L'hellénisation du christianisme, est de manière générale l'influence qu'à eu l'hellénisme sur l'Église primitive. Plus spécifiquement l'hellénisation du christianisme désigne le processus historique par lequel la jeune foi chrétienne (d'origine sémite/juive) a adopté les concepts, le vocabulaire et les structures logiques de la philosophie du monde grec (notamment le platonisme, le stoïcisme et l'aristotélisme) pour formuler le message originel chrétien, ses dogmes et sa théologie.

Tournant majeur de l'histoire religieuse et intellectuelle, ce passage historique s'articule autour de deux dynamiques principales : du kérygme à l'apologétique et de l'apologétique à la dogmatique.

Le passage du kérygme à l'apologétique représente le mouvement par lequel la foi chrétienne passe d'une annonce brute et proclamée (le kérygmeÀ l'origine, le kérygme (du grec ancien kếrugma, « proclamation à haute voix ») est une annonce purement verbale, spirituelle et eschatologique, destinée à convertir par la foi et l'émotion. Face aux persécutions et aux critiques des intellectuels païens, les premiers Pères de l'Église (les Apologistes comme Justin de Naplouse ou Athénagore d'Athènes) ont dû utiliser le langage rationnel de la philosophie grecque pour rendre le christianisme crédible et défendable aux yeux de l'Empire romain.) à une argumentation rationnelle et défensive (l'apologétique). Pour éviter les divisions internes (les hérésies) et définir précisément l'orthodoxie, l'Église a formalisé sa doctrine lors des grands conciles œcuméniques (Nicée en 325, Constantinople en 381, Éphèse en 430, ou Chalcédoine en 451). Des notions philosophiques grecques complexes, telles que la substance (ousia) ou la personne (hypostasis), ont été indispensables pour structurer les dogmes de la Trinité et de la double nature (divine et humaine) du Christ. Ce processus, bien que fondamental pour l'expansion universelle du christianisme, a fait l'objet de vifs débats historiques. Certains théologiens comme Adolf von Harnack au y ont vu une forme de « corruption » ou d'éloignement de la pureté évangélique originelle, tandis que d'autres y perçoivent une inculturation réussie et nécessaire.

Schématiquement, l'hellénisation du christianisme s'est opérée par la conjonction du concept philosophico-théologique de la et de l'action institutionnelle des écoles théologiques grecques.

Présentation

L'Évangile de Jésus de Nazareth fut d'abord proclamé dans les limites géographiques et linguistiques de sa terre natale, la Judéenotamment à Jérusalem lors des grandes fêtes juives. et la Galiléeautour du lac de Tibériade, dans des villes et villages comme Capharnaüm, Nazareth ou Cana du , où la langue dominante de communication quotidienne était l'araméenBien que l’hébreu soit demeuré la langue des Écritures sacrées et du culte, et que le grec ait été la langue administrative et commerciale de l’Empire romain dans la région, l’araméen était la langue maternelle et vernaculaire de Jésus et de ses premiers disciples.. Ses premiers disciples étaient des pêcheurs de la mer de Galilée. Par la suite, le message franchit les frontières de son sol d'origine pour pénétrer la sphère de la culture grecque — le monde de la pensée hellénistique — et toucher des âmes façonnées par l'esprit grec ; comme Justin de Naplouse, philosophe et martyr qui inaugura l'ère des Apologistes au . On observe par la suite un afflux croissant d'éléments culturels hellénistiques à mesure que l'on passe des écrits et des strates les plus anciens de la littérature chrétienne primitive vers ceux qui sont postérieurs.

Le Nouveau Testament a été rédigé en grec commun (koinè), et la Bible hébraïque a été lue par les premiers chrétiens dans sa traduction grecque, la Septante.

Dès les origines à Jérusalem, les « hellénistes » (des juifs de culture grecque) ont favorisé la diffusion et l'adaptation de la nouvelle foi. Un débat porte sur le degré d'hellénisation du monde juif au premier siècle (parsemée de faits marquants comme le traumatisme fondateur de la Révolte des Maccabées au sous le règne d'Antiochos IV). Au premier siècle, des groupes comme les Pharisiens, les Esséniens ou les Zélotes prônaient une stricte observance de la Torah ; adopter le style de vie grec restait un tabou absolu pour la majorité de la population. Hérode le Grand, grand père de Hérode Antipas d'origine iduméenne était particulièrement réputé pour sa bienveillance envers les Grecs païens à qui il a offre des temples et des cités entières comme Césarée.

Le grec la langue universelle

Même si Rome dominait politiquement et militairement, l'Orient et une grande partie des élites d'Occident savaient que le grec (Koinè) était la langue universelle (lingua franca) du commerce, de la culture et de l'Église primitive. Les Pères de l'Église savaient que le Nouveau Testament avait été rédigé en grec et que la première traduction de l'Ancien Testament (la Septante) était grecque. L'approche des textes grecs dépendait entièrement de la langue culturelle de la région administrative. En Orient (Pères grecs), le grec était la langue maternelle et de travail. Des figures comme Jean Chrysostome, Basile de Césarée ou Grégoire de Nysse avaient une maîtrise absolue et native du grec. Ils lisaient les Évangiles et les philosophes (Platon, Aristote) directement dans le texte ; Origène avait une connaissance superficielle de l'hébreu ; implanté à Césarée (après Alexandrie), il a eu des échanges avec les rabbins de Césarée qui lui ont donné accès aux traditions aggadiques à la lecture allégorique juive des Ėcritures; ces échanges se faisaient en grec

