L’affaire Doineau, ou parfois dite Les deux affaires du Capitaine Doineau, est une affaire criminelle et judiciaire survenue en Algérie française en 1856-1859, à la suite de l’assassinat de l’agha des Beni-Snous, Ben Abdallah, et de son secrétaire Hamadi ben Cheikh. Elle mit en cause le capitaine Auguste-Édouard Doineau, chef du bureau arabe de Tlemcen, ainsi que plusieurs chefs et notables indigènes.
Selon certaines sources, l’affaire prit rapidement une dimension politique en raison des révélations faites au cours de l'instruction et du procès sur le fonctionnement des bureaux arabes et sur les rapports entre l'autorité militaire et la justice civile. Elle avait même pris de l'ampleur et fut considérée particulièrement importante, comme celle de Dreyfus, car elle mettait en jeu non seulement l’honneur d’un officier, mais aussi celle de l’armée.
L’arrière-plan : l’Assassinat de Ben Abdallah
L'assassinat Le 12 septembre 1856, vers trois heures du matin, une diligence reliant Tlemcen à Oran quitta Tlemcen. Dans le coupé se trouvaient l'agha des Beni-Snous, Ben Abdallah, qui se rendait aux courses de Mostaganem, et son secrétaire Hamadi ben Cheikh. Plusieurs autres voyageurs occupaient l'arrière de la voiture, notamment le docteur Lenepveu, un commerçant nommé Valette, un soldat du génie et une jeune veuve espagnole.
À environ trois kilomètres et demi de Tlemcen, une douzaine de cavaliers arabes, accompagnés de fantassins, attaquèrent la diligence. Après avoir abattu les chevaux et pénétré dans le coupé, les assaillants s'en prirent principalement à Ben Abdallah et à son secrétaire. Les autres voyageurs ne furent pas systématiquement attaqués. Ben Abdallah reçut cinq blessures et fut dépouillé de sa Légion d'honneur ; Hamadi fut atteint de quinze coups de poignard et mourut à son retour à Tlemcen. Aucun bien des voyageurs ne fut dérobé. Selon Claude Martin, ces circonstances indiquaient qu'il s'agissait d'un assassinat ciblé et non d'un simple acte de brigandage.
L'enquête s'orienta rapidement vers les rivalités entre les principaux chefs indigènes de la région. Ben Abdallah était notamment en conflit avec l'agha Bel Hadj. Un épisode récent avait particulièrement aggravé leurs relations. Des chameaux appartenant à la tribu marocaine des M'haya avaient été saisis par les autorités militaires de Tlemcen. Les animaux furent vendus à Bel Hadj à un prix particulièrement bas, ce qui lui permit de réaliser un important bénéfice lors de leur revente. Ben Abdallah avait contesté la version donnée par les spahis sur les circonstances de la saisie, défendu les propriétaires marocains et demandé que les animaux leur soient rendus. Il s'était ainsi opposé aux autorités locales et avait accusé Doineau de favoriser ses adversaires.
Peu avant son départ, Ben Abdallah rencontra Bel Hadj. Les deux hommes se menacèrent mutuellement de porter plainte auprès des autorités supérieures et Ben Abdallah tira publiquement la barbe de son rival. La famille de la victime considéra dès lors Bel Hadj comme le principal suspect.
L’enquête Doineau et le général de Beaufort auraient privilégié une autre hypothèse : selon eux, le crime aurait été commis par des déserteurs indigènes réfugiés au Maroc. Doineau se montra notamment réticent à accuser Bel Hadj, tandis que le général Cousin-Montauban, commandant de la division d'Oran, exigeait que l'assassinat soit élucidé afin de préserver le prestige de l'autorité française.
La situation évolua lorsque plusieurs témoignages et rapports désignèrent différents protagonistes de la région, notamment Bel Hadj, le caïd Bel Kheïr, le cadi Ben Ayed et Si Mohamed, le khodja et homme de confiance de Doineau. Une mission secrète confiée à l'agha Ben Daoud, ami de la victime, contribua à transmettre à Oran les accusations qui circulaient à Tlemcen.
Bel Hadj finit par se réfugier au Maroc avec plusieurs de ses chaouchs, affirmant craindre à la fois la vengeance du clan de Ben Abdallah et la justice française. Malgré cela, il conserva initialement l'appui de certains responsables militaires. Cousin-Montauban finit cependant par demander à Doineau de découvrir les coupables et se déclara prêt à faire arrêter les principaux chefs de la région.
Si Mohamed, l’ancien khodja de Doineau, avait acquis une fortune importante alors qu'il était auparavant endetté. Claude Martin rapporte également plusieurs témoignages faisant état d'exactions commises par celui-ci et de pratiques susceptibles d'impliquer Doineau. Dans un cas notamment, une amende de 2 000 francs aurait été infligée par Si Mohamed à un caïd, somme que Doineau aurait lui-même encaissée. La destruction de registres relatifs aux fonds disponibles du bureau arabe renforça les soupçons concernant la gestion financière du capitaine. Ces éléments auraient pu fournir un mobile supplémentaire : Ben Abdallah, mécontent du rôle joué par Doineau dans l'affaire des chameaux, aurait pu être en mesure de révéler à l'autorité supérieure certaines pratiques financières ou administratives du bureau arabe de Tlemcen.
