Trofim Denissovitch Lyssenko (en ) est un technicien agricole soviétique et pseudo-scientifique, né le à Karlivka (aujourd'hui en Ukraine) et mort le .

Il est à l'origine d'une théorie génétique pseudo-scientifique, la « génétique mitchourinienne », qu'il promeut pendant la période stalinienne en Union soviétique, où elle accède en 1948 au rang de théorie officielle exclusive, opposée à une « science bourgeoise », fausse par essence. Dans une publication de 1934, Lyssenko affirme l'incompatibilité de la génétique avec le communisme. Selon les partisans de Trofim Lyssenko, la génétique est fascisteMark B. Adams, Génome, Vol. 31, janvier 1989 The politics of human heredity in the USSR, 1920–1940.

Les théories scientifiques autres que celle de « l'hérédité acquise par l'environnement » — de Lyssenko — deviennent alors formellement interdites en Union soviétique. L'enseignement des travaux de Gregor Mendel, de Morgan et des autres généticiens sur la théorie chromosomique de l'hérédité est prohibé, les laboratoires de génétique sont fermés et les chercheurs ayant survécu aux purges d'avant-guerre sont limogés. Des centaines, voire des milliers d'autres sont emprisonnés et plusieurs sont condamnés à mort, dont le botaniste Nikolaï Vavilov.

Les travaux de Lyssenko dans le domaine de l'agriculture lui valent le titre de « héros de l'Union soviétique » et lui permettent de dominer la recherche biologique en URSS, jusqu'à son discrédit dans les années 1960. Bien que Lyssenko soit resté à son poste à l'Institut de génétique jusqu'en 1965, son influence sur la pratique agricole soviétique a commencé à décliner après la mort de Staline en 1953.

Par la suite, le terme « lyssenkisme » désigne par extension une science corrompue par l'idéologie, où les faits sont dissimulés ou interprétés de manière scientifiquement erronée.

Biographie Jeunesse vignette|Lyssenko s'exprimant au Kremlin en 1935, en présence de Stanislav Kossior, Anastase Mikoïan, Andreï Andreïev et Staline. Lyssenko est né de Denis et Oksana Lyssenko, couple de paysans ukrainiens. Trofim a un frère, Pavel (qui va émigrer en Occident dans les années 1950). On lui connaît aussi une sœur.

Il apprend à lire et à écrire à l'âge de ; en 1913, il intègre l'école élémentaire d'horticulture de PoltavaGiulia Rispoli, The Role of Isaak Prezent in the Rise and Fall of Lysenkoism, Ludus Vitalis, vol. XXII, num. 42, 2014, ..

De 1917 à 1921, il suit une formation de jardinier à Uman en Ukraine ; cela l'amène à suivre en 1920 un stage d'un mois sur la betterave. De 1921 à 1925, il suit des cours par correspondance auprès de l'institut d'agriculture de Kiev tout en travaillant à la station de sélection végétale de Belaya Tserkov ; en 1922, il y devient assistant-chercheur.. Cette station jouit alors d'une très bonne réputation, notamment du fait de la présence du généticien Grigorij A. Levitsky.

En 1925, désormais agronome, il travaille à la station de sélection végétale de Gandzha en Azerbaïdjan ; d'abord occupé à l'amélioration des sols, il s’intéresse rapidement à l'effet des températures sur les cultures, comme en témoigne une première publication en 1928. Praticien, il démontre en 1927, en Azerbaïdjan, qu'on peut transformer une terre agricole en prairie et économiser du fourrage. Cette réalisation lui vaut une certaine publicité dans la Pravda..

En 1929, il rejoint l'institut de génétique d'Odessa, dans lequel il est chercheur, puis chef de laboratoire.

Ascension académique et officielle En 1928, Trofim Lyssenko affirme avoir développé une technique agricole, appelée « vernalisation », qui triplerait ou quadruplerait le rendement agricole du blé en exposant les semences de ce dernier à une forte humidité et à une faible température.. Lyssenko, l'Académie des sciences soviétique, la nomenklatura et ses relais dans le reste du monde depuis les années 1930 jusqu'à la chute de Nikita Khrouchtchev en 1964 avec lui, croient que la nature des plantes peut être modifiée par les conditions du milieu.

