Lunion au Christ, ou union avec le Christ, est un thème de la théologie chrétienne. Il rassemble les passages du Nouveau Testament, surtout ceux des lettres de Paul, qui décrivent le lien du croyant avec le Christ comme une union, une participation, une identification ou une incorporation. Ce thème s'exprime d'abord par des formules construites avec une préposition ; la plus discutée est « en Christ » (ἐν Χριστῷ). Il s'exprime aussi par des verbes formés avec le préfixe grec συν-, qui signifie « avec » : « mourir avec », « être enseveli avec », « être rendu vivant avec ». Il s'exprime enfin par des images : le corps, le temple, l'édifice, le mariage, le vêtement. Cet article traite ce vocabulaire et l'histoire de son interprétation. Les questions de doctrine qui s'y rattachent sont développées dans les articles Théosis, Corps mystique du Christ et Justification (théologie).

Le nom même du thème est discuté. Dans l'exégèse récente, c'est-à-dire l'étude savante des textes bibliques, le mot « participation » a largement remplacé le mot « mystique ».

Adolf Deissmann a mis la question au premier plan, puis Albert Schweitzer l'a profondément infléchie en 1930. En 1977, E. P. Sanders l'a renouvelée : pour lui, le thème principal de la théologie de Paul se trouve dans son langage de la participation, plutôt que dans celui de la justice par la foi. La question touche aussi la lecture des traditions chrétiennes plus tardives : la divinisation chez les Pères grecs, l'interprétation dite finlandaise de Luther, la place de l'union dans la doctrine de la justification chez Calvin, et le corps mystique dans la théologie catholique.

Terminologie

Les interprètes ont compris l'expression « en Christ » de façons très diverses. a dressé la liste de ces lectures : mythique, mystique, existentielle, sacramentelle, locale, historique et eschatologique (tournée vers la fin des temps), juridique, ecclésiale. Chacune est défendue par un ou plusieurs auteurs. Pour Barth, cette variété vient de ce que Paul emploie la formule en plus d'un sens.

Pour cette raison, Constantine Campbell juge que l'expression « union au Christ » ne suffit pas à couvrir tout ce que dit Paul. Il en dit autant de « participation » et de « mystique ». Il propose de les remplacer par quatre termes plus larges. L’union recouvre l'union par la foi, la présence mutuelle du Christ dans le croyant et du croyant dans le Christ, le rapport à la Trinité et l'image du mariage. La participation désigne le fait de prendre part aux événements de l'histoire du Christ. L’identification désigne l'appartenance au domaine du Christ et la fidélité à son autorité de Seigneur. L’incorporation désigne l'appartenance collective à son corps. Campbell garde pourtant « union au Christ » comme raccourci commode.

En français, l'expression est employée par le Vocabulaire de théologie biblique. Ce dictionnaire écrit que l'union au Christ doit être entendue de façon très réaliste, et que chaque croyant grandit à mesure que progresse son union au Christ.

Le vocabulaire du Nouveau Testament

Les formules prépositionnelles

Quatre prépositions organisent le vocabulaire de Paul : « en » (ἐν), « vers » ou « en » (εἰς), « avec » (σύν) et « par » (διά). Pour Campbell, la première est la plus importante, mais aussi la plus difficile à cerner. Le grand dictionnaire du grec du Nouveau Testament de Bauer et Danker renonce même à la classer de façon systématique : il se contente d'en énumérer les principaux emplois. Selon Bouttier, seule la traduction par « en » garde les deux valeurs de la préposition. La première est instrumentale : elle renvoie à ce que le Christ a fait, crucifié et ressuscité. La seconde est inclusive : elle dit que les croyants sont compris en lui. Traduire par un simple lieu fait perdre la première valeur ; traduire par un simple moyen fait perdre la seconde.

