Gueorgui Konstantinovitch Joukov (en ), né le et mort le , est un militaire et homme politique russe, puis soviétique. D'abord sous-officier dans l'Armée impériale russe pendant la Première Guerre mondiale, il devient officier de l'Armée rouge et du Parti lors de la guerre civile. Il monte progressivement en grade pendant l'entre-deux-guerres jusqu'à ce que Joseph Staline le nomme chef de l'État-Major général en .
Les défaites de l'été 1941 entraînent son envoi par Staline comme représentant de la Stavka (le commandement des forces armées) sur les fronts les plus sensibles ; c'est ainsi que Joukov va avoir un rôle important sur le front de l'Est de la Seconde Guerre mondiale, coordonnant les troupes soviétiques lors de plusieurs opérations militaires majeures : il joue notamment un rôle important au début du siège de Léningrad, puis décisif lors de la bataille de Moscou ; il participe à la préparation de la contre-offensive de Stalingrad mais échoue devant Rjev ; il coordonne la partie nord de la bataille de Koursk, une partie de la reprise de l'Ukraine et la moitié sud de l'opération Bagration. Nommé commandant du principal front soviétique, le premier front biélorusse, Joukov dirige l'action principale de l'offensive Vistule-Oder, peine sur les hauteurs de Seelow et prend le centre de Berlin. C'est devant lui que les forces armées allemandes capitulent, le .
Staline, méfiant face à la popularité de Joukov, le limoge dès 1946, l'envoyant à Odessa puis à Sverdlovsk. La mort de Staline en 1953 lui donne un certain poids politique : c'est lui qui arrête Beria ; il devient ensuite vice-ministre (1953-1955) puis ministre de la Défense (1955-1957), soutenant Khrouchtchev lors de la déstalinisation. Méfiant à son tour, Khrouchtchev le fait démettre de toutes ses fonctions et le met définitivement à la retraite en 1957.
Il est décrit comme parfois brutal, désigné comme le « maréchal de Staline » voire l'« ombre de Staline ». L'historien Jean Lopez, qui lui a consacré une biographie en 2013, le considère comme .. Le maréchal Joukov est l'officier général le plus décoré de l'histoire de l'Union soviétique.
Famille et jeunesse (1896-1914) Selon les historiens Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, reprenant les travaux de Boris Sokolov, les origines extrêmement pauvres de Gueorgui Joukov sont exagérées. Cette construction, due aux Mémoires écrits entre 1958 et 1969 par Joukov lui-même (avec l'aide d'Anna Davydovna Mirkina) et reprise par presque toutes les biographies, a été faite pour correspondre à la propagande. La jeunesse d'un maréchal soviétique doit être politiquement correcte, pour satisfaire les censeurs de la commission militaire du Comité central du PCUS, reprenant des stéréotypes : une famille très pauvre, un père banni de Moscou à cause de la révolution de 1905, un riche koulak qui exploite les paysans, une formation autodidacte, un patron voleur et exploiteur d'enfants, une conscience politique, etc.
Famille Il est né dans une famille de paysans du village de Strelkovka (environ en 1897), près de la petite ville de Ougodski Zavod (renommée Joukovo en 1974, puis Joukov en 1996 à l'occasion du centenaire de la naissance du maréchal), dans le gouvernement de Kalouga (aujourd'hui l'oblast de Kalouga), à au sud-ouest de Moscou.
Son père, orphelin, était né en 1841 et fut recueilli par une vieille dame, Anouchka (Anna) Joukova, qui habitait une isba d'une seule pièce : Joukov, Mémoires, , , .. La vieille dame l'appela Constantin (Konstantin Artemovitch). Quand elle mourut en 1849, il commença à travailler dans un atelier de cordonnerie à Ougodski Zavod à l'âge de huit ans. Trois ans plus tard, il partit à pied pour Moscou travailler chez un bottier allemand de renom, Weiss. Il se maria une première fois en 1870 avec Anna Ivanova, de Strelkovka ; le couple eut deux enfants, Grigori et Vassili (ce dernier mort avant d'avoir deux ans), mais sa femme mourut en 1892.
