Emilian Hristov Guebrev ou Gebrev (en ), né le à Sofia (république populaire de Bulgarie), est un homme d'affaires bulgare, fabricant et marchand d'armes.
Après plusieurs années dans des entreprises publiques de défense, il se lance dans le commerce d'armes et munitions à la fin des années 1980 et vend à des pays d'Afrique, d'Asie, ainsi qu'à la Géorgie et à l'Ukraine. Il devient progressivement l'un des leaders du secteur de l'armement en Bulgarie, à la tête de sa société EMCO.
À partir de 2011 et jusque dans les années 2020, les infrastructures d'EMCO sont victimes d'explosions et incendies en série, dont une partie sont attribuées à l'unité 29155 de la GRU russe. En avril 2015, Emilian Guebrev est lui-même victime d'une tentative d'assassinat par empoisonnement organisée par la même unité russe, suivie d'une deuxième le mois suivant après l'échec de la première.
Biographie
Études et débuts professionnels Emilian Hristov Guebrev naît le à Sofia, alors en république populaire de Bulgarie. Son père est employé du secteur de la défense, proche du ministère de la Défense nationale (MNO). Après avoir terminé ses études secondaires puis effectué son service militaire obligatoire, Guebrev étudie de 1974 à 1979 à l'Institut supérieur d'économie Karl-Marx (devenu l'université d'économie nationale et mondiale), toujours dans sa ville natale.
Il est d'abord employé par le Conseil central de l’Organisation d’assistance à la défense en tant que spécialiste. À partir de 1981, il devient consultant technique au sein du département Transports internationaux et Assurances de l'entreprise d'État Kintex (fondée en 1966), qui exporte à l'internationale des armes et des munitions. Il y reste jusqu'en 1988 et devient brièvement chef du département. Ensuite, de novembre 1988 à septembre 1989, il est à la tête du département Sociétés étrangères, entreprises et exportations de la SO-KATP (Société par actions-Automatisation complexe des processus technologiques).
Société Sirocco/Shirio Dès 1987, Emilian Guebrev suggère à ses supérieurs gouvernementaux la création d'une société « » subordonnée à la SO-KATP et immatriculée à Vaduz (Liechtenstein), comme d'autres entreprises bulgares de défense. Celle-ci doit voir le jour l'année suivante sous le nom de Sirocco ; elle serait mise à disposition de la Chambre de commerce et d'industrie bulgare qui s'en servirait officiellement pour de l'import/export, de la réexportation et du transit. Officieusement, elle servirait également à , certaines étant réexportées secrètement vers l'URSS. Contrôlée directement par le ministère des Affaires étrangères, Sirocco serait exemptée d'impôt mais devrait payer une somme annuelle en devises étrangères qui alimenterait une caisse noire gouvernementale.
Cependant, ils se heurtent à des problèmes de financement avec des fonds insuffisants pour l'immatriculation, d'autant que l'État ne souhaite pas en débloquer. De plus, la marque « Sirocco » est déposée par quelqu'un d'autre. C'est finalement sous le nom de Shirio que l'entreprise voit le jour le . Avec pour objectif de contourner les mesures d'embargo, elle bénéficie d'un réseau de contrebande étendu, avec un entrepôt secret à Bourgas, une flotte de navires et de véhicules disposant de fausses plaques d'immatriculation, ainsi que des chauffeurs recrutés sur autorisation spéciale. Un prêt d'un million de dollars est même accordé par l'État en 1990, qui exonère aussi Shirio d'impôts.
Fin 1989, face au mécontentement et aux menaces d'autres entreprises du même secteur qui lui reprochent de leur faire concurrence, Emilian Guebrev privatise de manière déguisée Shirio, la réenregistre et oriente son activité vers le commerce d'armes et de munitions de chasse et de sport. Très rapidement, elle revient à la vente d'armements de tous types, avec une licence délivrée par le gouvernement. Une grande partie de la production de l'industrie de défense bulgare est écoulée par l'intermédiaire de Shirio, qui transporte également des cigarettes Marlboro.
