La critique textuelle du Nouveau Testament est la branche de la critique textuelle qui étudie la transmission du texte grec du Nouveau Testament et en établit des éditions critiques. Aucun manuscrit original n'est conservé. Le texte est connu par plus de cinq mille manuscrits grecs, des papyrus du aux copies médiévales. S'y ajoutent des traductions anciennes en syriaque, en latin, en copte et en d'autres langues, et les citations des auteurs chrétiens de l'Antiquité. Ces sources, appelées témoins, divergent en de nombreux endroits, par erreur de copie ou par changement volontaire, et certaines différences touchent à la doctrine. La discipline fournit le texte grec sur lequel reposent les traductions et les commentaires, et renseigne sur l'histoire du christianisme ancien.
Pratiquée dès l'Antiquité, elle prend sa forme moderne avec l'imprimerie. Le texte grec publié par Érasme en 1516, devenu le textus receptus, domine jusqu'au , lorsque Lachmann, Tischendorf, puis Westcott et Hort établissent le texte sur les manuscrits anciens. À chaque endroit où les témoins divergent, la plupart des éditeurs retiennent aujourd'hui la forme qui explique le mieux l'apparition des autres. Ils pèsent pour cela à la fois la valeur des manuscrits qui la portent et la probabilité qu'elle vienne de l'auteur plutôt que d'un copiste. D'autres donnent la priorité à ce second critère seul, ou au texte de la majorité des manuscrits. Depuis la fin du , la grande édition critique en cours de publication, l, déduit les parentés entre les textes des manuscrits des choix faits à chaque endroit. Les éditions courantes en reprennent progressivement les résultats. Cette méthode a conduit à réévaluer le texte byzantin, la forme la plus répandue au Moyen Âge, et ses éditeurs ont renoncé à répartir les manuscrits en grands types de texte, que d'autres chercheurs continuent de défendre.
Le but même de la discipline est discuté. On l'a longtemps définie comme la reconstitution du texte original. L vise plutôt un « texte initial », celui dont descendent les manuscrits conservés, et son rapport au texte des auteurs est débattu. Le lien entre le texte reconstitué et celui que chaque tradition chrétienne tient pour faisant autorité est historique ou théologique, et ne relève pas de la discipline elle-même.
Objet et portée Usages La critique textuelle du Nouveau Testament répond d'abord à une nécessité pratique. Les autographes sont perdus et les copies divergent, et il faut décider à chaque endroit quel texte lire, traduire ou commenter : on ne peut interpréter un texte qu'on n'a pas. Les éditions qu'elle produit servent aux traducteurs comme aux exégètes et aux chercheurs. L'apparat du Greek New Testament retient surtout les variantes qui comptent pour la traduction et le sens, celui du Novum Testamentum Graece relève aussi celles qui éclairent l'histoire du texte. La discipline sert aussi l'histoire, par la datation des documents et l'étude de la diffusion des textes, et l'exégèse, qui doit savoir quelle édition elle commente et trouve dans les variantes les plus anciennes interprétations du texte. On l'a longtemps appelée « critique basse », préalable à une « critique haute » chargée d'établir la date, l'auteur et le lieu de composition des écrits (voir Exégèse historico-critique de la Bible). David Parker juge dépassée cette conception par étapes, les deux recherches se fournissant mutuellement réponses et questions nouvelles, mais tient à ce que les théories littéraires sur les rapports entre les Évangiles ne soient pas confondues avec l'histoire de leur texte.
Les variantes, témoins de l'histoire du christianisme Selon David Parker, les variantes sont parmi les plus anciens commentaires du texte, puisqu'elles cherchent à lui faire dire ce qu'il doit signifier. Il observe qu'une grande partie d'entre elles sont apparues avant le milieu du , au moment où naît le commentaire biblique, qui rend moins nécessaire de modifier le texte pour l'interpréter. Bart Ehrman considère que l'intérêt pour les variantes elles-mêmes, et non plus seulement pour le texte original, est l'évolution la plus importante de la discipline depuis un demi-siècle. Les changements des copistes reflètent selon lui leur milieu, et renseignent sur les conflits doctrinaux du christianisme ancien, les relations entre juifs et chrétiens, l'apologétique face aux païens ou la place des femmes.
Texte reconstruit et texte faisant autorité L'élargissement de la discipline à l'histoire de la transmission a rendu plus sensible l'intérêt des manuscrits et des variantes pour l'histoire du christianisme et de ses doctrines.
Selon Michael Holmes, la question de savoir si le texte original fait aussi autorité a reçu des réponses différentes selon les traditions chrétiennes. Les réformateurs protestants, qui ne reconnaissaient d'autorité qu'à l'Écriture, l'ont située dans le texte en langue originale, et la théologie protestante l'a précisée ensuite comme celle du texte original ou des autographes. Le concile de Trente a retenu la Vulgate comme forme de l'Écriture faisant autorité, et la tradition orthodoxe privilégie une forme byzantine du texte. Certains groupes protestants, surtout depuis la fin du , accordent cette autorité au texte majoritaire ou au texte grec de la Bible du roi Jacques. Holmes conclut, avec Epp, que le lien entre texte original et texte faisant autorité est historique ou théologique, mais non inhérent à la discipline. Qu'un passage comme la finale longue de Marc ou l'épisode de la femme adultère soit jugé non original n'empêche pas qu'il soit tenu pour faisant autorité.