La mère du maréchal est Oustinia Artemievna, du village voisin de Tchernaïa Griaz. Oustinia est née le , elle est la fille aînée d'Artemi Merkoulovitch et d'Olympiada Petrovna (les deux n'ont pas encore de nom de famille : ils prendront celui de Pilikhine dans les années 1880). Oustinia épouse en 1885 Faddeï Stefanovitch, qui meurt quatre ans plus tard de tuberculose : elle se retrouve veuve avec un enfant, Ivan. En 1890, elle donne naissance à un Gueorgui, sans père, qui décède au bout de quelques mois. En 1892, à 28 ans, elle épouse Konstantin Artemovitch Joukov, qui a environ . Si Konstantin apporte au couple un peu de numéraire grâce à son métier de cordonnier, Oustinia possède quelques dessiatines de terre cultivée ; ils possèdent une vache et une jument, qui permet à madame de faire du transport de produits entre Maloïaroslavets et leur village. Ces revenus leur permettent de payer un impôts annuel non négligeable de et trois kopecks.
Le couple a un premier enfant le , Maria. Puis deux ans plus tard naquit Gueorgui, le . Son prénom fait référence à saint Georges, le saint patron de Moscou qui figure sur les armoiries de la Russie, fêté le de l'ancien calendrier. Il hérite de la robuste constitution physique de sa mère, qui était capable de porter largement plus de sur ses épaules, et de celle de son grand-père maternel, qui était capable de soulever un chevalJoukov, Mémoires, , , .. Le se rajoute Aliocha, qui meurt avant ses dix-huit mois. En 1901, Gueorgui eut un petit frère appelé Alekseï ; le bébé était très maigre et avant la fin du sevrage la maman avait dû reprendre le travail. Durant l'été 1901, le toit de la maison familiale s'écroula ; de ce fait la famille fut obligée de vendre sa seule vache et son cheval (qui servait à la mère pour le transport de marchandises) pour acheter une nouvelle charpente et construire une nouvelle maison. Cette maison avait été faite dans la précipitation, de bric et de broc, et bien que « neuve » elle était le reflet de la misère familiale : Joukov, Mémoires, , , .. La famille ne put faire face à toutes ces dépenses ; le bébé finit par mourir à l'automne.
Jeunesse Gueorgui chasse (lièvre et canard) et surtout pêche avec les enfants du village dont son meilleur ami Lechka Kolotyrny ; il travaille aussi aux champs comme les garçons de son âge au temps des fenaisons et des moissons ; maladroit, il se coupe à l'annulaire gauche (une cicatrice qu'il garde à vie). En 1903, Iegor (comme le surnomme son père), âgé de sept ans, a l'âge de raison : il entre pour trois ans à l'école paroissiale de Velitchkovo, à un kilomètre et demi de Strelkovka, qui compte seulement six élèves. Le père de l'instituteur étant pope, celui-ci assure l'instruction religieuse à raison d'un quart du temps scolaire. Joukov apprend à lire, écrire et compter très approximativement. Dans ses Mémoires, Joukov rapporte que Joukov, Mémoires, , , . Selon l'historien Jean Lopez, il n'y a aucune trace de cette interdiction dans les archives de la police ou des tribunaux moscovites. Son père restera au village jusqu'à sa mort en 1921.
