Abdalá Bucaram (né le à Guayaquil) est un homme d'État, qui fut président de la république de l'Équateur durant une période de six mois entre 1996 et 1997.

Chef du Parti roldosiste équatorien (PRE), un parti de centre-droit, il arrive à la présidence de l’Équateur en . Après s’être engagé au cours de sa campagne à représenter les « opprimés » et de s’opposer à « l'oligarchie », il nomme comme conseiller l'ancien ministre argentin de l’Économie, le néolibéral Domingo Cavallo. Des proches sans compétences particulières occupent des positions clefs, notamment dans les douanes, où les détournements de fonds s'accumulent. Des membres du PRE intriguent pour se voir attribuer d'importants contrats publics. La corruption s'étend.

Cinq semaines de manifestations se succèdent en janvier et . Certains secteurs de la droite et des milieux d'affaires se retournent également contre Abdalá Bucaram ; l'ambassadeur des États-Unis dénonce le la « corruption » du gouvernement, isolant définitivement celui-ci. Bucaram déclare l'état d'urgence (qui implique l'interdiction de manifester) mais l'armée refuse de l'appliquer par crainte de déclencher des violences et des pertes humaines.

Il est alors destitué par le Congrès pour « incapacité mentale à exercer le pouvoir ». Estimant sa destitution non conforme à la Constitution, Bucaram continue de se déclarer président. Sa vice-présidente, Rosalía Arteaga, se déclare chef de l’État, qui sera imitée par le président du Congrès, Fabián Alarcón. Face à cette situation confuse, l'armée tranche en faveur d'Alarcón, qui assura l'intérim jusqu'aux élections de 1998.

Après sa destitution, poursuivi pour des affaires de corruption, Abdalá Bucaram s'exile pendant vingt ans. Il revient en 2017 avec le soutien du président Lenín Moreno, qui se cherche des alliés politiques à droite.

Bucaram : le personnage Émigrés du Liban dans les années 1920, les grands-parents d’Abdalá Jaime Bucaram Ortiz s’établissent dans la ville d’Ambato, à 130 kilomètres au sud de Quito. Jacobo Bucaram et Martha Elhalim donnent naissance à Jacobo, père d’Abdalá, et à Asad.

Jacobo fils s'installe rapidement dans une ville plus attirante pour le commerce : Guayaquil. Il se lance dans la vente de bijoux, qu’il exerçait dans la boutique de la famille. Il ouvre par la suite sa propre boutique, ce qui lui permet de faire vivre sa femme, Rina Ortiz, et ses douze enfants. Abdalá est le huitième. Jacobo Bucaram meurt en 1967, en tombant du bus qui le mène à sa ferme près de Daule.

L’oncle d’Abdalá, Asad Bucaram Elhalim, côtoye la misère et la forte inégalité entre riches propriétaires terriens et paysans indiens lorsqu’il vend des tissus dans les rues d’Ambato et dans les autres villages de la Sierra centrale. Une fois installé à Guayaquil, il choisit très tôt de rejoindre le « Mouvement de Concentration de Forces Populaires », un puissant parti politique fondé en 1949 par Carlos Guevara Moreno. Après la deuxième défaite de Guevara, lors de la présidentielle de 1960, le mouvement s’effondre avec le retrait de la vie politique de ce dernier. Député dès 1956, Asad Bucaram devient le chef politique du nouveau parti de concentration de forces populaires. Il est élu deux fois maire de Guayaquil, en 1962 et en 1967. Il est ensuite préfet de la province de Guayas, mais quand il pose sa candidature pour la présidentielle de 1976, les militaires désignent à sa place son neveu Jaime Roldós Aguilera.

Jaime Roldós et son épouse Martha, l’aînée des douze enfants de Jacobo Bucaram, sont parrains d’Abdalá. Ils se chargent de son éducation après la mort de son père. Abdalá Bucaram fait son apprentissage entre le couple Roldós-Bucaram, sérieux et raffiné, et son oncle Asad, homme politique populiste et stratège implacable. Il suit ses études dans le lycée « Cristobal Colon », tenu par des pères salésiens. Il obtient son baccalauréat avec d’excellents résultats, notamment dans les disciplines sportives. Finalement, il obtient un diplôme d’avocat à l’université d’État de Guayaquil.

Son charisme, probablement un des facteurs qui l’ont porté à la présidence en 1996, s’est construit sur la base de réussites personnelles dans des domaines complètement étrangers à la politique. Il est champion des 100 mètres, ce qui lui permet d’aller aux Jeux olympiques de Munich de 1972. Ses dons de chanteur et de guitariste contribuent à sa popularité. Il utilise sa capacité à s’exprimer à travers ses chansons pour imposer sa personne dans le paysage politique équatorien, dans les médias, notamment à la télévision.

Carrière politique C’est en 1978 que s’effectue son entrée dans la vie politique équatorienne. Dans un premier temps, il soutient activement la candidature de son oncle Asad, mais il s’engage par la suite auprès de son beau-frère Jaime Roldós. Pendant le deuxième tour de l’élection présidentielle de 1979, Asad Bucaram et Roldós prirent des distances. Roldós fonda le mouvement « la Force du Changement ». Abdalá fit son choix et se rangea définitivement du côté de Roldós et fut nommé Intendant de police de Guayaquil sous le gouvernement de ce dernier. Il prétendit s’ériger en tant que gardien de la morale publique, en commençant par interdire la consommation de boissons alcooliques les fins de semaine. Il établit la censure de plusieurs films comme « la Lune » de Bertolucci et entreprit d’autres mesures de prohibition.

