vignette|Gravure représente l'allégorie de la Prodigalité (), issue de l'ouvrage d'iconographie de Cesare Ripa, vers 1593.
Une femme aux yeux bandés et au visage souriant tient une corne d'abondance dans ses mains, d'où elle répand de l'or et d'autres objets précieux. Les prodigues sont ceux qui donnent et dépensent leurs richesses sans discernement ; c'est pourquoi cette figure a les yeux bandés, distribuant des biens sans jugement à ceux qui ne les méritent pas et s'abstenant de donner à ceux qui en sont plus digneslimes.cfs.unipi.it allegorieripa prodigalita-scheda. vignette|Gustave Doré - Dante Alighieri - Inferno - Planche 22 (Canto VII - Avares et Prodigues) Le chant VII de l'Enfer, représentant le quatrième cercle où les avares (les accapareurs) et les prodigues (les gaspilleurs) s'affrontent en poussant de lourds fardeaux avec leur poitrine. La prodigalité est une vaine profusion de dépenses pour soi-même, ou un don excessif, sans raison, sans discernement ni prévoyance. Ce défaut s’oppose d’une part à l'avarice ou à la mesquinerie, et d’autre part à l’honnête épargne, à la générosité ou à la libéralité, qui consiste à se prémunir contre les aléas de la vie.
La prodigalité aristocratique, d'autre part, est l'insouciance apparente de l'aristocratie médiévale et ultérieure en matière d’argent et de biens ; une corruption de la Largesse féodale (ou libéralité) portée à l'excès ou de manière ruineuse.
Prodigalité chez Aristote
La générosité ou libéralité relève donc chez Aristote des « vertus particulières » (Éthique à Nicomaque, II, VII). Elle est, comme les autres vertus, une moyenne, située entre l'avarice et la prodigalité. Cette conception de la libéralité est reprise par des théoriciens politiques comme Thomas d'Aquin ou Gilles de Rome .
Donner comporte des exigences, mais ces exigences ne doivent pas peser sur celui qui donne.
Aristote précise qu'une personne généreuse doit non seulement savoir bien donner, mais aussi bien recevoir et profiter pleinement de la vie. Il fait aussi remarquer que si la prodigalité est plus proche de la vertu que de l'avarice, la prodigalité, frôle l'avarice. : .
La ressemblance entre certains vices et certaines vertus, entretenue par la similitude de leurs apparences, contribue à rendre les qualités incertaines et confuses ; des frontières poreuses propices à la confusion et à la manipulation, ce que la rhétorique nomme paradiastole :
Dans le Ploutos d'Aristophane
On trouve une illustration de la logique d'Aristote dans le Ploutos d'Aristophane, une pièce de théâtre qui fait l'éloge du travail et défend la répartition inégale et aveugle des richessesAristophane. Plutus (traduction Brotier). Au début de Ploutos, Chrémylus, un paysan honnête mais pauvre, se rend avec son esclave Carion consulter l'oracle d'Apollon pour savoir s'il doit faire de son fils unique un scélérat, puisque selon lui tous les scélérats sont riches et heureux. Le dieu lui conseille de suivre la première personne qu'il verra sortir du temple et de l'emmener avec lui. Chrémylus rencontre un aveugle couvert de haillons ; il s'accroche à lui et lui demandant qui il est, celui-ci contraint finit par lui dire qu'il est Ploutos, divinité de la richesse et de l'abondance, que Zeus a rendu aveugle parce qu'il l'avait menacé de ne se rendre que chez les gens de bien. Chrémylus promet à Ploutos de le guérir de sa cécité, à condition qu'il l'accueille chez lui :
Ploutos refuse d'abord car il craint Jupiter. Les vers 230 et suivants nous apprennent que cette intégration de Ploutos est problématique dans la mesure où il ne pourrait trouver sa place ni chez un un avare ni chez un prodigue.
Chrémylus comprend qu'il s'agit d'un problème de tempérance et s'empresse de rassurer Ploutos, se présentant comme .
Ploutos finit par entrer dans la maison.
