La vallée de la Fure désigne la partie basse du cours de la Fure, rivière du département français de l'Isère (Auvergne-Rhône-Alpes), principalement située sur le territoire des communes de Rives et Charavines en amont et, en aval, Renage et Tullins (dite aussi Tullins-Fures). Elle est connue pour son long passé industriel : la force motrice de la rivière y a été exploitée dès le Moyen Âge pour la mouture, le forgeage et le travail des fibres textiles, puis pour la soierie, la papeterie, l'effilochage et la construction mécanique. La seconde moitié du y est marquée par une suite de fermetures d'entreprises.
Géographie Localisation La vallée s'étend des gorges situées en aval de Renage jusqu'à la plaine de l'Isère, où la Fure conflue avec la Morge près du lieu-dit le Port, non loin de l'Isère.
Géologie et relief vignette|Aqueduc médiéval du canal des Moulins La Fure, longue de du Lac de Paladru à la Morge (affluent de l'Isère), présente une pente moyenne de par kilomètre, avec un débit moyen de l'ordre de . Cette pente soutenue et la possibilité de canaliser les eaux dans les resserrements de la vallée ont permis l'établissement de nombreuses prises d'eau, de canaux de dérivation et de roues hydrauliques.
De nombreux canaux et ouvrages hydrauliques anciens structurent la vallée de la Fure: le canal des Moulins et le canal de Pina, présents au cadastre napoléonien et antérieurs au XVIIIe siècle pour leurs parties les plus anciennes ; un aqueduc historique, dont les fondations remontent au XVIe siècle selon les sources locales, alimente le canal des Moulins. Un troisième ensemble de canaux dessert le Château de Saint-Jean-de-Chépy (tournerie, effilochages) et de la rive gauche (soierie Barratin).
Histoire Moyen-Age Des moulins à eau de différents types (moulin à grain, gruoir, moulin à huile, foulon, battoir à chanvre, scierie, moulin à papier) se développent le long de la Fure entre les Xe et XIIIe siècles, la diffusion des cames transformant la roue hydraulique en moteur polyvalent. Le travail du fer est attesté anciennement : en 1333, plusieurs maîtres de forges sont établis à Fures et, en 1359, un forgeron loue les eaux de la Fure pour y édifier un martinet. Vers le XVe siècle, une aciérie s'installe à Hurtières sous la protection de la maison forte locale ; elle alimente une fabrique d'épées dont la renommée, liée aux guerres d'Italie (1494–1559), s'appuie sur la réputation de la trempe dans les eaux de la Fure. La famille Pina, issue d'un maître de forge anobli vers 1580, possède au XVIIIe siècle des martinets et des forges en amont du pont de Fures ; ses biens sont vendus comme biens nationaux en 1794.
Epoque Moderne À la veille de la Révolution française, Fures compte sept martinets, une aciérie, une taillanderie et une fabrique de Baïonnette. La taillanderie, orientée vers l'outillage agricole, reste à cette date une production d'ateliers de petite dimension. L'Isère, non endiguée, assure l'acheminement des gueuses de fonte venues d'Allevard jusqu'au Port de Fures (Tullins), d'où elles sont remontées vers les forges par chariots attelés.
La Révolution Industrielle Le XIXe siècle transforme l'économie de la vallée. Après 1850, la production d'acier s'étant déplacée vers les centres miniers, les taillandiers de la Fure concentrent une main-d'œuvre spécialisée dans le travail du fer et passent à un stade industriel ; le département de l'Isère est, jusqu'au début du XIXe siècle, la seule province productrice d'acier de France, avec notamment à acier recensées en 1811 sur le seuil de Rives et dans le Bas-Dauphiné. En 1865, Mathieu Revollier, d'origine stéphanoise, installe à Renage une fabrique de faux et faucilles sur l'emplacement d'anciennes forges à acier.
Dans le textile, des soieries mécaniques s'établissent le long des canaux : Barlet (1854), Barratin (1861), Souget à Saint-Jean-de-Chépy (1900). Ces usines-pensionnats ou ateliers-pensionnats emploient une main-d'œuvre majoritairement féminine, dans des conditions de travail et d'hébergement sévères, documentées par les historiens du textile dauphinois. Le recyclage des textiles devient une industrie (effilochage) après 1850 : effilochage Souget (1865), effilochage Vittet (1887).