Dans les années 1930, l'agriculture de l'URSS est en crise à la suite des réquisitions massives, de la collectivisation forcée, des famines qui en découlent — dont le Holodomor en Ukraine — et du passage brutal d'une économie agricole de subsistance (liée à la « nouvelle politique économique » de Lénine), à une agriculture en kolkhozes visant à approvisionner en priorité les grandes villes et surtout les combinats géants d'industrie lourde. Souffrant de disette chronique, les Soviétiques cherchent désespérément une solution au manque de nourriture, car en réalité la « vernalisation » de Lyssenko ne permet, au mieux, qu'une augmentation marginale ou sporadique des rendements agricoles. Magnifiée par la propagande soviétique, elle fait cependant de Trofim Lyssenko une personnalité majeure de l'agriculture soviétique : il est présenté comme un paysan génial ayant inventé une technique agricole révolutionnaire. En , un décret du Conseil des commissaires du peuple de l'URSS nomme Lyssenko à la tête de l'académie Lénine des sciences agronomiques.

Propagandiste volubile du régime soviétique et du marxisme-léninisme, Lyssenko grimpe les échelons du pouvoir soviétique et, rompant avec le scepticisme scientifique et avec la méthode expérimentale, dénonce comme « contre-révolutionnaires » les généticiens scientifiques qui osaient discuter ses postulats. Ainsi, les exégètes de Mendel furent désignés comme « ennemis du peuple soviétique. ». Lyssenko entend « appliquer la dialectique marxiste aux sciences de la nature » et, inversement, démontrer par les sciences naturelles la validité de la méthode dialectiqueGeorges Labica et Gérard Bensussan, Dictionnaire critique du marxisme, Presses universitaires de France, 1982, page 536. Bénéficiant du soutien de Staline, il gagne encore en influence et élimine sans états d'âme ses adversaires, jugés comme « saboteurs » puis déportés dans les camps du Goulag.

Ascension : 1927-1948 En , un article dans la Pravda d'un journaliste alors bien connu, Fedorovitch, attire l'attention sur le travail de Lyssenko par ailleurs qualifié de « professeur aux pieds nus »)Jaurès Medvedev, Grandeur et chute de Lyssenko, Gallimard, 1971.

En 1928 et en 1929, Lyssenko publie ses premiers articles sur la « vernalisation ». Avec Dolgouchine, son disciple, il présente une communication lors du Congrès de sélection d'élevage et d'agriculture qui se réunit à Léningrad en . Ce congrès est présidé par Nikolaï Vavilov ; près de trois cents communications de savants soviétiques ou étrangers y sont lues. Le mémoire de Lyssenko et Dolgouchine y passe à peu près inaperçu. Sa méthode y est cependant critiquée tout comme sa prétention à avoir rapporté une importante découverte. De plus, le quotidien Leningradskaya Pravda du , commentant la séance plénière de la veille, fait une manchette élogieuse sur la communication de Maximov : celui-ci y présentait le même phénomène que celui étudié par Lyssenko, « mais à un niveau scientifique plus élevé et en faisant l'historique assez complet des nombreux travaux antérieurs accomplis dans cette voie ». Le journal ne fait aucune mention du nom de Lyssenko. Les critiques que Maximov/Maksimov (?) adresse pendant le congrès à Lyssenko restent amicales : s'il reconnaît un intérêt à certaines de ses expérimentations, il en critique la théorisationNils Roll-Hansen, The Lysenko effect: undermining the autonomy of science, Endeavour, vol. 29, , December 2005 http://lysvav.narod.ru/Files/Roll-Hansen.pdf.

À la suite du Congrès, Lyssenko, aidé par son père, mène une expérience de vernalisation avec du blé d'hiver qui, l'été venu, fait l'admiration de la communauté paysanne locale selon la presse.

En contrepoint à ce « battage médiatique », Maksimov tente de faire valoir l'antériorité et le sérieux de son travail dans un article publié le dans la Selskolkozyastevanaya Gazeta. Un an plus tard, il produira encore une analyse détaillée des travaux de Lyssenko (Trudy po Prikladnoy Botanike, Genetike i Selektsii (1930), ).

