La reconstruction de Caen fait suite aux destructions subies par la ville de Caen, en France, pendant la bataille de Normandie. La ville a été détruite en grande partie par les bombardements dont la ville est la cible entre le et le .

Confiée à l'architecte Marc Brillaud de Laujardière, la reconstruction dure près de vingt ans, étant considérée comme achevée en 1963. L'architecture de la nouvelle ville se caractérise par l'utilisation de la pierre de Caen, la réalisation d'îlots fermés de type néo-haussmannien et d'îlots ouverts d'inspiration corbuséenne et la mise en valeur du patrimoine antérieur aux destructions.

vignette|center|upright=3|Panorama sur la ville reconstruite depuis le château de Caen. La pierre de Caen prédomine, y compris dans la réalisation du béton ; à gauche et au centre, les îlots fermés néo-haussmanniens et à droite, les îlots ouverts corbuséens.

Les destructions lors de la bataille de Caen

Caen est la cible des bombardements alliés à partir de 1942, en raison de la présence de l'usine de la Société métallurgique de Normandie. Les premiers grands bombardements commencent à tomber sur Caen à partir du mois de , s'intensifiant à mesure que la date du Débarquement approche.

Dans les plans des concepteurs de l'opération Overlord, Caen devait être prise dès le soir du , c'est-à-dire quelques heures à peine après le début de l'offensive alliée. Mais après avoir parcouru la moitié des 15 kilomètres séparant la mer de Caen, les troupes de Montgomery se sont heurtées à un barrage de blindés allemands. Incapable d'avancer d'un pouce, Montgomery doit revoir sa tactique. Il échafaude successivement plusieurs plans d'encerclement de la ville par l'ouest. Parallèlement, l'aviation alliée est chargée d'écraser les troupes allemandes dans la ville. Le , les premières troupes canadiennes entrent dans Caen par le quartier de Venoix. Mais leur progression est stoppée lorsqu'elles atteignent l'Orne dont les ponts sont détruits. Il faut attendre le pour que la rive droite de la ville soit libérée.

Caen a perdu en un mois de bombardements environ 35% de sa surface bâtie et 60% de ses logements. En 1950, les services du MRU estiment à le nombre de logements totalement détruits, 649 partiellement et intacts. Une partie du centre-ville, notamment l'Île Saint-Jean, est en lambeaux, totalement inhabitable. Le port et les industries, en particulier la Société métallurgique de Normandie, déjà victimes de nombreux bombardements depuis le début de la guerre, resteront hors-service pendant près de six années. Parmi les nombreux monuments historiques de la ville (23 classés, 110 inscrits à l'inventaire supplémentaire), certains ont totalement disparu (hôtel de la Monnaie), presque tous sont endommagés à des degrés divers. Mais les deux abbayes aux Hommes et aux Dames du , édifices majeurs de l'architecture religieuse médiévale, ont été préservées.

Urgence : reloger les populations

vignette|Des magasins provisoires en bois, place Saint-Martin à Caen.

La ville est un champ de ruine. Les habitants de Caen se retrouvent dans la rue. Reconstruire prend du temps, d'autant qu'il faut déminer les bombes et obus qui n'ont pas explosé et ensuite évacuer les quelque de m³ de gravats. Les autorités municipales, avec à leur tête le maire Yves Guillou, décident de construire des baraquements de bois dans les champs qui entourent immédiatement la ville, formant ainsi de nouveaux quartiers. Les constructions débutent à partir de et se poursuivront jusqu'en 1954. Ces baraquements font ainsi partie de l'imaginaire collectif des Caennais de l'après-guerre. Certains de ces baraquements existent encore aujourd'hui dans certains jardins.

Outre les baraquements provisoires, des maisons en bois définitives (60 maisons suédoises, des maisons finlandaises) ainsi que des maisons en pierre (les maisons d'état) françaises et les maisons américaines à charpente métallique (stran steel) furent édifiées entre 1946 et 1948, dans le quartier d'Authie qui devint le quartier Saint-Paul, après la construction de l'église du même nom en 1953Voir Caen, quartier Saint-Paul : un quartier cosmopolite.

L'évacuation des gravats débute à la fin de l'été 1944. Elle s'achève au milieu de 1946. Si une partie des hommes employés à ce déblaiement sont des prisonniers allemands, la plus grosse partie est constituée par des Caennais, qui échappent ainsi au lourd chômage qui touche la ville, résultat de la paralysie de l'activité économique. Au début de la reconstruction, les matériaux utilisables sont récupérés et réemployés dans les immeubles neufs. Les gravats permettent de surélever les parties basses de la ville, souvent sujettes à des inondations, ou de remblayer la prairie pour y construire un nouveau boulevard et une cité administrative (actuel emplacement de la piscine).

Imaginer la nouvelle ville

vignette|Immeuble d'habitation, rue Calibourg. vignette|Théâtre de Caen. vignette|alt=Photographie de la place Foch.|Les immeubles de la place Foch.

Yves Guillou choisit de désigner pour reconstruire la ville l'architecte Marc Brillaud de Laujardière et son cabinet. Plusieurs objectifs conduisent le projet de Brillaud et Guillou. Le plan de reconstruction de la capitale bas-normande est minutieusement supervisé par le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (MRU). Le plan de reconstruction et d'aménagement de la ville est approuvé le .

Tout d'abord, il s'agit de rendre Caen salubre. En effet, Guillaume le Conquérant a choisi pour édifier sa capitale le confluent de l'Orne et de l'Odon. La zone est marécageuse. Ce n'est qu'au que sont comblés les cours d'eau (bras de l'Orne et de l'Odon) qui parcourent la ville. Les inondations sont fréquentes. C'était l'un des chevaux de bataille d'Yves Guillou lorsqu'il était adjoint aux travaux publics, dans les années 1930.