La papeterie s'installe à Fures en 1854, lorsque le maître de forges Antoine Marquis-Jayeur convertit ses forges en papeteries : ses gendres Joseph Guély et Léon Noble-Capitaine se partagent en 1873 les deux usines, donnant naissance aux papeteries Guély et à la papeterie Noble-Capitaine, future société Le Lux (1908), spécialisée dans le papier couché.
Le chemin de fer (mise en service de la ligne en 1864) et la houille blanche complètent ces mutations : en 1899, les usiniers de la Fure créent la société de la Fure et Morge, qui exploite de petites centrales hydroélectriques en complément des turbines installées au pied des chutes.
Première moitié du XXe siècle À la veille de la Première Guerre mondiale, les taillandiers de la Fure (usines Bert à Charavines, Gourju au Rivier d'Apprieu, Experton-Revollier à Renage, Rival à Fures) réunissent main-d'œuvre formée, réseau ferroviaire et potentiel énergétique. La soierie y emploie plusieurs centaines d'ouvrières ; les grèves de 1882 (soierie Barlet), de 1903 (papeterie Noble-Capitaine) et de 1908 (soierie Souget) y sont des épisodes marquants du mouvement social. La crise des années 1930 entraîne la fermeture des soieries Souget (1935) et de l'effilochage Vittet (vers 1935-1936), puis, à la fin de la décennie, celle des soieries Tronc (ex-Barlet).
Depuis la Seconde Guerre mondiale La période d'après-guerre est celle du plein emploi industriel puis du déclin sectoriel. Le Lux ferme en 1967-1969 ; les soieries Ducornet ferment en 1953 et leurs bâtiments accueillent l'effilochage Gastaldin (1961-1990). Les forges Rival, absorbées par les forges Experton de Rives, ferment en 1979. La papeterie Guély, diversifiée depuis 1972 dans le sac plastique (Plastul), subsiste jusqu'à sa liquidation en 2011 ; Plastul cesse son activité en 2017. Les ateliers de construction mécanique Thomasset disparaissent en 1997, la marque étant définitivement fermée en 2005. La construction mécanique papetière poursuit en revanche son activité : issue des Ateliers Allibe (1952), la société ABK devient au XXIe siècle un bureau d'études international, filiale du tchèque Papcel depuis 2014. L'entreprise de chaussures Richard-Pontvert (marque Paraboot), installée à Fures depuis 1935, quitte le site en 2017 pour Saint-Jean-de-Moirans.
Économie vignette|Cheminée industrielle à Fures Développées par la force motrice autour du cours d'eau, les activités ont été variées au fil des siècles profitant directement de cette énergie ou indirectement pour répondre au besoin des industriels (électricité, tuyauterie, travaux divers...).
Métallurgie La métallurgie est bien représentée avec plusieurs Forges et Taillanderies comme les Forges et taillanderies Rival (1816-1979). Fondées par Rival et Girard comme « Forges et taillanderies du Grand Hurtière », à Fures, en aval des Forges et Aciéries Tournier. Alimentées par un canal de dérivation actionnant jusqu'à six roues hydrauliques dites « roues de pêche » et six martinets (largement construits en bois), elles fabriquent des outils forgés d'un seul pièce : serpes, bêches, faux, faucilles, couperets, outillage de boucherie. Le catalogue atteint environ , diffusés sous la marque « Le Loup », exportée notamment vers l'Europe et les États-Unis. L'effectif culmine à environ avant 1914, puis à environ 100 en 1956. Face à la concurrence internationale et à la concentration du secteur, l'entreprise est absorbée par les forges Experton-Revollier (Revex) de Renage en 1979, avec restants.
On compte aussi l'usine Bert à Charavines (70 à , trois chutes, martinets et tournerie), usine Gourju au Rivier d'Apprieu (versoirs de charrues, ), forges et aciéries Tournier à Hurtières (fermées après-guerre), forges Blanchet (avant 1830, faillite 1839).