Création et exploitation d'EMCO Se servant de ses contacts notamment en Afrique du Nord, Emilian Guebrev fonde en 1992 sa propre compagnie, EMCO ou Emco, elle aussi active dans la production et l'exportation de munitions. En 2001, un navire transportant plusieurs millions de cartouches d'AK-47 à destination du Nicaragua est arraisonné par la douane américaine. Emilian Guebrev parvient à obtenir le dédouanement de la cargaison.
Selon son fondateur Emilian Guebrev, les principaux marchés d'exportation d'EMCO sont l'Inde et l'Afrique, qui demandent d'importants volumes de marchandise. Toutefois, l'entreprise se retrouve impliquée dans plusieurs conflits, en particulier dans les États post-soviétiques. En 2011, EMCO signe un contrat avec l'entreprise tchèque IMEX pour acheter des obus de , dans l'objectif de les revendre aux forces armées géorgiennes, dont les stocks ont été épuisés lors de l'invasion par la Russie en 2008. L'entreprise se retrouve sur une liste noire du ministère russe de la Défense. Puis, après 2014, Emilian Guebrev fournit du matériel militaire aux forces armées ukrainiennes, qui combattent les forces séparatistes soutenues par la Russie dans le Donbass. L'activité économique d'EMCO attire l'hostilité de la Russie. Cependant, il déclare en juillet 2022 n'avoir livré aucune arme à l'Ukraine après la signature des accords de Minsk II et ne pas l'avoir fait non plus depuis le déclenchement de l'invasion de l'Ukraine. EMCO est toutefois l'une des seules entreprises produisant toujours des obus de 125 mm, dont les forces ukrainiennes ont besoin pour approvisionner leurs chars. En 2023, jusqu'à 40 % des munitions de petit et gros calibre utilisées en Ukraine proviendraient de Bulgarie. Cela pourrait expliquer le ciblage par la Russie de la compagnie.
En 2016, un article publié en anglais dans un média bulgare accuse EMCO d'être lié à des livraisons d'armes au groupe État islamique en Syrie, passées par l'Azerbaïdjan. Selon Bellingcat, il s'agit d'une fausse information s'appuyant sur un document d'exportation trafiqué, dans le but de discréditer l'entreprise aux yeux de ses clients internationaux. Les documents falsifiés seraient issus d'Anonymous Bulgaria, un compte anonyme relayant la propagande de la Russie. Le journaliste ayant écrit l'article est renvoyé et fonde un site d'investigation à la fiabilité douteuse sur les contrats d'armement.
Le , la licence d'exploitation de la compagnie est gelée par les autorités bulgares après des inspections sur plusieurs sites gérés par la compagnie, qui auraient révélé des manquements aux règles de sécurité en matière de stockage d'explosifs et de construction des bâtiments. Quelques jours plus tard, Emilian Guebrev est inculpé pour blanchiment d'argent et association de malfaiteurs, en lien avec le rachat du fabricant d'explosifs Dunarit. Les marchés publics passés avec EMCO pour fournir l'exportateur d'armes Kintex sont réattribués à VMZ Sopot. Finalement, un accord est trouvé début octobre 2017 et l'entreprise de Guebrev retrouve sa licence et le droit d'exécuter ses contrats d'État.
En septembre 2017, les médias bulgares rapportent également qu'EMCO a été ajoutée par le département d'État des États-Unis sur une liste interdisant toute transaction avec des firmes américaines, aux côtés d'entreprises russes, chinoises, nord-coréennes ou turques. Elle est alors la seule entreprise bulgare à faire l'objet d'une telle mesure.
