à une conception autocratique du pouvoir.

Deias voit dans la phrase de Mélenchon un snowclone, c'est-à-dire une formule reprise sur un modèle connu dont seul un élément varie. En ramenant une institution collective à un seul homme, la formule royale frappait par sa concision autant que par ce qu'elle affirmait. En reprendre la construction revient à convoquer ce souvenir, ce qui contribue à expliquer la diffusion de la réplique.

Le rapprochement avec la formule royale est relevé par la presse dès les jours suivant la perquisition. Dans une chronique du Figaro, l'éditorialiste Guillaume Tabard rappelle la théorie des deux corps du roi, qui distingue chez tout responsable public l'homme de la fonction. Il qualifie la réplique d'allégorie narcissique et y voit la volonté de personnifier l'idéal républicain, jusqu'à sacraliser sa propre personne. Il en reconnaît toutefois la logique : lancée à des policiers, elle signifie que ce n'est pas un particulier qu'on empêche d'entrer dans son bureau, mais un élu du peuple qu'on entrave.

Procès et polémique sur les images

Le 27 juin 2019, la presse révèle que Jean-Luc Mélenchon et cinq autres responsables de La France insoumise seront jugés en correctionnelle les 19 et 20 septembre.

À l'approche de l'audience, La France insoumise met en cause le montage diffusé par Quotidien en octobre 2018. Le 10 septembre, sur LCI, Alexis Corbière dénonce un montage politique et parle d'humiliation. L'émission répond le soir même et annonce la mise en ligne de l'intégralité de la captation, soit environ quarante-cinq minutes, diffusée le lendemain sans commentaire ni montage. Quelques mois plus tôt, en mars 2019, Mélenchon avait affirmé sur la même chaîne n'avoir pas vu la caméra au moment où il prononçait la réplique.

Ces images montrent notamment Mélenchon reformuler en termes juridiques sa phrase sur le caractère sacré de sa personne, plaisanter avec des militants et demander, au départ des policiers, qu'aucune résistance ne leur soit opposée. Le mouvement organise une écoute collective à destination des journalistes. Corbière y estime que ces images attestent que l'ambiance générale n'était pas celle que suggéraient les extraits diffusés jusque-là. Mélenchon, absent, y voit sur les réseaux sociaux la preuve d'une manipulation médiatique.

Mélenchon fait alors du procès un thème politique de rentrée. Il importe en France la notion de lawfare, qui désigne l'instrumentalisation de la justice pour éliminer des concurrents politiques, et publie une tribune signée par plus de deux cents personnalités. Le 11 septembre, il annonce la parution d'un livre intitulé Et ainsi de suite. Un procès politique en France, à paraître chez Plon le premier jour de son procès. Il y assume la réplique tout en dénonçant la caricature qui en aurait été faite, estimant avoir mal choisi son public. Il soutient que la loi commandant aux forces de l'ordre est votée par les députés et que le caractère inviolable du parlementaire incarne la souveraineté populaire, pour conclure qu'il est bien la République face à un juge ou à un policier.

Le procès s'ouvre le 19 septembre. Les prévenus encourent dix ans de prison, d'amende et cinq ans d'inéligibilité. Le parquet demande dès l'ouverture le renvoi de l'audience, au motif que les conclusions de l'IGPN, saisie par des élus insoumis dénonçant des violences policières, n'ont pas été transmises à toutes les parties. Le tribunal refuse. La première matinée est consacrée au visionnage des images tournées par la presse.

Le 9 décembre 2019, Mélenchon est condamné à trois mois de prison avec sursis et d'amende. Corbière est relaxé, tandis que Bastien Lachaud, Manuel Bompard, Bernard Pignerol et Muriel Rozenfeld écopent d'amendes comprises entre et . Mélenchon dénonce un jugement politique et renonce à faire appel.

Réceptions médiatiques

Circulation dans la presse

L'énoncé est repris un nombre considérable de fois dans les jours qui suivent la perquisition, dans la presse nationale comme régionale, en France et à l'étranger. Damien Deias parle à ce sujet de panaphorisation, terme emprunté à Dominique Maingueneau pour désigner la saturation de l'espace médiatique par un énoncé, dont la circulation est comparée à un processus pandémique.

Le phénomène est particulièrement net durant la seconde moitié d'octobre 2018, où la réplique est reproduite à quatre-vingts reprises dans le corpus d'Europresse, et dans la quasi-totalité des titres qu'il recense. Sur l'ensemble de la période allant d'octobre 2018 à mars 2023, elle totalise 738 citations, contre 207 pour l'autre phrase issue de la perquisition, « Ma personne est sacrée ».

Deias souligne le caractère irréversible du phénomène : massivement reproduite, la réplique continue de l'être chaque fois que l'actualité ou son auteur sont évoqués. Sa présence dans la presse se maintient pendant plus de quatre ans, un seul mois faisant exception, mai 2020, où elle n'est associée à aucune actualité concernant Mélenchon.

Cette permanence est ponctuée de pics. Le plus élevé, avec 102 occurrences, correspond à septembre 2019 et au procès de Bobigny. D'autres ne sont pas directement liés à la perquisition, comme celui de novembre 2020, lié à la candidature de Mélenchon à l'élection présidentielle de 2022, ou celui de juin 2021, après des propos sur un incident qui surviendrait selon lui dans la dernière semaine de la campagne, largement qualifiés de dérapage par la presse. La réplique est alors associée à ces déclarations et intégrée à des ensembles de propos controversés attribués à Mélenchon.

Interprétations et controverses

Le traitement journalistique porte moins sur la perquisition elle-même que sur l'emportement de Mélenchon. Les articles d'information recourent à des formulations qui soulignent le caractère exceptionnel de la scène, décrivent la diction et les expressions du visage, ou parlent de scène surréaliste. Les raisons de sa colère, que Mélenchon détaille sur ses réseaux sociaux, occupent en revanche une place réduite dans la plupart des articles.

La question de la théâtralisation de la scène est également soulevée. Un policier déclare en audition que Mélenchon parlait à voix basse avant de reprendre de plus belle, comme si l'ensemble était une comédie destinée aux médias. Bernard Pignerol conteste cette lecture et retourne l'argument, estimant que ce sont les policiers qui ont fait de la perquisition un événement théâtral en refusant l'entrée des locaux. Deias relève pour sa part que la médiatisation était non seulement connue de Mélenchon, mais encouragée et en partie maîtrisée par lui, l'ensemble revenant à transformer la perquisition en tribune.