Le mal occupe dans la théologie chrétienne une place singulière : les textes bibliques ne le définissent nulle part de manière systématique, alors que la tradition doctrinale en a fait un objet de discussion continu. Elle l'aborde comme une question de doctrine et non seulement d'argumentation : elle porte sur ce qu'est le mal, sur la responsabilité de Dieu à son égard, sur les maux dont aucun agent responsable ne répond, sur son rapport au péché et à la loi, sur la souffrance de l'innocent, sur ce que la croix en fait et sur son sort final.
Le vocabulaire biblique du mal recouvre un champ plus large que le mot français. En hébreu, la racine principale dit d'un seul terme l'acte mauvais et le malheur qui en résulte, et son emploi n'implique pas nécessairement de jugement moral, de sorte que le péché y forme une sous-catégorie du mal plutôt que son équivalent ; le grec du Nouveau Testament présente la même amplitude. Les exégètes ont proposé plusieurs mises en ordre d'ensemble de ce que les textes disent du mal, et l'on a fait valoir que le relevé du vocabulaire ne peut à lui seul épuiser le sujet, puisque les textes condamnent quantité d'actes qu'ils ne qualifient pas de mauvais.
La discussion doctrinale s'est formée en réplique au dualisme, et sa réponse classique atténue le statut d'être du mal, défini comme privation du bien, avant d'être reprise par l'ontologie médiévale puis développée en un autre sens par la théologie du néant chez Karl Barth ; elle a été contestée, notamment au motif que le mal demande d'abord à être combattu. La question de savoir comment Dieu permet le mal sans en être l'auteur a été traitée dans des termes distincts par la théologie catholique et par la tradition réformée. Le mal personnel y est tenu pour une créature et non pour un principe. Les maux dont personne ne répond font l'objet d'un débat qui va jusqu'à savoir s'ils constituent des maux, et que la théorie de l'évolution a reposé à nouveaux frais. La croix, enfin, déplace la question plus qu'elle ne l'explique, une part de la théologie contemporaine refusant la construction de théodicées, et l'espérance chrétienne portant sur la destruction du mal plutôt que sur son origine.
Le mal dans les textes bibliques
Bible hébraïque
La Bible hébraïque n'expose nulle part le mal de manière systématique, et le vocabulaire qui le désigne y recouvre un champ nettement plus large que le français « mal »..
Deux familles lexicales dominent. La première est celle de la racine (rʿʿ, « être mauvais, faire du mal »), qui fournit l'adjectif et substantif (raʿ), le nom féminin (rāʿâ) et le nom masculin (rōaʿ) ; la seconde est celle de (rāšaʿ, « être méchant, coupable »), d'où l'adjectif (rāšāʿ, « méchant »), et les noms (rešaʿ) et (rišʿâ), « méchanceté ».. Les lexiques distinguent de la première une racine homonyme , « briser, fracasser », attestée notamment en Ps 2,9.. Hans Joachim Stoebe, professeur d'Ancien Testament à Bâle, compte 781 occurrences de la première racine dans l'Ancien Testament, dont 356 pour l'adjectif et 311 pour ; 146 reviennent au seul livre de Jérémie, 80 aux Psaumes et 75 aux Proverbes..
Les deux familles principales ne se recouvrent pas. Celle de rāšaʿ a une extension étroite et presque toujours morale : la faute, la culpabilité, l'intention de nuire, notamment dans les oppositions du juste et du méchant propres à la littérature sapientiale. Celle de rʿʿ est au contraire très large, et son emploi n'implique pas nécessairement de jugement moral. Stoebe en donne l'étendue : une maladie est grave, une correction douloureuse, une affaire mauvaise, une eau malsaine, une terre stérile, des armes funestes, des bêtes sauvages menaçantes, et le mot sert encore à dire le défaut de qualité d'un animal ou d'un fruit — les mauvaises figues de Jr 24,2-3 — comme la mauvaise mine d'un homme. Il dit aussi le déplaisir, la tristesse, la laideur, l'oppression et le désastre, et ses emplois recensés vont de « faire le mal » à « affliger », « maltraiter », « déplaire » ou « être dans la peine ». On peut décrire le rapport des deux notions en disant que, dans cet usage, le péché forme une sous-catégorie du mal et non son équivalent.