Les Pères latins souffraient par ailleurs d'une déconnexion linguistique. Ils avaient conscience que le cœur des grands débats théologiques du se déroulait en Orient, en langue grecque, et qu'ils accédaient à cette pensée avec un train de retard à cause des délais des traductions latines. Au fil des siècles (notamment à partir du ), la connaissance du grec avait fortement décliné en Occident et Augustin d'Hippone représente parfaitement cette génération de lettrés occidentaux qui maîtrisent imparfaitement le grec et dépendent éventuellement des traductions(Augustin ignorait d'autre part le libyque et le punique ; au sein de l'Empire, le libyque n'avait pas de caractère identitaire). Saint Jérôme maîtrisait parfaitement le grec (et l'hébreu) ; cela lui a permis de traduire la Bible directement depuis les textes originaux pour créer la Vulgate en latin, corrigeant les vieilles traductions défectueuses.

Dans le vocabulaire des Pères de l'Église, le mot « Hellène » ne désignait plus simplement un habitant de la Grèce, mais était devenu synonyme de « païen cultivé. » Ils divisaient intellectuellement le monde en trois groupes : les Chrétiens, les Juifs et les Hellènes. Être « Hellène » signifiait appartenir à cette civilisation de la rhétorique, des théâtres, des gymnases et des écoles de philosophie. Les Pères d'Orient (comme Saint Basile ou Jean Chrysostome) avaient conscience d'être les héritiers directs de cette culture classique, qu'ils tentaient de christianiser de l'intérieur. Les Pères de l'Église savaient que pour convertir le monde romain, ils devaient s'exprimer dans le langage de l'hellénisme et faire appel à la Paideia (l'éducation et la culture grecques). Ils ont donc volontairement utilisé les concepts de la philosophie grecque (le Logos de Platon ou des stoïciens, la substance, la nature) pour définir les dogmes chrétiens comme la Trinité. C'est ce que les historiens appellent l'hellénisation du christianisme. Ils avaient conscience que s'ils n'adoptaient pas les outils intellectuels grecs, leur message resterait marginal face aux élites de l'Empire.

Une structure mentale hellénique

Pour éviter tout anachronisme, on ne peut comprendre les Pères de l'Église si on les imagine comme des théologiens chrétiens « hors sol » qui auraient simplement orné la foi chrétienne d'une culture étrangère : Les Pères de l'Église n'ont pas « utilisé » la culture hellénistique : ils étaient cette culture. Des figures comme Augustin d'Hippone, Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze ou Jean Chrysostome ont été formés dans les meilleures écoles de rhétorique et de philosophie de l'Empire (à Carthage, Athènes, Antioche). Leurs manuels scolaires étaient Homère, Platon, Cicéron et Démosthène. Leur structure mentale était hellénique : Le grec (ou le latin classique pour l'Occident, l'expression « » évoque une diglossie latin/grec) n'était pas seulement leur langue de communication, c'était leur manière de penser. Leurs catégories de pensée, leur logique, leur manière de construire un argument ou de concevoir l'âme et le cosmos étaient intrinsèquement grecques. Lorsqu'ils lisent les Écritures, ils les lisent avec les yeux d'hommes formés à l'exégèse des textes d'Homère ou de Platon (voir allégorèse,herméneutique). L'hellénisation n'est souvent pas un vernis extérieur (plus particulièrement en Orient et pour les élites de l'Occident), c'est la structure cognitive d'origine des Père de l'Église. Leur génie n'a donc pas été de faire un « compromis » entre deux mondes, mais d'opérer une subversion de l'intérieur. Ils ont pris les concepts de la philosophie païenne dans lesquels ils avaient grandi pour exprimer une réalité radicalement nouvelle (l'Incarnation, la Trinité, la Création ex nihilo), quitte à faire éclater les cadres stricts du platonisme ou du stoïcisme lorsque ceux-ci devenaient incompatibles avec le donné biblique.

Les auteurs chrétiens des premiers siècles (Église primitive) ont cependant farouchement rejeté la mythologie gréco-romaine et les cultes païens. L'hellénisme a fourni les outils intellectuels (la paidéia), mais le contenu dogmatique s'est construit en rupture avec la religion civique antique. On observe une méfiance et un rejet de la culture païenne et de l'hellénisme par certaines tendances rigoristes du christianisme ancien ; ainsi la mère de Grégoire de Nazianze, Nonna, montrait un rejet social strict des païens ; à travers une interprétation chrétienne de la pudeur et de la bienséance, Nonna a aussi complètement bouleversé les critères traditionnels de la noblesse féminine capadocienne.

Dans le monde romain, le Panthéon d'Agrippa est devenu la basilique de tous les martyrs; la procession de la Chandeleur a fait oublier les Lupercales ; les Ambarvales disparurent devant la pompe rustique des Rogations ; la loi romaine tout entière fut adoptée par les civilisations qui succèdent à l'Empire romain. Les écoles de l'État et les écoles privées romaines au départ païennes durent entrer dans l'Église, tandis que l'Église dut ouvrir ses portes à l'école ; il y eut alors à résoudre les questions éternelles des rapports de la science et de la Foi, l'alliance de l'Évangile et de la littérature profane, la concordance de la religion et de la philosophie. La science et la Foi s'embrassent de bonne heure, se rapprochent et s'unissent dans l'école catéchétique d'Alexandrie dont l'un des premiers maîtres connus Pantène d'Alexandrie meurt en 216. Des concepts tels que le logos, pour désigner le Christ, ou l'Ousia sont des emprunt à la philosophie hellénistique.

La question de l'intégration des œuvres païennes