La largesse féodale est la générosité apparente du Prince envers l'aristocratie et envers le peuple en général. La libéralité, la largesse, la générosité, vertus cardinales de la royauté, conditionne la circulation des biens et fait partie intégrante de la pratique du don et du contre-don, pierre angulaire des relations interpersonnelles médiévales. C'est un pilier du lien vassalique.

La prodigalité aristocratique, d'autre part, est l'insouciance apparente de l'aristocratie médiévale et ultérieure en matière d’argent et de biens ; une corruption de la largesse portée à l'excès ou de manière ruineuse.

Généralité

En France, en Bourgogne et en Angleterre, à la fin du Moyen Âge, les princes faisaient preuve d'une générosité institutionnalisée, presque innée appelée « largesse ». L'aristocratie était le premier récipiendaire, bénéficiant de la largesse princière comme d'un privilège. Les recommandations de largesse adressées aux princes constituent un thème central de la littérature politique médiévale et de la Renaissance, notamment à travers le genre des « Miroirs des princes ». Mais on en retrouve des traces dans littérature épique et romanesque des , les romans de chevalerie, les chroniques, les poèmes.

La libéralité et la générosité, la largesse, y sont présentées comme des qualités morales éminentes, mais aussi comme une nécessité politique indispensable pour asseoir l'autorité, s'assurer la fidélité des sujets et manifester la souveraine puissance des rois ; la générosité du souverain avait donc des implications symboliques et politiques et permettait de rendre efficace le service vassalique.

Un prince doit distribuer des richesses, des terres et des charges pour attacher à sa personne la noblesse; cette largesse considérable est démontrée par les comptabilités et lettres de dons. Ce sont des dons pour service rendu, par amitié, par assistance, lors des fêtes. Un prince avare risquait de s'aliéner ses soutiens et de provoquer des révoltes.

Le Prince doit éviter l'avarice et la prodigalité qui font figure de repoussoir. Inspirés par l'éthique d'Aristote, les théoriciens politiques comme Thomas d'Aquin ou Gilles de Rome rappellent que la largesse est une vertu qui tient le juste milieu entre deux extrêmes également vicieux : l'avarice est perçue comme le pire vice d'un souverain, car elle témoigne d'un manque de confiance en Dieu et d'un mépris pour ses sujets ; la prodigalité qui se caractérise par le gaspillage des ressources de l'État pour des plaisirs futiles ou des favoris indignes est tout aussi dangereuse. L'avarice détruit la réputation du prince, quand la prodigalité mène à la ruine du trésor public, obligeant par la suite à lever des impôts injustes, ce qui provoque la haine du peuple. Cette conception sera remise en question par Machiavel.

Au début du de Christine de Pizan de 1405, « Libera », la Dame Couronnée, se plaint de cette , l'avarice. Pizan se montre sensible aux ravages causés par la luxure, la fraude et l’avarice dans un royaume mal gouverné; elle partage cette conception d’une morale orientée vers les besoins du plus grand nombre.

Pour gagner l'amour du peuple : La distribution d'aumônes, l'organisation de fêtes ou le soulagement des impôts en période de crise permettent également de s'assurer la dévotion populaire. La libéralité comme la souligné Aristote, concilie les sujets..

Pour que la largesse soit efficace et vertueuse, les traités adressent des conseils pratiques de gestion : Le prince ne doit donner que ce qui lui appartient en propre ou ce que le fisc royal peut supporter sans opprimer le peuple. Pour alimenter cette économie de prestige, disons le cependant, le seigneur se consacrait à la guerre : le pillage et le rapt, lieu commun de la guerre au Moyen Âge, l'esclavage quelquefois aussi. Comme les revenus agricoles traditionnels étaient souvent lents et limités, et reposait sur une assiette de paysans pauvres, ces méthodes expéditives étaient nécessaires : le pillage des territoires ennemis ou des domaines rivaux rapportait des richesses immédiates sous forme d’or, d’argent, de bijoux, de bétail et de textiles précieux ; la capture des nobles ennemis sur le champ de bataille et leur rançon étaient également lucratives ; l’expansion territoriale permettait aussi d’accroître durablement l’assiette fiscale et la production agricole du seigneur. La guerre médiévale était un cycle auto-entretenu dans la mesure ou un seigneur avait besoin de richesses pour entretenir une armée, et il utilisait cette armée pour s’emparer des richesses. C'était aussi le rôle de la chevalerie de protéger ses églises et ses pauvres : tendre pour ses amis, terrible pour ses ennemis..