La polarité fondatrice est celle du ṭôb et du raʿ, le « bien » et le « mal », dont les premières occurrences du canon sont celles de l'arbre de la connaissance du bien et du mal (Gn 2,9.17 ; 3,5.22). Claus Westermann souligne que le sens de n'est pas celui d'une qualité fixe mais qu'il est fonctionnel : le mot dit ce qui est bon pour, et la nuance à retenir en Gn 1 est celle de la convenance, sans que le terme s'y réduise — le monde que Dieu voit très bon est celui dans lequel l'histoire peut commencer et atteindre son but.. Stoebe souligne pour sa part que le couple n'est pas d'abord moral mais vital, Dt 30,15 assimilant le raʿ à la mort et le ṭôb à la vie, et que c'est entre les deux qu'il faut décider (par exemple 1 R 3,9) — d'où la gravité, chez les prophètes, d'appeler bon ce qui est mauvais et mauvais ce qui est bon (Es 5,20).
Un trait de la racine rʿʿ a des conséquences considérables pour la traduction : le même mot désigne l'acte mauvais et le malheur qui en résulte. Stoebe l'explique par le fait que l'hébreu n'a pas de termes distincts pour ce qui est éprouvé passivement, le malheur, et ce qui est accompli activement, le mal, le sens variant selon que l'expérience de celui qui subit ou l'action de celui qui fait passe au premier plan ; il rapporte ce trait à la conception synthétique de la vie et à la relation de l'acte et de sa conséquence étudiée par Karl Heinz Fahlgren. Dans les nombreux passages où c'est Dieu qui est dit faire venir la rāʿâ, le sens est celui de « désastre » ou de « calamité », sans connotation morale portant sur l'agent. Selon David W. Baker, rendre le mot par « mal » dans ces contextes reviendrait à attribuer à Dieu une dépravation que le texte n'énonce pas ; il prend pour exemple la traduction d'Am 3,6 par la King James Version et souligne qu'Es 45,7 relève du même usage.
Un troisième terme, (ʾāwen), « iniquité, méfait », a une extension plus étroite que rʿʿ : il désigne le méfait humain et ses effets, non le domaine inanimé. Ses emplois vont de l'iniquité et de la tromperie à l'idole et à la calamité..
Nouveau Testament
Le grec du Nouveau Testament dispose principalement de deux adjectifs signifiant « mauvais », (kakos) et (ponēros), tous deux employés aussi comme substantifs. Le lexique de Bauer, Danker, Arndt et Gingrich distingue pour un emploi qui qualifie ce qui est moralement ou socialement répréhensible, un emploi qui qualifie ce qui est nuisible ou dangereux, et une série de passages où les deux se combinent, le dommage étant causé par une intention mauvaise. Pour , le même lexique distingue l'emploi moral, un emploi qui dit la mauvaise qualité d'une chose, et un emploi physique où le mot qualifie un organe malade ou une plaie grave.
L'amplitude relevée dans la Bible hébraïque se retrouve ainsi dans le grec du Nouveau Testament, et le nom (kakia), « méchanceté » ou « malheur » selon les emplois, en fournit l'exemple le plus net. Employé dans les listes de vices au sens de malveillance ou de méchanceté (par exemple Rm 1,29), il désigne ailleurs une situation pénible, le malheur ou la peine : le même lexique range sous cet emploi Mt 6,34, où le mot dit le souci quotidien, et rapproche cet usage de celui de la Septante, la traduction grecque de la Bible hébraïque, en Qo 7,14 et Am 3,6.
