Theodosius Dobzhansky (, , ), parfois retranscrit en français sous la graphie Théodore Dobjansky, né le 25 janvier 1900 et mort le , est un éminent biologiste, généticien et théoricien de l'évolution. Il fut l'un des principaux contributeurs et promoteurs de ce qui allait devenir la théorie synthétique de l'évolution, ainsi qu'un penseur à part entière qui a tenté tout au long de ses recherches de comprendre le sens du monde et de la vie au regard de cette théorie.

Éléments historiques

Theodosius Dobzhansky est né le dans la ville de Nemirov, en Ukraine, alors placée sous l'autorité de l'Empire de Russie. Il était fils unique. Très jeune, il commence à collectionner les papillons. À l'âge de 12 ans, Dobzhansky prévoit déjà d'étudier les sciences naturelles à l'université de Kiev.

Vers 1915, il lit L'Origine des espèces de Charles Darwin et en discute avec un ami. La lecture de cette œuvre renforce sa volonté de devenir biologiste. Il termine rapidement ses études, et obtient un poste d'assistant à la faculté d'agriculture, institut polytechnique de Kiev.

Malgré les difficultés qu'il connait à l'université, il conserve son enthousiasme et s'attèle à l'étude des coccinelles. Durant ces années, il se découvre un intérêt certain pour la génétique moderne, aidé en cela par un jeune professeur de botanique, Gregory Levitsky. En 1927, conscient de se heurter à un plateau dans sa compréhension de l'évolution dans la nature, il décide d'émigrer avec son épouse aux États-Unis, où il travaille dans le groupe de Thomas Hunt Morgan.

En 1932, il écrit un article sur la variabilité et l'évolution des coccinelles, publié dans le journal American Naturalist. Ses études en génétique des populations nourrissent sa réflexion sur l'évolution des races et des espèces à travers le processus d'adaptation. Il découvre que les espèces ont tendance à posséder une grande variété de gènes, apparemment inutiles dans un environnement présent, mais apportant à l'espèce dans son ensemble une vaste diversité génétique, garantissant une adaptation efficace à de nouveaux environnements. Il est fait membre étranger de la Royal Society en 1965. Il est lauréat de la Médaille Daniel Giraud Elliot en 1941 et de la Médaille Franklin en 1973.

Il meurt au cours d'un voyage à San Jacinto (Californie) en 1975.

Contributions à la théorie de l'évolution

Synthèse évolutionniste

Dobzhansky apparaît comme une figure centrale de la théorie synthétique de l'évolution. Il est généralement présenté comme l'auteur de la première synthèse évolutionniste moderne (néo-darwiniste)Daniel Dreuil, « Theodosius Dobzhansky », in P. Tort (dir.), Dictionnaire du darwinisme et de l'évolution, PUF, 1996, tome 1, p. 1239-1255. avec son premier ouvrage, publié en 1937 sous le titre Genetics and the origin of speciesT. Dobzhansky, Genetics and the origin of species, Columbia University Press, 1937, 3e éd., revue, 1951.. Cet ouvrage est considéré comme la synthèse la plus ambitieuse jamais tentée depuis Darwin, tant par l'importance des données scientifiques qu'il apporte que par l'audace des propositions théoriques qu'on y trouve.

En plus de cette œuvre majeure, Dobzhansky réalise à partir de 1937 une longue et riche étude expérimentale du polymorphisme génétique des populations sauvages. Cette étude, étalée sur près de quarante ans, constitue le programme de recherches expérimentales le plus important de l'histoire de la génétique des populations. Elle forme une série intitulée The genetics of natural populations où Dobzhansky traite aussi bien des « inversions chromosomiques » que des mutations génétiques.