Grâce à Jaime Roldós, Abdalá Bucaram se dirigea vers des postes plus importants, mais lorsqu’il postula pour être en tête de liste des conseillers provinciaux, Roldós, élu président un an plus tôt, mourut dans des circonstances peu éclaircies en . Il fonda alors son propre parti : le parti « Roldosista Ecuatoriano », en hommage au président défunt. Cette stratégie contribua à assurer sa victoire aux élections municipales de Guayaquil en .

Son administration en tant que maire fut marquée par une volonté de changement par rapport aux administrations précédentes, notamment en matière d’amélioration de la qualité de vie des habitants du plus grand port du pays. Une pression s’exerça sur le nouveau président Osvaldo Hurtado pour l’obtention d’un budget supplémentaire destiné aux écoles publiques et aux travaux de rénovation de la ville. En , un an et demi après le début de son mandat de maire, Bucaram commit une succession d’erreurs, notamment en accusant divers hommes politiques dans l’implication de meurtres mal élucidés. Il dut fuir au Panama après avoir insulté le haut commandement des forces armées dans une interview donnée au journal hispanophone de New York « La Prensa ». Il forgea de nombreuses alliances dans ce pays centraméricain, ce qui n’empêcha pas qu’il fut arrêté et torturé par la police panaméenne pour trafic de drogue en . Dès 1987, les charges dont il était accusé furent retirées et le gouvernement de León Febres-Cordero, élu président en , lui permit de revenir au pays. Il devint alors candidat à la présidentielle de 1988 et perdit au deuxième tour face à Rodrigo Borja, candidat du parti de gauche « Izquierda Democrática ».

Durant sa période de président, Rodrigo Borja renouvela les charges contre Bucaram. Ce dernier dut quitter à nouveau le pays pour retrouver asile au Panama, mais revint en 1990, lorsque le président de la Cour suprême de Guayaquil annula une nouvelle fois les charges qui pesaient contre lui. Il se représenta à l’élection présidentielle de 1992, qu’il perdit dès le premier tour face à Sixto Durán-Ballén du parti « Unité Républicaine » et Jaime Nebot Saadi du parti « Social Chrétien ».

En , il se présente pour la troisième fois et est élu président de la république d'Équateur, en remportant 54,4 % des voix au deuxième tour, face à Nebot. Son mandat dure 186 jours et 31 minutes, avant d'être destitué le par le Congrès pour « incapacité physique et mentale ». Le personnage de Bucaram est pour certains un paradoxe vivant. Son côté généreux et « proche du peuple » est en conflit permanent avec un égoïsme profond, motivé par la recherche de la satisfaction de ses propres intérêts et de ceux de sa famille.

L'image de Bucaram Ce qui mérite une analyse de cet homme politique se trouve dans la façon dont son image a été construite à la télévision, à travers la représentation qu’il faisait de ses adversaires : « Abdalá Bucaram, tout comme d’autres politiciens équatoriens, définit ses rivaux politiques en tant qu’ennemis ». Ces ennemis sont classés très rapidement dans la catégorie des « immoraux » et sont montrés comme « une menace constante ».

Plutôt enclin à faire la liste des erreurs de ses adversaires qu’à proposer des solutions, Bucaram s’est très rapidement auto-transformé en victime : « Fujimori et Bucaram se sont présentés comme des personnes ordinaires qui, en tant que descendants d’immigrés, ont été discriminés par les élites bien établies de descendance espagnole. Leurs mouvements sont des alliances entre des élites émergentes et les plus démunies par le biais de programmes sociaux qui les visent directement ». Il semblerait que Bucaram ait été élu grâce à l’appui d’une coalition d’élites émergentes de descendance libanaise et des couches sociales défavorisées, son image de martyr ayant visiblement contribué au ralliement d’une partie de la population.

Finalement, il est utile de signaler que « son silence sur les revendications des syndicats indiens dévoile la séparation entre les mondes des métis et des indigènes. Comme de nombreux hommes politiques équatoriens, il maintient une vision raciste et ne peut comprendre les demandes des Indiens ». Ce constat témoigne du désintérêt que Bucaram porte sur la globalité du pays, privilégiant la région côtière et les intérêts propres à la ville qui lui est chère, Guayaquil.

Une image maîtrisée par l’utilisation de la télévision Avant de débuter cette partie il est pertinent de préciser, dans l’intérêt de l’analyse qui suit, que le concept politique droite-gauche observé en Europe n’est pas entièrement valable dans de nombreux pays en développement. Dans la plus grande partie de l’Amérique latine, le choix politique se fait selon les qualités personnelles et de communication du candidat. Il faut se placer dans ce contexte pour appréhender l’importance de la télévision en Équateur, un média présent même dans les villages les plus pauvres. « La télévision serait un instrument de manipulation, mais au-delà de ce simple fait, elle est un danger pour la démocratie » : c’est le constat de divers sociologues et politologues lorsqu’ils se réfèrent à ce puissant média. En Équateur, ce constat ne serait pas entièrement fondé.

La puissance de la télévision, comme nous en sommes tous plus au moins conscients, réside dans l’image. La photographie, qui est un « reflet » de la réalité, a cette puissance de quiétude, de sérénité. Pour Hans-Michael Koetzle, le fait de regarder une photographie est la seule possibilité qui nous est offerte pour réfléchir sur un moment donné, sur l’instant qui n’existe plus. Le médiologue Norbert Bolz parle d’une “grande image silencieuse”. De son côté, la télévision a cette extraordinaire capacité d’explorer le mouvement, de rendre compte du temps qui passe. À cette arme que peut être l’image en mouvement s’ajoute le son, un élément qui renforce le sens qui lui est donné, qui peut même lui en donner plusieurs. Il suffit de remplacer une bande son par une autre, et l’image n’aura plus le sens initial qui lui avait été attribué.