Substantivé et déterminé, désigne le diable, non pas défini comme pécheur mais comme puissance de destruction morale. La forme au génitif rend certains passages ambigus : en Mt 6,13 comme en Mt 5,37, peut être compris comme un masculin, « le Malin », ou comme un neutre, « le mal ». Le lexique note que la lecture masculine est celle des Homélies pseudo-clémentines, de Tertullien, de Cyprien, d'Origène et de Jean Chrysostome, tandis qu'Augustin comprend un neutre, partage que reprend l'exégèse moderne.
La Septante rend le plus souvent par et, plus rarement, par ; le verbe y est rendu principalement par (« maltraiter »), (« agir méchamment ») et (« faire du mal »). Le vocabulaire du péché subit dans la Septante une simplification analogue. Stanislas Lyonnet, exégète de l'Institut biblique pontifical, observe que (« péché ») et ses dérivés y rendent non seulement les mots de la racine (« manquer, pécher »), mais aussi (« révolte, transgression ») et (« faute, iniquité »), tandis qu' (« absence de loi ») correspond à vingt-quatre mots hébreux différents, principalement , et qu' (« impiété ») rend le plus souvent . Surtout, les trois adjectifs qui disent le pécheur — , et — correspondent presque exclusivement au seul , et tendent de ce fait à devenir synonymes.
Ce que le vocabulaire établit
James Barr a soutenu que le porteur linguistique de l'énoncé théologique est ordinairement la phrase, et l'ensemble littéraire plus vaste, non le mot ni les mécanismes morphologiques et syntaxiques ; il en tire que la tentative d'établir un stock lexical de « concepts-mots » dont la spécificité sémantique coïnciderait avec celle de la foi biblique est en principe vouée à l'échec. Il désigne d'autre part comme « transfert illégitime de totalité » l'erreur qui consiste à lire dans une occurrence particulière la totalité des relations dans lesquelles le mot est employé ailleurs dans la littérature.
L'erreur inverse guette également, et Donald A. Carson la range parmi les erreurs d'exégèse qui touchent l'étude des mots : faute d'avoir mesuré l'étendue du champ sémantique, on écarte par avance, au moment d'interpréter un passage, des possibilités dont la bonne pouvait faire partie.. C'est celle que vise Baker à propos du vocabulaire du mal : l'amplitude de la racine rʿʿ est telle qu'une traduction ne peut présupposer le sens moral là où le texte dit le désastre. Les exégètes formulent une réserve analogue en observant que les prophètes condamnent quantité d'actes qu'ils ne qualifient pas de « mauvais », de sorte que le relevé des occurrences ne peut à lui seul épuiser le sujet.
Stoebe montre que l'adjectif raʿ peut n'avoir aucun accent éthique et dire seulement qu'une chose paraît inopportune (par exemple Gn 28,8), mais que, dès que l'évaluateur est Dieu, il prend le caractère d'un mal objectif, d'un péché à rejeter et à punir, parce que le jugement divin réunit la norme dernière et le pouvoir illimité de sanctionner ; c'est l'arrière-plan de la formule deutéronomiste « faire ce qui est mauvais aux yeux du Seigneur », dont il relève qu'elle n'a pas de correspondant formé sur ṭôb.
Paul Ricœur aborde ce vocabulaire par un autre biais. Il distingue trois couches dans l'aveu de la faute : la culpabilité, sentiment de l'indignité du noyau personnel ; le péché, qui englobe tous les hommes et désigne leur situation réelle devant Dieu, qu'ils le sachent ou l'ignorent ; et, plus archaïque, la souillure, conçue comme une tache qui infecte du dehors. Les mots hébreux et grecs qui disent la faute sont pour lui déjà symboliques — le but manqué, le chemin tortueux, le franchissement de la limite —, de sorte que leur compréhension sémantique est elle-même une herméneutique..
Synthèses d'ensemble
Plusieurs exégètes ont proposé des mises en ordre de ce que les textes bibliques disent du mal.