La cohésion du modèle de largesse, est mises à mal par des contextes financiers difficiles, par des institutions comme la cour ou l’administration princière. Les dons doivent récompenser le mérite, le service rendu (les chevaliers, les conseillers fidèles) ou la détresse (les pauvres, l'Église), le Prince doit faire preuve de discernement. Donner à des flatteurs ou à des bouffons est sévèrement condamné.

Le de Christine de Pizan, écrit pour le dauphin Louis de Guyenne en 1406, dans le chapitre sur la « libéralité », des remarques concernant l’amour que le roi doit porter à ses sujets, sa « debonnaireté » ; . Les questions économiques brulantes sont traitée par Pizan comme un , sans proposer de solution.

Le don et le contre-don

Marcel Mauss, dans son Essai sur le don de 1925, fut l'un des premiers à établir un lien entre la société féodale et la pratique de la libéralité, en évoquant la sociabilité idéalisée de la Légende arthurienne à travers l'image de la Table ronde, symbole d'une richesse partagée accessible à tous sans hiérarchie établie.

Tout en créant du lien social, le don pouvait apparaître désintéressé mais plus souvent il était agoniste : il « obligeait » celui qui reçoit, et qui ne pouvait se libérer que par un « contre-don »).

Pour Marcel Mauss, le don est essentiel dans la société humaine et comporte trois phases : l'obligation de donner, recevoir et rendre ; . .

On est donc loin du don authentique qui exige une forme de désintéressement (altruisme)Dans la configuration éthique idéale de l'acte de Donner, il existe un équilibre délicat entre la responsabilité de l'acte et la liberté du donateur : la noblesse du don réside dans sa capacité à être exigeant dans sa forme, mais léger et libérateur dans son exécution ; le don doit répondre à un besoin réel de celui qui reçoit, sans le rabaisser ni créer un rapport de domination ou de dépendance ; si l'on donne uniquement pour attendre un retour, une reconnaissance ou pour soulager sa culpabilité, le don perd de sa valeur éthique ; si les exigences transforment le don en un fardeau pour celui qui donne, l'acte est dénaturé ; le don doit idéalement naître d'un élan généreux (Sénèque Des bienfaits, II : ; s'il devient une obligation pesante, une contrainte sociale ou un sacrifice qui appauvrit psychologiquement ou matériellement le donateur, il se transforme en ressentiment ; le don comporte donc des exigences, mais ces exigences ne doivent pas peser sur celui qui donne..

Malgré le caractère agoniste du don du Prince, le don nous dit la littérature politique médiévale doit être fait cependant de bon gré, avec promptitude , sans hésitation ni reproche ultérieur, condition essentielle pour obtenir en retour. Montaigne critique la générosité du Prince, mais compte sa libéralité parmi les qualités d'un ami (De l'Amitié, Essais, I, 26). Devaient affleurer à l'esprit de celui qui quémande ou qui donne, les questions que l'on se pose aujourd'hui sur ce don : sur le moment et le lieu appropriés pour ce geste (kairos); sur le destinataire de la demande pour que la générosité des puissants se manifeste avec toute la justesse attendue ; les circonstances où une demande ou un don seraient mal vus...

La largesse royale a valeur de qualité morale; mais c'est aussi une illusion collective fondée sur l'égoïsme et l'agonisme, accompagnée de tout un rituel selon lequel le vassal doit rendre la pareille avec intérêt sans diminuer le geste initial.