Campbell classe les emplois de « en Christ » (ἐν Χριστῷ) en plusieurs groupes. Certains désignent les biens que Dieu donne aux êtres humains en Christ, les actions que les croyants accomplissent en Christ ou les traits de ceux qui sont en Christ. D'autres concernent la foi, la justification ou le statut nouveau du croyant. Il y a enfin les cas où l'expression sert simplement à désigner les croyants, et les emplois qui font intervenir la Trinité.

Les expressions voisines

L'étude de Michel Bouttier compare « en Christ » avec les expressions proches, pour tracer la limite entre elles. Pour Bouttier, la plus proche est « dans le Seigneur » (ἐν κυρίῳ). Elle est si proche que la plupart des auteurs l'ont, selon lui, confondue avec « en Christ », notamment Deissmann et Maurice Goguel ; Schweitzer traduit même l'une par l'autre sans distinction. Elle représente pourtant à elle seule le tiers des quelque 165 emplois de la formule chez Paul, prise au sens large. Ce chiffre vient du tableau établi par Deissmann et repris par Bouttier ; il compte aussi les formes comme « en lui ».

Bouttier fonde la différence sur le sens des deux mots. Chez Paul, « Christ » est devenu un nom propre. « Seigneur » (Kyrios) garde au contraire la force d'un titre. C'était le nom donné à Dieu (Yahvé) dans la Septante, la traduction grecque de l'Ancien Testament. Jésus reçoit ce titre de Dieu en récompense de son obéissance, lorsqu'il est établi comme Seigneur à la droite du Père. Ce titre lui a donc été donné à un moment précis. Pour Bouttier, « dans le Seigneur » ne peut pas couvrir toute l'œuvre de Dieu « en Christ », et en particulier les événements du salut qui précèdent ce moment. Ce qui, dans « en Christ », renvoie à ces événements ne se retrouve pas dans « dans le Seigneur ». Quand Paul écrit « dans le Seigneur », il pense d'abord à l'action présente de Jésus, qui règne. Bouttier voit une confirmation dans la place des emplois : presque tous se trouvent dans l'en-tête et les salutations des lettres, ou dans les passages d'exhortation morale. Ils sont absents des passages où Paul expose les fondements du salut.

Il en conclut que « dans le Seigneur » est comme contenu dans « en Christ ». Il n'en couvre ni toute l'étendue, ni ce qui regarde l'œuvre passée ou future du Christ. Il en retient l'aspect présent, et met l'accent sur la vie de l'Église et la conduite des croyants. Par ailleurs, les tournures à l'impératif emploient « dans le Seigneur » plutôt que « en Christ ». Par contraste, les phrases avec « en Christ » ressortent comme des énoncés : elles disent ce qui est, au lieu de commander.

Chez Bouttier, la comparaison avec « en Esprit » (ἐν πνεύματι) conduit à un résultat semblable. Les deux expressions se correspondent souvent. Mais la correspondance ne va pas dans les deux sens : « en Christ » est beaucoup plus fréquent et couvre un champ plus large, dans une proportion que Bouttier chiffre à 165 contre 19. Il donne un exemple où l'on ne peut pas remplacer l'une par l'autre : Dieu n'était pas « en Esprit » réconciliant le monde avec lui-même, il était « en Christ ». Pour Bouttier, cela montre une fois de plus que la formule « en Christ » est enracinée dans les événements du salut.

Composés en συν-

Le Nouveau Testament emploie une série de verbes et de noms formés avec le préfixe συν-, qui marque l'accompagnement : être crucifié avec (συσταυρόω, Ga 2, 19), être enseveli avec et ressuscité avec (συνθάπτω et συνεγείρω, Col 2, 12), être rendu vivant avec et assis avec dans les cieux (Ep 2, 5-6), souffrir avec et être glorifié avec (Rm 8, 17).