Cette même année 1929 est lancé le programme de collectivisation alors que, par ailleurs, est créée l' avec Vavilov comme premier dirigeant.

En 1930, soutenu par Staline lui-même, Lyssenko est fait héros de l'Union soviétique..

En 1934, Lyssenko est admis à l'Académie des sciences d'Ukraine.. La même année, il devient directeur scientifique de l'institut de sélection et de génétique d'Odessa. Appuyé par le parti communiste, il fonde un magazine et attaque les biologistes « mendéliens ».

Le , la Pravda relate des propos tenus par Lyssenko devant le Deuxième Congrès des paysans kolkhoziens de choc tenu en présence de Staline : Denis Buican, Lyssenko et le lyssenkisme, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1988.

Le , il est nommé membre actif de l'académie Lénine des sciences agronomiques le jour même où Vavilov doit en abandonner la présidence. Cette même année 1935, il est fait membre du Soviet suprême de l'Union soviétique.

Mitchourine meurt le .

En sort le premier numéro de Yarovizatsiia ; ce bimensuel parait jusqu'en 1941 ; Lyssenko en est le rédacteur en chef, et le rédacteur en chef adjoint ; il va reparaître après-guerre sous le titre Agrobiologiia (cette publication ne doit pas être confondue avec le recueil d'articles de Lyssenko publié sous ce même titre de 1943 à 1952).

En 1936, Lyssenko est nommé directeur de l'Institut de génétique et de reproduction des végétaux d'Odessa après l'arrestation de Andrii A. Sapegin/Sapehin, qui dirigeait jusqu'alors cet institut ; il entre également à l'Académie des sciences de l'URSS.. En 1936, Konstantinov, Lisitsyn et Kostov, d'éminents agronomes publient un article exprimant des réserves et des interrogations quant à l’efficacité agronomique de la vernalisation ; Lysenko y répond en 1937 dans un article plein d'invectives, où il ne reprend que les exemples d'expériences ayant réussiNils Roll-Hansen, The Practice Criterion and the Rise of Lysenkoism, Science Studies, 1, 1989 http://ojs.tsv.fi/index.php/sts/article/download/55006/17841.

Du 19 au se tient à Moscou la session de VASKhNIL. C'est lors de ce congrès de génétique et de sélection végétale que Lyssenko apparait comme le leader d'une école opposée à la génétique classique mendélienne. Les discussions y ont surtout porté sur des aspects théoriques, méthodologiques et philosophiques ; les principes de la génétique classiques furent qualifiés d'idéalistes ou de mécanicistes ; Vavilov, Muller et Serebrovskii endurent le reproche de s'écarter du vrai matérialisme dialectique ; Muller commet le « faux-pas » d'aborder la question de l'eugénisme. Lyssenko y présente un rapport intitulé « Deux tendances dans la génétique » qui représente d'après Denis Buican .

Plusieurs biologistes critiqués par Lyssenko finiront en prison lors des Grandes Purges, ce qui conduit à l'annulation du Congrès international de génétique de Moscou prévu en 1937.

En 1937, dans le sillage du discours de Staline devant le Comité central du parti communiste-bolchevik, discours qui appelle à , la revue Yarovizatsiya mène une campagne contre les généticiens opposés au lyssenkisme en les qualifiant à l'occasion de trotskistes et en les assimilant à des « ennemis du peuple ».

Le , un décret du Conseil des commissaires du peuple de l'URSS nomme Lyssenko à la tête de l'Académie Lénine des sciences agronomiques (VASKhNIL) de l'URSS après l'arrestation, le , de G. K. Meister qui présidait jusqu'alors cette académieValery N. Soyfer, Tragic History of the VII International Congress of Genetics, Genetics September 1, 2003 vol. 165 no. 1 1-9 http://www.genetics.org/content/165/1/1. Élu membre actif de l'Académie des sciences soviétiques en 1939, il est nommé membre du praesidium de l'académie, et accède au poste de directeur de l'institut de génétique de l'Académie des sciences en 1940, après l'arrestation de Nicolas Vavilov, le premier directeur.