Maurice Séguin ( - ) est un historien et un professeur québécois.
Tout au long de sa carrière, il a insisté sur le fait qu’en 1763 un nouveau processus de colonisation a remplacé celui de l’ancienne métropole française pour donner naissance à une nation nouvelle, le Canada. Pour ce faire, il a d’abord fallu, à compter de 1840, réduire les Canadiens français à l’état de minorité politique artificielle puis, une fois qu’ils sont devenus réellement une minorité démographique, 1867 est venu compléter le processus par lequel ils constituent depuis une nation annexée et provincialisée à l’intérieur d’une fédération.
Biographie
Séguin est né le à Horse Creek, en Saskatchewan, où ses parents, agriculteurs d'origine québécoise, sont venus s'établir un an auparavant. Ceux-ci ont répondu à l'appel de Wilfrid Laurier, qui invite les Canadiens français à venir fonder une communauté dans le sud de la Saskatchewan. Dès 1922, déçus de leur expérience et voyant que Maurice, leur aîné, ne peut recevoir une instruction francophone puisque seules les écoles anglophones y sont autorisées, ils décident de revenir au Québec, où ils abandonnent l'agriculture en s'établissant dans l'est de Montréal, dans la paroisse ouvrière de Saint-Vincent-de-PaulJean Lamarre. Le devenir de la nation québécoise selon Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet 1944-1969, Sillery : Éditions du Septentrion, 1993, 561 p..
Il entreprend ses études classiques chez les Jésuites en 1934 : d'abord au collège Saint-Ignace (1934-1940)À cette époque, Séguin avait le projet de devenir jésuite. Lorsqu’il se présenta au Père Provincial, il lui aurait demandé quel était son idéal de jésuite ? Il répondit : «Le Père Rodolphe Dubé (François Hertel)». Le Provincial aurait répliqué: «Nous en avons déjà un de trop; il vous faudra l'oublier.» Séguin a abandonné ensuite tout projet de vie religieuse. Voir à ce sujet : Charles A. Lussier. « Le collégien imperturbable », Robert Comeau, éd., Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains, Montréal et Québec, VLB éditeur, 1987. puis au collège Jean-de-Brébeuf (1940-1942), où il est reçu Bachelier ès arts.
Il poursuit ensuite des études à l'École des hautes études commerciales puis à la Faculté des lettres de l'Université de Montréal. En 1944, il en sort licencié ès lettres et enseigne l'histoire et la géographie au collège Sainte-Marie de Montréal au cours de l'année 1944-1945. C’est à ce moment qu’il mûrit le projet de poursuivre une recherche doctorale en histoire du Canada qui s'intitulera La "nation canadienne" et l'agriculture (1760-1850). La soutenance aura lieu le . Le jury est composé de Lionel Groulx, Guy Frégault et Jean-Pierre Houle« Maurice Séguin (1918 – 1984) », Archives et gestion de l’information - Université de Montréal, s.d., https://archives.umontreal.ca/histoire-de-luniversite/pionnieres-et-pionniers/maurice-seguin-1918-1984/..
Lors de la création de l’Institut d’histoire de la Faculté des lettres de l'Université de Montréal, il en devient le secrétaire-trésorier et, à l’invitation de Guy Frégault, chargé de cours en 1948. Il occupe ensuite le poste de Lionel Groulx lors de son départ de l’université, en 1949. Il devient professeur agrégé en 1950 puis professeur titulaire de la chaire Lionel-Groulx en 1959. Il enseignera l'histoire du Canada sous le régime britannique.
Sa carrière universitaire ne correspond pas au profil habituel. Il a peu publié, préférant se consacrer à l'enseignement. Son œuvre, quoique peu abondante, demeure un modèle d'unité et de cohérence. Sa pensée qui a connu un retentissement important, s’inscrit au cœur des débats de son époque. Maurice Séguin est décédé le , à l’âge de 65 ans.