En Rm 6, 8, Paul écrit d'abord « avec le Christ » (σὺν Χριστῷ), puis emploie le verbe composé « vivre avec » (συζάω). Pour Campbell, ce verset ne montre aucune différence de sens entre la forme composée et la forme simple. Selon lui, la plupart de ces formes disent que le croyant prend part aux événements de l'histoire du Christ : sa mort, sa mise au tombeau, sa résurrection, son ascension, le fait qu'il siège auprès de Dieu, sa gloire. Quelques-unes décrivent plutôt un état partagé avec lui, comme le fait d'être cohéritier en Rm 8, 17. D'autres sortent du thème : être rendu conforme à l'image du Fils (Rm 8, 29), ou conforme à sa mort (Ph 3, 10). Il s'agit alors selon lui d'un modèle à imiter, et non d'une participation au sens propre.

Martinus de Boer lit « je suis crucifié avec le Christ » (συνεσταύρωμαι, Ga 2, 19) d'une façon qu'il appelle apocalyptique. La crucifixion du Christ est pour lui un événement qui concerne le monde entier, et le croyant s'y trouve pris. Le « moi » qui meurt est celui que la Loi définissait : celui qui trouvait dans l'observance de la Loi son identité et son espoir d'être justifié. Ce moi est mort dans la crucifixion du Christ. Paul situe cet événement sur le chemin de Damas, lors de sa conversion. Pour de Boer, ce langage est imagé et exagéré, mais il est aussi réaliste. Ce n'est pas une simple façon de parler : Paul interprète une expérience réelle. Tout croyant prend part à cet événement, il y est joint, il y est pris. Être crucifié avec le Christ en exprime un aspect précis : la perte définitive d'une manière de vivre antérieure.

De Boer refuse d'y voir une allusion aux sacrements. Il met en garde contre la lecture de Ga 2, 19 à la lumière de , qui en a selon lui brouillé le sens. Il juge aussi que le mot « mystique » ne convient pas, sauf au sens où Schweitzer parlait de « mystique eschatologique » : être pris dans un événement qui concerne le monde entier.

Les métaphores

Campbell y ajoute quatre grandes images : le corps du Christ, le temple et l'édifice, le mariage, et le vêtement que l'on revêt. Grant Macaskill signale une particularité : dans le judaïsme de l'époque, seul le Nouveau Testament associe le temple et le corps. Ce rapprochement a été expliqué par une lecture messianique du , c'est-à-dire une lecture qui applique ce psaume au Messie.

Le Vocabulaire de théologie biblique distingue plusieurs sens de l'expression « corps du Christ » : le corps de Jésus, son corps dans l'eucharistie, et le corps dont les fidèles sont les membres, qui est l'Église. Pour ce dictionnaire, quand Paul écrit que les croyants forment ensemble un seul corps et sont membres les uns des autres, ce n'est pas une simple image. Ce n'est pas l'équivalent de la fable des membres et de l'estomac, que Paul utilise en . C'est le corps même de Jésus qui unit les membres entre eux, par le baptême et par la communion eucharistique. Lucien Cerfaux lit autrement le « corps » de (voir plus bas).

Histoire de la recherche

Deissmann et la « mystique du Christ »

Selon James Dunn, c'est Adolf Deissmann qui a placé la formule « en Christ » au centre des études sur le Nouveau Testament au . Michel Bouttier le présente comme l'auteur d'une des synthèses les plus brillantes de l'école de l'histoire des religions, un courant qui étudiait le christianisme ancien en le comparant aux religions de son temps. Il le présente aussi comme le premier à chercher dans cette formule le cœur même de la pensée de Paul. Pour Deissmann, tout part d'une expérience : la communion mystique avec le Christ vivant, rencontré sur le chemin de Damas. Et ce Christ vivant, c'est l'Esprit. Deissmann insiste surtout sur le sens de lieu de l'expression. Il la compare au fait de vivre dans un élément comme l'air : l'air que nous respirons est en nous, et nous sommes dans l'air ; il en va de même de la présence du Christ chez Paul. Il en conclut que l'expression ne regarde ni le passé ni l'avenir, et qu'elle se limite à la communion présente et vivante avec le Christ. Bouttier note que cette lecture a eu une longue postérité, en France notamment chez Maurice Goguel.