Le procès Le procès dépassa rapidement la seule question de l'assassinat. L'instruction et les débats révélèrent l'étendue des pouvoirs exercés par les officiers des bureaux arabes. Selon Martin, les débats firent apparaître l'existence de fonds dont la gestion échappait largement aux règles ordinaires, ainsi que des pratiques d'amendes, de confiscations et d'exécutions sommaires. Les révélations donnèrent ainsi aux adversaires du régime militaire des arguments pour dénoncer l'arbitraire de l'administration militaire en Algérie.
Le procès opposa également la justice civile à l'administration militaire. Les magistrats souhaitaient accéder aux archives militaires nécessaires à l'instruction, tandis que certains officiers défendaient la compétence et la solidarité de l'administration militaire. La défense de Doineau mit notamment en doute la fiabilité des témoignages indigènes et soutint que l'instruction avait pu être influencée par des pressions exercées sur les témoins.
Le choix des avocats renforça encore la dimension politique du procès. Henri Nogent-Saint-Laurent, ancien avocat de Napoléon III, défendit Doineau. Jules Favre, qui représentait Bel Hadj, transforma au contraire sa plaidoirie en une critique plus générale de l'arbitraire de l'administration militaire et des bureaux arabes.
Condamnation Le tribunal reconnut Doineau coupable et le condamna à mort. Son khodja Si Mohamed fut condamné aux travaux forcés à perpétuité ; Bel Hadj, Bel Kheïr et plusieurs autres accusés furent condamnés à vingt ans de travaux forcés, tandis que les comparses reçurent des peines de cinq ans. Doineau et Bel Hadj furent également déchus de leur qualité de membres de la Légion d'honneur.
La peine de Doineau fut ensuite commuée en emprisonnement à perpétuité. Il devait initialement être envoyé en Guyane, mais, alors qu'il se trouvait à Toulon dans l'attente de son embarquement pour Cayenne, le navire partit sans lui après que la clé de sa cellule eut été égarée. Il fut ensuite transféré à Douéra, puis à Tours en 1859.
La même année, Napoléon III lui accorda sa grâce. Celle-ci était assortie de deux conditions : Doineau devait quitter la France pendant au moins dix ans et s'engager à ne rien publier de son vivant au sujet de l'affaire et de sa condamnation. Selon Martin, ces conditions furent respectées.
Échos et incidences L’historien et juriste Claude Martin rejette l'idée que Auguste-Édouard Doineau ait démontré son innocence. Il estime cependant qu'il semble ne pas avoir participé directement à l'assassinat de Ben Abdallah, ce que reconnaissait également le jugement. La question demeure donc celle de son éventuelle responsabilité indirecte dans l'organisation du crime.
Gaston Delayen émet l’hypothèse selon laquelle Ben Abdallah aurait pu être considéré comme gênant pour la politique française et Doineau aurait pu provoquer ou favoriser les rivalités entre chefs indigènes afin de provoquer sa disparition, en pensant agir dans l'intérêt de l'armée et du pays. De son côté, Martin considère toutefois que les documents disponibles ne permettent pas de confirmer cette hypothèse ; il privilégie plutôt une responsabilité située dans le cercle administratif et militaire de Tlemcen. Selon ses sources, Ben Abdallah gênait surtout certains responsables locaux et non l'autorité supérieure d'Oran. Son opposition dans l'affaire des chameaux et la possibilité qu'il révélât certaines pratiques financières auraient pu contribuer à son élimination. Martin laisse cependant ouverte la question du rôle exact de Doineau : il envisage qu'il ait pu être l'instigateur du crime, qu'il ait pu laisser agir ses subordonnés ou qu'il ait simplement créé les conditions dans lesquelles ses adversaires purent passer à l'acte.
L'intérêt historique de l'affaire réside ainsi, dans l'interprétation de Martin, autant dans l'assassinat lui-même que dans ce que le procès révéla du fonctionnement des bureaux arabes et de la confrontation entre autorité militaire et justice civile dans l'Algérie du Second Empire. Tout comme il le souligne dans son article dans la Revue Africaine, cette affaire, "comme l'affaire Dreyfus, parut à certains contemporains mettre en jeu non seulement l’honneur d’un officier, mais celui de l’armée toute entière."
Voir aussi
Sources primaires
Procès du capitaine Doineau et ses coaccusés devant la cour d'assises d'Oran (Août 1857), Paris, Librairie internationale de l’agriculture et de la colonisation, 1857, 508 p. Henri Nogent-Saint-Laurens, Plaidoirie de Me Nogent-Saint-Laurens pour le Capitaine Doineau, Affaire de Tlemcen. Cour d'assises d'Oran, 1857, J. Claye.
Bibliographie
Julius Levita, Der Proceß Doineau. Kritische Darstellung des vor dem Assisenhofe zu Oran gegen den Capitän Doineau und achtzehn Angeklagte verhandelten Criminal-Processes wegen des Mordes eines arabischen Häuptlings, des Agah Ben Abdallah und des vor dem Cassationshofe zu Paris erhobenen Rekurses, Darmstadt, Erlangen, 1857. Gaston Delayen, Les Deux affaires du capitaine Doineau. L'Attaque de la diligence de Tlemcen (1856). L'Evasion de Bazaine (1874), d'après des documents inédits, Paris, Éditions des Juris-classeurs, 1924, 388 p. Claude Martin, « L'affaire Doineau », Revue Africaine, v. 80, 1937, 171-198.
Notes et références
Catégorie:Affaire judiciaire en France