Vie privée Il a épousé l'artiste peintre et sculptrice Tatiana Démidoff (1935-2006).
Évolution de sa pensée historique
À l’époque où Séguin décide de rédiger sa thèse de doctorat sur La nation canadienne et l'agriculture (1760-1850), l’histoire économique est un champ de recherche à peu près inexistant. On véhiculait l'idée que l’histoire nationale avait été écrite et qu'elle était définitive. Par ailleurs, Séguin s’intéresse depuis longtemps aux questions économiques et il cherche plus particulièrement à comprendre les causes de l’infériorité économique des Canadiens français. Il ne se satisfait pas de l’explication, dominante voulant que cette infériorité soit le résultat d'une carence de formation dans le domaine des affaires.
De même, au cours des années 1930 et 1940, la croyance en la vocation essentiellement agricole des Canadiens français est toujours, avec la langue et la religion, l’un des trois piliers de l’identité nationale. En choisissant de s’attaquer au problème de « la nation canadienne et l'agriculture » sous un angle économique, Séguin plonge au cœur d’un des plus grands lieux communs de l'époque.
Pour mener cette recherche, il a dû se tourner vers des sources intellectuelles extérieures au Québec. Il a analysé les traités de sciences économiques tant américaines, françaises qu’anglaises. Il s'est également inspiré des tendances nouvelles qui émergent de l’historiographie canadienne-anglaise, de Harold Innis et de Donald Grant Creighton en particulier.
Des économistes qu’il a lus, il faut faire une place à part à Doreen Warriner, qui publie, en 1939, Economics of Peasant Farming.. Séguin en retient que l’exode rural au Québec ne relève pas, comme on le croyait à l’époque, de la pénurie de terres agricoles ou d’un manque de vision des dirigeants politiques. Il résulte de la diversification des modes d’activités économiques qui découle de la croissance économique. L’exode rural devient alors un simple indice qu’une société est en train de passer d’un stade de développement économique à un autre. C’est une loi du marché, un phénomène normal. On passe ainsi d'une explication par les individus à une explication qui repose sur l'interaction qui s'institue entre des facteurs.
Les nouvelles tendances issues de l’historiographie canadienne-anglaise des années 1930Voir au sujet de l’évolution de l’historiographie canadienne-anglaise : Carl Berger, The Writing of CANADIAN HISTORY - Aspects of English-Canadian Historical Writing since 1900, Toronto, Buffalo et London, University of Toronto Press, (1976), 1986, XIV – 363 p. proposaient, pour leur part, un renversement des perspectives par rapport à la tradition reçue. Jusqu'alors, la création du Canada apparaissait comme le résultat d’une évolution politique graduelle, qui l’a fait passer du statut de colonie à celui de nation autonome. La nouvelle génération d’historiens canadiens-anglais, Harold Innis en tête, soutenait que ce sont les réalités géographiques et économiques qui constituent les vrais fondements du Canada. Selon Innis, le développement économique d’une colonie est inextricablement lié aux besoins des marchés métropolitains. L’orientation est-ouest du fleuve et de son bassin hydrographique a permis l’exploitation continue d’un produit principal d’exportation vers la métropole française puis anglaise: morue, fourrure, bois, blé. La construction des chemins de fer s’est inscrite ensuite dans le prolongement de cette orientation Est-Ouest. Le Canada devient ainsi la résultante d'un processus de colonisation animé par le grand commerce, ce que va illustrer Donald Creighton, dans The Commercial Empire of the St. Lawrence, 1760-1850 (1937), en présentant le fleuve Saint-Laurent comme une «invitation permanente» à l'exploitation des ressources du continent nord-américain. Une fois encore, l'explication historique repose sur l'interaction entre des phénomènes de structures plutôt que des individus.