Gueorgui voulait devenir employé d'une imprimerie mais son oncle maternel, Mikhaïl Artemovitch Polikhine, a réussi en tant que fourreur à Moscou ; aussi sa mère décide de le retirer de l'école et de l'envoyer dans la grande ville à l'automne 1908 pour apprendre le métier. Il y reste quatre ans et demi, revenant au village chaque été pendant deux mois (comme tous les autres ouvriers). Selon la version traditionnelle, son métier est dur et il est souvent battu par ses patrons. L'autre version le décrit comme complètement intégré dans la famille de son oncle (diadia Micha : « oncle Micha ») ; Gueorgui se fait remarquer par ses qualités intellectuelles et son honnêteté ; il se lie d'amitié avec le fils aîné du patron (son cousin germain Alexandre : « Sacha ») qui lui donne des livres à lire (Sherlock Holmes, mathématiques, vulgarisation scientifique, etc.). À partir de 1910, il fait des livraisons dans Moscou et participe aux foires de Nijni Novgorod et Ourioupino. À la fin de l'année 1911, il termine son apprentissage et devient ouvrier-fourreur. De 1911 à 1914, il vit avec un salaire plutôt confortable de par mois (18 selon les Mémoires), prend quelques cours du soir puis les abandonne pour profiter d'une vie agréable (cinéma et théâtre). D'abord logé chez son oncle, Joukov loue probablement à partir du début 1913 une chambre pour par mois chez la veuve Malycheva, à l'angle de la très chic rue Tverskaïa et d'Okhotnyi Riad ; il tombe amoureux de Maria Malycheva, la fille de sa logeuse, et il est question de leur mariage.
Début de carrière (1914-1922) La Première Guerre mondiale réoriente la vie de Joukov vers une carrière militaire. En 1915 et 1916, dans l'Armée impériale russe, il passe cinq semaines sur le front à faire des patrouilles avant d'être blessé. Son expérience combattante est plus longue de 1918 à 1921 au sein de la (l'Armée rouge), participant pendant six mois à la lutte contre les Blancs, puis pendant treize mois à la répression des paysans insurgés. Plus important, il bénéficie d'une série de formations qui le fait monter en grade.
Première Guerre mondiale (1914-1917) vignette|redresse|alt=Photo noir et blanc d'un jeune homme en uniforme, au visage sévère. |Joukov, en 1916, jeune sous-officier de l'armée du tsar, la casquette penchée à droite « à la cosaque ».
L'empereur d'Allemagne déclare la guerre à son cousin l'empereur de Russie le du calendrier grégorien. L'Armée russe n'a pas attendu pour lancer sa mobilisation, d'abord partielle (concernant seulement quatre districts militaires sur douze) dès le , puis générale à partir du 31, se terminant trois mois plus tard. Joukov n'est pas appelé car trop jeune : seuls les hommes de aptes au service sont concernés. Par contre, son cousin (et ami) Alexandre Pilikhine se porte volontaire, échouant à emmener Joukov avec lui ; Dans ses Mémoires, Joukov dit Effectivement, Moscou est marquée en par la vandalisation de quelques boutiques allemandes ; une seconde vague plus violente d'agressions et de pillages a lieu du 26 au .
Joukov ne s'est pas porté volontaire mais sa de conscrits est appelée de façon anticipée à partir de . Le , il est incorporé à la caserne de Maloïaroslavets, prêtant le serment d'allégeance : Comme Joukov sait monter, il est versé dans la cavalerie, faisant d'abord ses classes à Kalouga, dans la caserne du d'infanterie de réserve. En , après un mois de cette formation initiale, il est versé au de dragons de Novgorod, dont les quartiers sont à Balakleïa, près de Kharkov : l'uniforme est kaki, aux rabats et passepoils cramoisis, avec une casquette blanche pour la parade (Joukov avoue préférer la tenue des hussards). La formation de cavalerie au dépôt dure huit mois de plus, puis les recrues partent pour le front en dans le contexte de la préparation de l'offensive Broussilov mais sans Joukov, qui est choisi pour le peloton d'instruction des sous-officiers (dont l'Armée russe manque gravement), à Izioum. Il est reçu à l'examen final, nommé mladchyi unter-ofitser (« sous-officier en second », souvent traduit par « sergent en second ») et envoyé avec quatorze camarades rejoindre son régiment au front.