Chez Dante Alighieri Le Chant VII de l'Enfer de Dante Alighieri met en scène le quatrième cercle, où sont punis les avares et les prodigues. Le chant s'ouvre sur la mystérieuse invocation démoniaque de Ploutos, le dieu des richesses: « ». Virgile parvient à le faire taire en lui rappelant la légitimité divine de leur voyage. Les avares et les prodigues sont divisés en deux groupes opposés, condamnés à pousser d'énormes fardeaux avec leur poitrine le long d'un demi-cercle. Lorsqu'ils se heurtent inévitablement, ils s'insultent en se reprochant leur péché — « Pourquoi, amasses-tu ? » et : « Pourquoi dissipes-tu ? » (trad. Lamennais) — avant de faire demi-tour et de recommencer éternellement. Dante remarque que nombre de ces âmes damnées portent la tonsure. Virgile explique qu'il s'agit de nombreux clercs, cardinaux et papes, dont l'avarice fut le péché capital. Cependant, la bassesse de leur transgression les a tellement obscurcis et défigurés qu'il est désormais impossible de les reconnaître individuellement. Pour expliquer comment les biens terrestres changent constamment de mains, Virgile livre un discours théologique sur la Fortune : Elle n'est pas le fruit du hasard, mais l'instrument de la volonté divine, une intelligence céleste qui distribue et reprend les richesses au-delà du jugement humain.
Prodigalité de classe, l'aristocratie Dans la littérature épique et romanesque des , la libéralité et la générosité sont régulièrement présentées comme des qualités morales éminentes . La largesse (la générosité, la libéralité) vertu cardinale de la royauté, conditionne la circulation des biens et fait partie intégrante de la pratique du don et du contre-don, pierre angulaire des échanges relation interpersonnelles médiévales. Dans ses manifestations sinon dans ses motivations, elle est souvent confondue avec la charité chrétienne.
Tout en créant du lien social, le don chez le souverain pouvait apparaître désintéressé mais plus souvent il était agoniste ; il « obligeait » celui qui reçoit, et qui ne pouvait se libérer que par un « contre-don ») . La sociabilité idéalisée des romans arthuriens à travers l'image de la Table ronde, symbole d'une richesse partagée accessible à tous sans hiérarchie établie a été mise en évidence par Marcel Mauss, dans son Essai sur le don de 1925 . La largesse royale a valeur de qualité morale; mais c'est aussi une illusion collective fondée sur l'égoïsme et l'agonisme, et qui ne serait rien si elle n'était accompagnée de tout un rituel par lequel le vassal se doit de rendre la pareille, avec intérêt, sans diminuer la portée du geste royal initial .
L'hospitalité féodale d'autre part, qui peut être rapprochée de la largesse, obligeait un seigneur à accueillir, loger et nourrir ses pairs, ses vassaux, les voyageurs et les indigents au sein de son domaine ou de son château. Le Doctrinal Sauvage, datant d'environ 1260, rappelle qu'un homme courtois ne doit pas s'affoler si un groupe d'une dizaine de personnes arrive à l'improviste à l'heure du repas.
À partir de la fin du , en réaction à la montée en puissance des marchands financiers, la noblesse a élevé la prodigalité et l'endettement au rang de vertu de caste. Guerriers, prêtres et dirigeants politiques se signalent par leur opulence, leur débauche, leur prodigalité, leur magnificence et leur faste.
La prodigalité est ici une corruption de la largesse, portée à l'excès et de manière aveugle. Cette prodigalité engage souvent la noblesse dans une spirale d'endettement qui la mène à sa ruine.