Ensuite, il faut faire de Caen une ville moderne, où la circulation automobile est rendue aisée par de grandes artères. C'est dans cette optique que Brillaud de Laujardière décide d'élargir la rue Saint-Jean et de créer une voie parallèle qui reliera la gare et l'Université en traversant le château. Cette « voie triomphale » s'inspire de l’Andys Alley, artère créée par les Alliés au milieu des ruines du quartier Saint-Jean et qui correspond de nos jours à la rue de la Miséricorde. Cette nouvelle voie porte le nom d'avenue du Six-Juin et concrétise ainsi un projet d'avant-guerre de doubler la rue Saint-Jean. D'après Pietro Cremonini la qualité urbaine de la reconstruction de Caen découle en effet de la reprise de projets d'embellissements de l'entre-deux-guerres, projets dont il a retrouvé les traces dans les papiers personnels d'Yves Guillou qui était alors maire-adjoint chargé de l'urbanisme (il fait partie des très rares maires de la reconstruction en France à avoir eu des responsabilités municipales avant la guerre).

À cette période, malgré le soutien unanime de la population, du conseil municipal et de la Commission départementale, le projet de faire passer l'avenue à travers le château (par une brèche) échoue devant l'opposition du service des Monuments historiques à autoriser le percement des remparts classés. Le MRU envisage une voie courbe qui contourne le château. Guillou, furieux devant un tel projet proteste vivement arguant du fait qu'un tel dessein mettrait à mal les vieilles bâtisses du quartier du Vaugueux encore intactes. Un consensus est trouvé : la voie triomphale s'arrête aux pieds des remparts et contourne, via une baïonnette, l'enceinte médiévale.

Enfin, il faut donner un visage à la ville. Brillaud de Laujardière veut se servir du chantier comme d'un faire-valoir du passé de la ville et de son avenir, caractéristique de l'architecture du ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. En cela, Brillaud de Laujardière se démarque profondément de son confrère Auguste Perret, chargé de la reconstruction du Havre (aujourd'hui classé au patrimoine mondial) :

Le choix est fait de construire des îlots de type haussmannien, sans rapport avec l'architecture ancienne de la ville en reprenant grossièrement l'ancienne trame urbaine. En construisant des immeubles hauts, il faut prévoir des rues larges pour permettre l'ensoleillement de chaque étage. Ainsi, salubrité et fluidité de la circulation sont assurés. Hauts de cinq à six étages, les nouveaux immeubles doivent être construits en pierre de Caen qui font le lien avec les quartiers épargnés, et avoir un toit visible en retrait par rapport à la façade.

Des concessions à l'urbanisme en îlots haussmanniens rompent toutefois çà et là avec la philosophie d'un style classique. Le sud de l'avenue du Six-Juin est bordé de part et d'autre de six tours : les Tours Marines. Achevées en 1954, elles offrent un parement en pierre calcaire, parquets en chêne, balcons à caisson... Par leur monumentalité, ces tours forment une porte d'entrée à l'avenue du Six-Juin.

Le quartier des Quatrans : l'émergence de la modernité

vignette|Les Quatrans, place Letellier

D'un vocabulaire résolument plus moderne, le quartier des Quatrans suscite de nos jours encore des débats. Alors que la première période de la reconstruction suit les canons d'un urbanisme en ordre continu, la seconde qui débute vers 1954 est davantage dominée par les doctrines des modernistes. Sans doute liée aux pressions plus fortes des modernes (majoritaires au MRU) sur Brillaud de Laujardière, le poids moins prégnant de la municipalité dans la reconstruction (Yves Guillou est malade -il meurt en 1963-) et l'urgence de reloger, l'expression d'un urbanisme néo-haussmannien se délite progressivement au profit de concepts hérités en partie de Le Corbusier (le sud de la rue Saint-Jean offre également un urbanisme en îlots ouverts). En discontinuité totale avec le reste de la ville, le quartier présente des barres et une tour placées perpendiculairement à la rue de Geôle ; cette dernière devant à l'origine être en partie reconstruite selon les plans initiaux de l'architecte en chef : façades le long de la voie qui épousent le tracé courbe de l'artère. Le maillage traditionnel du plan d'ensemble de la reconstruction est ainsi rompu et le tampon formé entre château et tissu urbain sauvegardé est saisissant.

Rompant avec le système de superposition des voies piétonnes et automobiles, les Quatrans obéissent à une logique différente : les piétons et les véhicules motorisés ont leurs propres voies.

Édifiés au même moment avec les mêmes plans et des matériaux similaires (ciment et béton et sur quelques-uns parement de pierre calcaire), les immeubles des Quatrans sont pourvus d'un toit en terrasse couvert de plomb et reposent sur des pilotis. Les éléments de conforts, nombreux, se retrouvent dans les loggias, les séchoirs des balcons, la grande luminosité dont jouissent les logements...

Achevé en 1958 et accueilli avec enthousiasme par la population, ce pan de la ville devait présenter espaces verts aérés et cheminements piétons. Aujourd'hui, ce sont essentiellement des parkings qui composent cet espace. Pour les uns, le quartier des Quatrans est une touche moderne bienvenue dans un plan d'ensemble urbain bien sage. Pour d'autres, il constitue le principal ratage de la reconstruction : la maison des Quatrans épargnée par les bombes se trouve isolée, le château repoussé et l'université comme éloignée du centre-ville.

La question des monuments