Théorie de l'espèce

Durant les premières années, Dobzhansky jette les bases d'une théorie génétique de la formation des espèces. Le concept central de cette théorie est la notion de « mécanisme d'isolement », notion que Dobzhansky a formulée pour la première fois en 1935. D'après lui, l'espèce est le résultat du processus évolutif à partir duquel « plusieurs ensembles qui étaient auparavant en relation d'entrecroisement, réel ou potentiel, se séparent en au moins deux ensembles distincts, entre lesquels il ne peut plus y avoir désormais d'entrecroisement. » Le concept de mécanisme d'isolement recouvre l'ensemble des facteurs – internes ou externes aux organismes – qui conduisent à cette différenciation. Ce sont principalement :

l'isolement géographique (cause externe de différenciation) ; les mécanismes génétiques et physiologiques de l'isolement reproductif qui sont propres à la biologie des organismes (causes internes de différenciation).

Dobzhansky renouvelle ainsi le concept d'« espèce » qu'il définit comme unité biologique. C'est à partir de ce nouveau concept d'espèce que la génétique fait son entrée dans la systématique. La génétique des populations sera dès lors la référence obligatoire de la théorie de l'espèce.

Néo-darwinisme et organicisme

Dobzhansky prolonge et réactualise Darwin sur deux points essentiels :

il ébauche une théorie de l'espèce et de la spéciation ; il applique aux populations sauvages la génétique évolutionniste issue d'une science de l'hérédité qui manquait à Darwin.

Par sa méthodologie holiste qui prend en considération les relations au sein d'un large éventail d'individus, Dobzhansky ouvre aussi la voie à l'organicisme : la population sera pensée avec lui comme un organisme dont la physiologie transcende celle des individus.

Conceptions philosophiques

Bien qu'il ait été l'un des fondateurs de la théorie synthétique de l'évolution, Dobzhansky ne pensait pas que cette théorie puisse à elle seule répondre à l'ensemble des grandes questions de l'évolution, notamment celles concernant l'émergence du vivant et de la conscience. C'est pourquoi il n'aura de cesse d'élargir le champ de son investigation et de sa réflexion au-delà des questions proprement scientifiques, élaborant ainsi une véritable conception philosophique du monde.

Autonomisation du vivant et émergence de la conscience

Développement de l'arbre de la vie

Dobzhansky est convaincu que l'homme se trouve au sommet du processus évolutifR. G. Delisle, Les philosophies du néo-darwinisme, PUF, 2009, . en tant que produit « suprême » (supreme product)T. Dobzhansky, « On some fundamuntal concepts of Darwinian biology », in Evolutionary Biology, 2, 1968, ., voire chef-d’œuvre (greatest master piece)T. Dobzhansky, « Chance and creativity in evolution », in F. J. Ayala, T. Dobzhansky (eds.), Studies in the Philosophy of Biology, University of California Press, 1974, ., de l'évolution biologique. Cette conviction anthropocentrique maintenue tout au long de son œuvre repose sur la notion centrale d'un arbre de vie produisant des systèmes vivants complexes toujours plus autonomes par rapport à leur environnement. Lorsque ces systèmes atteignent un certain degré de complexité, l'expérience sensorielle et la conscience surviennent comme des moyens pour ces systèmes de s'informer sur leur environnement et de s'en affranchir progressivement :

« Rétrospectivement, l'évolution dans son ensemble suivait hors de tout doute une direction générale, simple puis complexe, dépendante de l’environnement, puis relativement indépendante de celui-ci, pour s'acheminer vers une autonomie grandissante des individus, vers un développement croissant des organes des sens et du système nerveux qui transmettent et traitent l'information sur l’environnement de l'organisme, et enfin vers une conscience de plus en plus grande. »T. Dobzhansky, The Biology of Ultimate Concern, New American Library, 1967, ..