David Parker retrace l'histoire de ce rapport. Après la controverse suscitée par l'édition de Mill, les spécialistes auraient pris l'habitude de présenter leur discipline comme étrangère à la théologie, comme en témoigne selon lui l'affirmation de Frederic Kenyon qu'aucune doctrine fondamentale ne repose sur une leçon disputée. Parker tient la défense du textus receptus comme seul texte inspiré pour une position anhistorique, et demande que le débat théologique s'appuie sur ce que la critique textuelle établit des manuscrits et de leur tradition.
Terminologie Témoin toute source qui atteste le texte, qu'il s'agisse d'un manuscrit grec, d'une traduction ancienne ou d'une citation d'un auteur chrétien de l'Antiquité. Version traduction ancienne du Nouveau Testament, en syriaque, en latin, en copte ou dans une autre langue. Leçon ou variante chacune des formes que prend un même passage dans les témoins. Deux leçons diffèrent par un ajout, une omission, la substitution d'un mot à un autre ou l'ordre des mots, et la critique textuelle cherche dans quel ordre elles sont apparues. Lieu variant endroit du texte où les témoins divergent, avec l'ensemble des leçons qui s'y rencontrent. Apparat critique relevé, en bas de page d'une édition, des leçons qui s'écartent du texte imprimé et des témoins qui les portent. Archétype manuscrit perdu dont descend un groupe de manuscrits conservés et que l'on peut reconstruire. Contamination mélange, dans un même manuscrit, de leçons venues de plusieurs sources. Type de texte groupe de témoins dont le texte s'accorde davantage entre eux qu'avec celui des autres témoins (voir Types de texte du Nouveau Testament). Texte initial texte dont descend toute la tradition conservée, défini par rapport aux témoins existants plutôt qu'à l'original perdu (voir Du texte original au texte initial).
Un texte transmis par copies Aucun manuscrit original du Nouveau Testament n'est conservé. Le texte n'est connu que par des copies, et ces copies ne concordent pas entre elles.
Les témoins Le texte du Nouveau Testament est connu par trois sortes de témoins : les manuscrits grecs, les traductions anciennes, appelées versions, et les citations qu'en font les auteurs chrétiens de l'Antiquité dans leurs commentaires, leurs sermons et leurs traités. Là où ces témoins divergent, chacune des formes attestées d'un passage est appelée leçon ou variante, et l'endroit où ils divergent, lieu variant. Une leçon diffère d'une autre par un ajout, une omission, la substitution d'un mot à un autre ou l'ordre des mots, et la critique textuelle cherche dans quel ordre ces leçons sont apparues. Le regroupement des témoins en types de texte est traité dans l'article Types de texte du Nouveau Testament.
Manuscrits grecs Les manuscrits grecs sont enregistrés dans la Kurzgefasste Liste, le registre officiel tenu par l'Institut für neutestamentliche Textforschung de Münster, qui attribue à chacun un numéro dit de Gregory-Aland. Ce registre prolonge le catalogue établi par Caspar René Gregory en 1908. Kurt Aland en a publié la première édition en 1963 et la deuxième en 1994, et il est aujourd'hui tenu à jour en ligne. Le numéro indique la catégorie du manuscrit : un P pour les papyrus, un zéro initial pour les majuscules, aucun préfixe pour les minuscules et un L pour les lectionnaires.
Le nombre d'entrées de la liste ne correspond pas au nombre de manuscrits. Des fragments d'un même manuscrit publiés à des dates différentes ont reçu plusieurs numéros, et des pièces ont été retirées de la liste. Un même objet peut aussi relever de deux catégories, comme le Codex Vaticanus, dont les feuillets de remplacement portent un numéro de minuscule. Une entrée peut enfin désigner aussi bien un fragment de quelques mots qu'un Nouveau Testament complet. En avril 2025, la liste comptait environ entrées.
+ Manuscrits grecs du Nouveau Testament dans la Kurzgefasste Liste en avril 2025 Catégorie Entrées Manuscrits, entrées retirées ou fusionnées déduites Papyrus 141 135 Majuscules 326 283 Minuscules Lectionnaires
Papyrus Les papyrus (voir la Liste de papyrus du Nouveau Testament) comptent parmi les plus anciens témoins conservés. Les premiers sont datés du , une datation paléographique que tous les spécialistes n'acceptent pas. Selon Elijah Hixson, les papyrus ont moins modifié le texte des éditions critiques qu'éclairé l'histoire de la transmission et les habitudes des copistes. La publication en 1961 du papyrus P75, dont le texte est très proche de celui du Codex Vaticanus, a ainsi fait abandonner l'idée que cette forme du texte résultait d'une révision du . La plupart des papyrus ont été trouvés en Égypte, dont le climat sec a permis leur conservation. Larry Hurtado estime pourtant qu'ils ne reflètent pas un texte seulement égyptien, en raison de la diversité de leurs pratiques de copie et de la fréquence des échanges de livres dans le monde romain.
Majuscules Les majuscules, autrefois appelées onciaux (voir la Liste des manuscrits du Nouveau Testament en onciales grecques), sont des manuscrits qui donnent le texte suivi des livres, à la différence des lectionnaires. Ils sont écrits le plus souvent sur parchemin dans une écriture où les lettres occupent toute la hauteur de la ligne. Avant la découverte des papyrus anciens, ils étaient les plus anciens témoins connus et ont servi de base aux éditions critiques du . Le Codex Sinaiticus, du , est le plus ancien Nouveau Testament complet conservé. Le Codex Vaticanus, du même siècle, porte un texte très proche de celui que reconstruit l, la grande édition critique en cours de publication. Le Codex Bezae, du , est un manuscrit bilingue grec et latin des Évangiles et des Actes des Apôtres, longtemps tenu pour le principal représentant grec du texte occidental. Peter Lorenz y voit au contraire une révision du grec faite au sur les anciennes traductions latines.
Minuscules