Lors de ces entrées solennelles, les ducs et duchesses de Bourgogne recevaient des villes des mesures de vin, des denrées alimentaires d'exception, de l'argenterie, des tissus de grande qualité, des animaux, etc., dont on retrouve des traces dans les registres comptables et les comptes rendus des échevins. Les donations n'ont aucune valeur juridique contraignante, et leur véritable portée résidait dans ce qui n'était pas consigné par écrit.

L'espace de la magnificence princière est public et architectural: la cour, souvent. La magnificence visuelle (fêtes, banquets, cadeaux) montre aussi la puissance du royaume aux yeux des puissances étrangères.

La magnificence visuelle

Agent de dispersion de richesse, le Prince dans, le système féodal, va puiser dans la bourse des grands accaparateurs, une richesse qui est dilapidée de manière ostentatoire. Cette dilapidation a utilité symbolique : le privilège de quelques-uns donne à contempler .

Au début du Moyen Âge, l'industrie et le commerce ayant peu progressé, il était difficile de satisfaire le luxe par des meubles raffinés ou par des produits étrangers. Les objets ornementaux individuels, notamment les armes et les coupes, constituaient généralement les seuls articles de luxeLes inventaires des domaines de Charlemagne révèlent que, dans l'un d'eux, les seuls articles de linge en possession étaient deux draps, une nappe et un mouchoir. La mode était alors très lente, car les vêtements étaient comparativement plus chers qu'aujourd'hui. En matière d'habitations également, on privilégiait la taille et la solidité à l'élégance et au confort. De ce fait, la propension à utiliser les produits du terroir comme objets de luxe était plus marquée, davantage en quantité qu'en qualité. Le chevalier, ne pouvant consommer personnellement ni nourriture ni boisson au-delà de sa propre capacité, entretenait une nombreuse suite pour écouler ses surplus. On sait combien les anciens Germains étaient importants pour leurs suites de serviteurs dévoués (comitatus).

En Angleterre, sous Henri VII, dont le règne marque la fin du Moyen Âge, il était de coutume d'interdire les grandes suites de la noblesse en livrée (Henri VII, chap. 14), comme Richard II, Henri IV et Édouard IV avaient déjà tenté de le faire. Mais même sous Jacques , on trouve des ambassadeurs accompagnés d'une suite de 500 personnes ou de 300 nobles. Le riche saisissait toute occasion de faire étalage de sa fortune colossale : d'où les innombrables invités aux mariages, souvent reçus pendant des semaines. Ces festivités restent mémorables non pas pour la finesse ou la variété des mets, mais pour leur ampleur démesurée. Guillaume d'Orange, en 1561, reçut à son mariage des convives venus avec chevaux ; et il apparut lui-même avec une suite de hommes à cheval. On consomma à cette occasion boisseaux de blé, de seigle, d’avoine, eimers de vin et barils de bière.

L'hospitalité des premières civilisations s'explique autant par ce luxe particulier que par la simple bonté naturelle. Les chefs arabes dressent leur table de midi dans la rue et accueillent tous les passants. Comparée à ce luxe des riches, la pauvreté qui le côtoie paraît moins oppressante. Il n’y a pas de grand fossé entre les modes de vie des différentes classes. C’est l’âge d’or de l’aristocratie, où personne ne conteste sa légitimité.

Par la suite, dans la circulation des biens donnés, bien que non exclusif, l'argent jouit d'une certaine primauté.

Lorsque, plus tard, la noblesse, au lieu d’entretenir une nombreuse domesticité, commencera à s’acheter des vêtements coûteux chez des artisans, il entretiendra certes indirectement autant, voire plus, d’hommes ; mais ceux-ci ne lui devront plus rien.

Dans ce dernier type de luxe, il est pour le noble, très facile d'aller au-delà de ses moyens :

, énonce Rabelais.