Dans la littérature française du Moyen-Âge
Le Roman de Florimont
Le Roman de Florimont d'Aimon de Varennes, en 1188, est conçu comme un prologue au Roman d'Alexandre. Aimon relate la préhistoire d'Alexandre, faisant de Florimont le père de Philippe II de Macédoine, et le grand-père d'Alexandre. Les valeurs dominantes véhiculées par le mythe médiéval d’Alexandre est la largesse, fondée sur la joie pure de la conquête et le mépris des biens conquis . Flocquart expose longuement à son élève les sept piliers de la largesse aristocratique et courtoise. Cette largesse pour commencer se veut désintéressée et ne doit pas être confondue avec celle pratiquée par le paysan qui répand abondamment du fumier dans l’espoir d’une récolte plus abondante (la « largesse de fumier ») . Il s’ouvre sur l’opposition traditionnelle entre un âge d’or révolu où toutes les vertus s’épanouissaient et un présent désolant dominé par l’avarice. Aimon, cependant, renouvelle ce topos en précisant sa conception de la largesse idéale . Il ne faut pas confondre largesse et prodigalité. En l'occurrence Florimont, a par une largesse excessive ruiné sa famille. En signe de pénitence, il a pris le nom de « Povre Perdu ». Les dons distribués doivent absolument être compensés par des gains ; faute de respecter ce principe, la période de largesse est éphémère et tout le fief sombre dans la misère, entraînant l’exode de ses habitants . Cependant, lorsque Florimont reprend les armes au service de Philippe et distribue à ses hommes le butin pris à l'ennemi, sans rien garder pour lui, il renoue à l'idéal de générosité formulé par son maître. Des sept types de largesse, seul le septième unit sagesse, honneur et prouesse.
La largesse naïve de Florimont serait le fruit de l'inexpérience, une erreur vénielle dont il faut certes se corriger, mais qui témoigne d'une nature généreuse. Il y aurait de fait une bonne largesse et une mauvaise largesse.
Prodigalité et ruine
, énonce Rabelais.
Agent de dispersion de richesse, le Prince dans, le système féodal, va puiser dans la bourse des grands accaparateurs, une richesse qui est dilapidée de manière ostentatoire. Cette dilapidation a utilité symbolique : le privilège de quelques-uns donne à contempler . La Dame participe de ce cérémonial ; l'amour courtois, embellissement du désir érotique, devient le raffinement extrême de la courtoisie ; nouvel idéal mondain fait de civilité relevé d'élégance et de générosité où s'épanouit le luxe.
Cette largesse à l'instar de ce qui arrive à Timon d'Athènes chez Shakespeare, s'accompagne à la Renaissance de l'effet corrupteur de la politesse : le courtisan s'approche du seigneur en embuscade, qui se méprenant sur les véritables intentions de celui-ci ou s'aveuglant sur elles, fait preuve d'une prodigalité extraordinaire qui peut le conduire à une ruine déshonorante.
Timon a fini chez Shakespeare par réunir les faux amis qui avaient contribué à sa ruine, autour d'un repas de pierre (des pierres feintes en artichauts).
L'endettement à la cour du roi de France Sous Louis , la Noblesse montre des signes de ruine, conséquence de sa prodigalité ; le « Second Ordre » a été de plus obligé de contracter des dettes, notamment pour contribuer à la politique économique de Colbert, ce qui converge aussi avec les objectifs du roi de mettre au pas une aristocratie féodale turbulente, qui s'était liguée contre lui lors de la Fronde ; la réussite de la noblesse dépendait désormais étroitement des charges de cour dont les revenus ne compensaient pas toujours l'achat.
dit Saint-Simon (Mémoires.Tome 14 ; chap. 16) ; ceux qui prêtent à la Noblesse, ce sont les bourgeois (le Tiers état) dont l'ascension se fait de plus en plus irrésistible. (ibid.) ; À la fin du , les ministres de France à l'étranger, tous issus de la Noblesse étaient si endettés, (ibid.).
Jules Michelet note, dans son Histoire de France, Chapitre 19 :
.
Le premier des endetté est Le Grand Condé, dont on a dit que . Pour cette raison et d'autre, le moliniste François Rey suppose que Le Grand Condé aurait put servir de modèle au Dom Juan de Molière.
Le luxe excessif d'une partie de la noblesse qui avait fait fortune dans des « entreprises extraordinaires », ostensiblement dilapidé, a pesé sur le reste de la noblesse soucieuse d'imiter ce luxe. En 1700, les législateurs ont cru pouvoir arrêter ce luxe d'imitation par des loi somptuaires mais sans succès. On s'est surtout rendu compte que ce luxe retournait au peuple quoique de manière inégale, et qu'il lui permettait souvent de survivre (Journal des savants de décembre 1758).