Double tentative d'empoisonnement par la Russie
Déroulement Le , Emilian Guebrev est victimes d'une sensation de brûlure à un œil après un dîner au restaurant à Sofia, qui s'étend rapidement au second. Il subit également des vertiges et des troubles de la vision. L'homme d'affaires attribue initialement ces symptômes à la fatigue ou à une maladie bénigne. Le lendemain, les symptômes oculaires s'aggravent tout au long de la journée et, au moment d'un deuxième dîner, il est soudainement victime de vomissements et manque de s'effondrer. Il est admis en urgence à l'hôpital militaire et tombe dans le coma, tandis que son fils et le directeur de la production d'EMCO sont admis à l'hôpital dans un état moins grave, respectivement deux jours () et une semaine plus tard (). Les symptômes des trois patients correspondent à ceux d'un empoisonnement, ceux d'Emilian Guebrev étant les plus sévères. Les trois ne s'étaient pas croisés au cours des jours précédents et n'avaient pas mangé ensemble. Emilian Guebrev passe proche de la mort mais tous les trois parviennent à survivre grâce à la compétence du médecin de l'hôpital qui identifie un empoisonnement et réagit et efficacement, atténuant les symptômes.
Mi-mai, après 20 jours d'hospitalisation, l'état d'Emilian Guebrev s'améliore et il est autorisé à sortir. Les médecins lui conseillent de passer du temps au grand air et il décide de partir avec son fils à la mer à Sinemorets. Dès le , constatant l'échec de la première tentative, une nouvelle équipe de la GRU arrive de Russie pour organiser un nouvel empoisonnement. Le 26 ou le selon les sources, Guebrev et son fils ressentent à nouveau les mêmes symptômes. Il sont soignés mais les spécialistes sont incapables d'identifier la substance les ayant intoxiqués.
Emilian Guebrev demande l'analyse de plusieurs échantillons de sérum et d'urine afin de rechercher la présence de métabolites de substances toxiques. Le processus ne peut pas être réalisé en Bulgarie et c'est le laboratoire Verifin d'Helsinki qui se charge des analyses. La société retrouve des traces de trois composés organophosphorés, deux pointant vers des pesticides et un troisième non identifiable. Toutefois, les métabolites peuvent aussi laisser penser à un empoisonnement avec un agent chimique de la famille Novitchok. Selon un expert en armes chimiques, il pourrait également s'agir d'un pesticide à la toxicité légèrement moindre mais pouvant malgré tout provoquer la mort.
Enquête judiciaire Une enquête judiciaire est ouverte, mais elle est mise en suspens par le procureur général six mois seulement après l'empoisonnement. Face à l'insistance du marchand d'armes, elle est rouverte, puis piétine à nouveau au bout de six mois. L'affaire reste en suspens faute de pistes exploitables. Les enquêteurs ne trouvent initialement aucune substance contrevenant à la Convention sur l'interdiction des armes chimiques, seulement des traces d'un insecticide, le chlorpyriphos, dans sa nourriture et sa boisson.
Cependant, en 2018, Emilian Guebrev échange avec un ami concernant l'empoisonnement de Sergueï et Ioulia Skripal à Salisbury. Il établit un lien avec l'affaire le concernant personnellement et attire l'attention de la justice bulgare sur la similitude avec son propre empoisonnement. Sous l'impulsion du Premier ministre Boïko Borissov, le pays se coordonne avec les équipes d'enquêteurs britanniques travaillant sur l'affaire Skripal, ainsi qu'avec des agents du FBI. Ils demandent officiellement aux autorités britanniques une nouvelle analyse des échantillons de Guebrev, pour déterminer s'il s'agit de Novitchok comme à Salisbury. En octobre 2018, une nouvelle équipe d'enquête spéciale est créée et l'affaire Guebrev est rouverte. L'étude des images de vidéosurveillance montre qu'. Les agents de l'unité 29155 du GRU chargés de l'attaque ont séjourné en avril 2015 dans un hôtel donnant sur l'entrée du siège d'EMCO, où stationnait le véhicule.
En janvier 2019, trois agents des renseignements russes sont inculpés en leur absence et font l'objet d'un mandat d'arrêt européen pour la tentative d'assassinat au moyen d'une d'Emilian Guebrev. Les relations entre la Russie et la Bulgarie se dégradent brutalement et en parallèle, plusieurs diplomates russes soupçonnés d'agir comme agents de renseignement sont expulsés.