Au fur et à mesure de son développement historique, la vie se complexifie, accroît sa capacité d'adaptation à l'égard de l'environnement par le développement cérébral et parvient ainsi à acquérir une autonomie de plus en plus grande. Il s'agit pour Dobzhansky d'un véritable processus de libération face aux contraintes du milieu, qui est parti de la matière primordiale pour aboutir au cerveau et à la conscience de l'homme. Dobzhansky s'appuie sur des exemples concrets de la paléontologie et de la zoologie pour illustrer les principales manifestations de cette autonomie croissante du vivant par rapport à son environnement.

L'arbre de la vie ne représente donc pas seulement un processus de diversification des formes vivantes à travers les temps géologiques ; il traduit aussi un développement de la vie par ajout continuel de nouvelles fonctions se superposant aux anciennes, de sorte que de nouvelles fonctions toujours plus complexes apparaissent, et que surgisse finalement la conscience humaine. Ce processus génère une véritable nouveauté, notamment lors des étapes cruciales de l'évolution que sont le passage de la matière inerte au vivant ou du vivant à l'humain.

Autonomie, domination et transcendance de l'homme

La nouveauté ou « créativité » engendrée par la complexification de la matière et du vivant s'accroît elle-même au cours de l'évolution, jusqu'à engendrer chez l'homme l'expérience de la liberté :

« L'évolution se compose d'éléments créatifs. De plus, la créativité s'est accrue au fur et à mesure de l'évolution du monde vivant et jusqu'ici elle a atteint son apogée chez l'homme qui fait l'expérience de la liberté dans sa propre existence. »T. Dobzhansky, « Man consorting with things eternal », in H. Shapley (ed.), Science Ponders Religion, Appleton-Century-Crofts, 1960, p.135.

En outre, avec l'homme, un processus d'acquisition et de transmission de la connaissance – la culture – se superpose au processus biologique de l'hérédité. La culture offre désormais à l'homme un instrument puissant pour s'affranchir davantage des contraintes du milieu, lui évitant même la destinée funeste de l'extinction :

« L'espèce humaine a atteint le sommet de la sûreté biologique. Il est peu probable qu'elle s'éteigne à cause de conflits avec son environnement physique ou biologique »Dobzhansky 1967, .

Ultimement, avec le développement en l'homme de la conscience de soi, ce processus évolutif inéluctable permet non seulement à des individus de s'extraire des contraintes du milieu, mais encore de transcender leur propre nature biologique. Il déclare en ce sens :

« Les trois milliards d'années de tâtonnement opportuniste ont donné lieu, sur la terre, à la transformation de certains descendants de la boue primordiale en de magnifiques systèmes vivants qui dominent leur environnement. L'un de ces systèmes vivants a transcendé la biologie en développant la conscience de soi et la conscience de la mort. »T. Dobzhansky, « Teilhard de Chardin and the orientation of evolution », Zygon, 3, 1968, .

Cette forme de transcendance par l'esprit et la culture est spécifique à l'homme et elle le place en position dominante dans le monde vivant. Avec les sciences de la biologie, elle fait même de lui le maître potentiel du processus évolutif :

« On ne peut avoir le moindre doute sur le fait que l'homme soit l'espèce dominante. Avec le développement de la technologie biologique, les autres espèces n'existeront que par la tolérance de l'homme […] Le sommet biologique de l'homme est un lieu qu'il occupe seul ; aucune autre espèce ne peut aspirer à lui disputer. »T. Dobzhansky, Evolution, Genetics, and Man, John Wiley & Sons, 1955, .

Toutefois, Dobzhansky ne soutient pas une conception téléologique de l'évolution qui ferait d'elle un processus qui devait, par une sorte de finalité, aboutir à l'homme et à sa domination. Il considère plutôt l'évolution comme un mécanisme aveugle, ordonné à la production de systèmes de moins en moins dépendants des conditions extérieures. Ce mécanisme, qui s'effectue à l'échelle cosmique, consiste en une séquence linéaire d'étapes – matière inerte, vie biologique, conscience humaine – dont chacune transcende la précédente. L'homme, avec sa conscience et sa culture, représente alors une forme ultime de transcendance.

Non-réductionnisme