Textile Soierie Barlet (1854). Ouverte par la maison E. Barlet et Cie (Saint-Étienne) avec l'ingénieur Auguste Voilin, spécialisée dans les rubans de soie : 165 métiers à tisser mécaniques, environ 200 salariés dont une majorité de femmes, une cinquantaine de moins de 16 ans. Usine-pensionnat (dortoirs en combles à lucarnes), alimentée par une turbine Koechlin sur le canal des Moulins. Elle compte 240 ouvrières en 1865. Une grève de 150 ouvrières, déclenchée en décembre 1882 par une baisse de tarif de 18 %, dure près de trois semaines ; les ouvrières créent une chambre syndicale. L'usine devient les soieries Tronc (1910), ferme à la fin des années 1930, puis accueille successivement Trefilat, la société Guinet, Mustade, et à partir de 1952 les Ateliers Allibe. Le bâtiment, incendié en 2010 puis rénové, abrite aujourd'hui le bureau d'études ABK.
Soierie Barratin (1861). Rive gauche de la Fure, 80 métiers, une centaine de salariés, atelier-pensionnat alimenté par un canal sur la Fure-mère. Devenue Roussel-Pelletier-Gervaise puis Ducornet, elle ferme en 1953 ; l'effilochage Gastaldin s'y installe en 1961.
Soierie Souget (1900). À Saint-Jean-de-Chépy : environ 110 ouvrières et une dizaine de gareurs et contremaîtres, 90 métiers, turbine hydraulique et machine à vapeur. Une grève dure en 1908 entraîne six mois de chômage ; l'usine ferme en 1935 et est convertie en usine d'effilochage.
L'effilochage Souget (1865), autour de la maison forte de Saint-Jean-de-Chépy, emploie jusqu'à une centaine de salariés avant mécanisation, puis une quarantaine. L'effilochage Vittet (1887, lieu-dit le Moulin du Temple) emploie 40 personnes et ferme vers 1935-1936. Henri Vittet relance l'effilochage Souget en 1938 et le transfère en 1941 dans l'ex-soierie Souget ; Alexandre Gastaldin, son collaborateur puis successeur, rachète en 1961 les bâtiments de l'ex-soierie Ducornet et y installe huit effilocheuses et une ligne de lavage de laine ; l'usine emploie une trentaine de personnes jusqu'à la retraite du fondateur en 1990.
Unité de lingerie de la société grenobloise Valisère (créée en 1919), installée à Tullins en 1922 (50 à 60 ouvrières, rue du Dauphiné), reconvertie après-guerre dans la chemise de luxe, déplacée en 1966 dans la zone industrielle puis revendue en 1970 ; le groupe Valisère est vendu en 1977.
Chalvin / Innovatex : Manufacture de chemises, manchettes et faux cols fondée en 1881 par Gaston Chalvin (« Chalvin Frères » en 1888), employant jusqu'à 140 personnes après guerre ; intégrée au groupe Armorial d'Annecy sous le nom Innovatex, l'usine de Tullins ferme en 1966.
Richard Ponvert (Paraboot) : Entreprise familiale de chaussures fondée par Rémy Richard (né en 1878 à Izeaux), ouvrier-coupeur devenu agent de fabrique, qui dépose la marque Paraboot en 1927 — du nom du port brésilien de Para par lequel transitait le caoutchouc de ses semelles — et la marque Galibier en 1922. Après une première usine à Izeaux (1920), il s'installe en 1935 à Fures, dans les bâtiments de l'ancienne papeterie Courrier, où sont fabriquées des chaussures à semelles de caoutchouc vulcanisées dans d'anciens pressoirs à huile. Sous Julien Richard, l'entreprise mise sur la chaussure cousue (Goodyear, cousu norvégien) et connaît un fort essor pendant les Trente Glorieuses, employant jusqu'à 400 personnes et s'exportant au Japon, aux États-Unis et en Italie. La production de semelles, toujours réalisée à Fures, s'arrête en 2017 lors du regroupement des deux sites à Saint-Jean-de-Moirans.
Papeterie et industries dérivées vignette|Bâtiment des ex papeteries Lux