Autre apport significatif, l’historien français, Émile Salone, dans La colonisation de la Nouvelle-France (1905)., allait mettre en relief l'importance du Saint-Laurent comme artère commerciale au temps du régime français, tout en portant également attention aux contraintes climatiques et géographiques ainsi qu’au rôle de la métropole dans ce processus de colonisation où le travail agricole apparaît comme une activité parmi d’autres. Au moment de la Conquête, quel bilan Salone fait-il de cet effort de colonisation?
«Toute colonisation qui réussit a pour dernière étape de son évolution, la création d'un peuple nouveau, qui, de jour en jour, devient plus capable de se passer du secours de la mère patrie, de subsister, de grandir par ses propres forces.»Émile-Auguste Salone, La colonisation de la Nouvelle-France - Études sur les origines de la nation canadienne-française, (Paris, 1905), Réédition Boréal Express, 1970, ..
À n'en pas douter, Émile Salone et les historiens canadiens-anglais savaient ce que signifiait coloniser un territoire. Toutefois, jusqu’au tournant de la Deuxième Guerre mondiale, les Québécois avaient une conception «diminuée» de ce qu’est la colonisation. Esdras Minville s’interroge à ce sujet. Dans un article datant de 1943, il commence par définir ce qu’est la colonisation : «coloniser, au sens ordinaire du mot, c'est prendre possession d'un territoire, en mettre en valeur les ressources, en vue si possible d'y établir une populationEsdras Minville, dir., « La colonisation», dans L'agriculture, Montréal, Fides, 1943, ..» C'est là, rappelle Minville, l'esprit qui a guidé les diverses métropoles européennes qui ont participé aux entreprises de colonisation au cours des . Il observe qu’au Québec, « la colonisation apparaît... essentiellement comme le début de l'agriculture, et c'est comme tel qu'elle est conçue, organisée et traitée.... Une question se pose naturellement: pourquoi en sommes-nous venus à cette notion diminuée de la colonisationIbid., .?» La réponse selon Minville tient du fait que du moment que s'impose la métropole britannique en 1763, un nouveau processus de colonisation fait en sorte que les principaux leviers de la vie politique, économique et culturelle échappent aux vaincus : «la population entière est donc refoulée vers la terre» et «c'est sur cette notion diminuée – mais diminuée pour cause – de la colonisation que nous vivons encore »Ibid., ; 278.. Ici encore, c'est l'interaction qui préside à l'explication de Minville.
On ne saurait s'étonner que, pour Maurice Séguin, le politique, l’économique et le culturel n’existent pas dans des sphères séparées : «chaque aspect peut être considéré comme une FORCE à côté d'autres forces»Maurice Séguin, «Les Normes», dans Robert Comeau éditeur, Maurice Séguin, historien du pays québécois vu par ses contemporains, VLB éditeur et Tatiana Démidoff-Séguin, 1987, p. 122.. Autrement dit, l’explication historique ne relève pas seulement de phénomènes de structures mais, plus fondamentalement, de l’interaction qui s’institue entre-elles.
Dans le cadre de son enseignement, il développera un cours sur les «Normes» qui fait le point sur les postulats sur lesquels repose sa conception de l’histoire.
Établissant un parallèle entre la vie individuelle et la vie collective, il y insistera sur l’importance et la valeur intrinsèque que recèle le fait d’agir collectivement par soi-même. Que ce soit dans les relations entre coloniaux et métropolitains, entre Canadiens et Canadians, la volonté d'agir collectivement par soi-même est à l'origine de cette interaction qui s’institue entre les trois structures principales d’une société. Ce système de normes qu'il met en jeu dans son enseignement permet de donner de la profondeur à des concepts tels que ceux de colonisation, de nation, de nationalisme ou de fédéralisme, tout en établissant un lien de cohérence entre ces réalités et l'explication historique qu'il propose.
Les perspectives que Maurice Séguin a développées dans son œuvre alimenteront le mouvement nationaliste québécois qui reprend vie au cours des années soixante.
Publications 1946